L’Hiver minimal, 22

Publié le par Louis Racine

L’Hiver minimal, 22

 

IV

 

Après les funérailles de mon père, un soir que je remontais à pied la rue Lepic, sous la pluie, à la recherche d’un bureau de tabacs, je me heurtai à un petit groupe d’hommes qui, campés au milieu du trottoir, me barrant le passage, se disputaient en gesticulant. Le plus bruyant des quatre, un petit vieux dont la tête s’ornait d’une magnifique vague de cheveux blancs, vêtu d’un ample costume de velours que la pluie avait achevé de déformer, s’en prenait à un gaillard large d’épaules, âgé de la cinquantaine, qui lui donnait posément la réplique, mais dont les paroles étaient couvertes par les exclamations de deux personnages qui tentaient de jouer dans la discussion le rôle d’arbitres, approuvant ici, critiquant là, et s’emportant l’un contre l’autre quand leurs commentaires ne s’accordaient plus, ce qui, parallèlement au premier conflit, en instaurait un second, auquel ni le grand gaillard ni son adversaire ne prêtaient attention.

« Espèce de vieux tordu, murmurait le grand gaillard.

– Et la liberté d’expression ? Et la liberté de pensée ? Qu’est-ce que vous en faites ? gargouillait le vieux.

– Il a raison », criait le troisième, un jeune homme vêtu à l’anglaise. Le quatrième, qui, quand il ne jugeait pas opportun de manifester ses sentiments, tentait de rallumer, à l’aide d’un briquet de luxe, le cigarillo détrempé qui pendait à ses lèvres, posa sur moi un regard d’un bleu si profond que, pétrifié, je dus conjuguer toutes mes forces pour ébaucher un sourire assez pâle j’imagine, auquel répondit, à ma grande surprise, un clin d’œil.

« ... d’expression, disait le grand gaillard, vous y croyez vraiment ? Vous y croyez vraiment ? répéta-t-il sur un ton insolent.

– Bien sûr – hasarda le troisième –, sans se cantonner dans un déterminisme étroit...

– J’affirme, dit le petit vieux, que nous sommes la cible d’une attaque pernicieuse de la classe mercantile.

– La classe mercantile ! dit le grand gaillard en hochant la tête. Vous ne seriez pas un peu *parano ? »

Le cigarillo me souriait ; intrigué, le jeune homme se tourna vers moi ; par dessus la chevelure neigeuse du petit vieux, le grand gaillard me fixait froidement, de sorte que son interlocuteur fit volte-face et brandit sous mon menton son long nez bleuâtre.

« Vous vous intéressez à l’ineffable, monsieur ? »

Le jeune homme intervint :

« Monsieur Robur voudrait savoir si vous aimez la poésie... et les poètes, naturellement, ajouta-t-il, ce qui fit rire le cigarillo.

– Je n’ai rien à leur reprocher, répondis-je. Il m’arrive à moi-même d’écrire et... »

Cette phrase inachevée – je me demande encore pourquoi je la commençai, puisqu’à l’époque ma production littéraire se réduisait à quelques poèmes de jeunesse et à des pages malhabiles et compliquées auxquelles je n’attachais guère d’importance – produisit le meilleur effet.

« Eh bien ! allons dîner, gloussa le petit vieux. Monsieur, vous êtes notre invité. »

Tous ensemble nous descendîmes la rue Lepic, sauf le grand gaillard, qui n’avait pas bougé. Le jeune homme chuchota quelque chose à l’oreille du petit vieux ; il se retourna : « Vous venez, Houdusse ? » Le grand gaillard haussa les épaules et s’éloigna d’un pas tranquille. Nous reprîmes notre marche, le petit vieux en tête, derrière lui le jeune homme, puis le cigarillo et moi. Mon voisin engagea la conversation sur un ton de confidence :

« Notre guide vient de commettre une erreur, dit-il.

– Comment cela ?

– Il n’aurait pas dû vexer Sologne.

– Ne se nomme-t-il pas Houdusse ?

– Gaston Houdusse, oui ; mais surtout Gaston Sologne.

– Je comprends, dis-je.

– Gaston est très vulnérable, dit le cigarillo.

– Pourtant, au cours de la discussion, il a montré qu’il savait se défendre.

– *Il a son franc-parler ; mais, voyez-vous, il est resté un enfant. Et lui aussi, dit-il en me désignant du menton le petit vieux, lui aussi », ajouta-t-il comme pour lui-même.

 

(À suivre.)

Publié dans L'Hiver minimal

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