Bakounine n’est pas rentré, 5

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 5

 

Honnêtement, il m’est arrivé de me planter, avec parfois de graves conséquences, vous ne connaissez pas encore toute ma vie, ni moi non plus d’ailleurs, enfin j’espère, mais je vous garantis que des erreurs j’en ai commis – et non commises, sur l’accord du participe passé je touche ma bille –, j’ai même assez d’expérience pour savoir qu’on peut être sûr de soi au dernier degré et se vautrer dans les grandes largeurs. Seulement, là, j’avais raison.

Paula et Félix ont échangé une œillade incrédule. Il ne fallait pas qu’ils aillent trop loin les deux. Félix était vite remonté dans mon estime, il pouvait tout aussi vite y dégringoler. La jalousie aiguisait ma perspicacité mais elle m’aveuglait certainement sur d’autres plans, et puis elle me faisait souffrir et rien que pour ça je n’en voulais pas. Quant à m’en corriger, c’était prématuré ; à l’époque, j’étais un écorché vif.

« Vas-y, dis », a lancé Félix.

Je les ai laissés un peu attendre, mais j’ai craqué le premier. Au risque de n’avoir pas assez réfléchi. Peut-être de peur que Constant, qui m’avait mis sur la voie, ne réponde avant moi.

« Un passepartout. »

Constant a souri. Paula jubilait. Félix avait pris un air hébété qui ne lui ressemblait pas.

« Ah ! Norbert, a fait Paula, ce madiran te réussit.

– C’est surtout grâce à Constant. »

Du regard, je lui ai passé le relais.

« La porte de derrière ferme mal », il a commencé. « Si on ne la tire pas assez fort, même après l’avoir claquée, elle se rouvre facilement. Quand on est ressortis pour notre partie d’assassin, je l’ai bien fermée. Pas à clé, inutile. Au retour je l’ai trouvée comme je t’ai montré tout à l’heure, Norbert. Ça m’a surpris, et Paula, qui était juste à côté de moi, a pigé. Quelqu’un était entré et ressorti en notre absence. Quelqu’un qui ne connaissait pas le coup de la porte.

– Et qui avait un passe », a enchaîné Félix redevenu lui-même. « Eh ! je pense à un truc dingue ! »

Paula a éclaté de rire :

« Les Six Compagnons et le cambrioleur !

– Sérieusement, j’ai fait, vous croyez que Derambure... ?

– À mon avis, a dit Constant, il ne visite pas que des abbayes.

– Il est comment son passe ? » j’ai demandé à Paula.

Elle me l’a décrit. Un truc à la fois très simple et très sophistiqué : un jeu de lames plus que de clés, léger et costaud, peu encombrant, du matériel de pro.

« Je parierais qu’avec ça il ouvre n’importe quoi », a dit Félix.

– Bon, maintenant, j’ai fait à Constant, raconte-nous : qu’est-ce que c’est que cette histoire de coffret ? »

Il a eu l’air d’interroger son verre.

« Franchement, je préférerais attendre mes parents pour vous dire de quoi il s’agit. Mais je veux bien vous raconter ce qui s’est passé ce soir, enfin, de mon point de vue, parce que je n’ai pas tout compris, et même vous d’ailleurs vous m’avez fait des cachotteries. Par exemple, Félix, après être soi-disant monté te coucher, tu es redescendu en catimini dans le bureau, non ?

– Et j’y étais encore quand vous avez fait votre tour avec Derambure et que vous vous êtes arrêtés sous la fenêtre. J’ai entendu Norbert piquer sa crise. De mon côté j’ai bien vu les débris de plafond, mais pas de coffret. J’ai rejoint Paula, qui était en train de fouiller la pochette. C’est là qu’on a trouvé le passe. Vous rentriez, on a tout remis en place et je me suis planqué dans la cuisine.

– Pour notre plus grand plaisir », j’ai fait en nous resservant. « Moi, je connaissais pas cette histoire de porte, mais Constant m’a affranchi discrètement. Quand on est partis jouer, Derambure a dû nous suivre pour voir où on allait, il s’est dit qu’il avait du temps devant lui, il en a profité. Ce que je m’explique mal, c’est pourquoi il est venu nous trouver. Il avait vraiment peur qu’on le soupçonne ? C’est lui qui nous a parlé le premier du coffret !

– Il aime peut-être jouer avec le feu, a dit Félix.

– Très drôle. Je crois plutôt qu’il a agi dans l’urgence. C’est là qu’il nous manque un élément essentiel. Je dis ça comme ça, Constant, je veux pas te harceler.

– Si ça se trouve mes parents s’en foutent. Mais j’aime mieux ne pas courir le risque. Quand j’ai vu ce machin dans les décombres, j’ai failli crier de joie, puis j’ai réalisé ce que ça voulait dire. J’ai cherché à vous protéger, en quelque sorte. Surtout, ce qui m’a fait flipper, c’est la présence de Derambure. Et bizarrement je me suis dit qu’il n’était pas là par hasard. D’accord, il connaissait Norbert et Annette, et il était arrivé avant la chute du coffret, mais j’ai surpris son expression à ce moment-là. Très étrange. Ce type m’est apparu soudain beaucoup plus dangereux qu’il n’en avait l’air. Je l’ai même soupçonné d’être à l’origine de l’incendie ! Pourtant, tout l’après-midi j’avais interrogé les pompiers, et tous m’avaient donné la même explication. Quand on est rentrés de notre partie interrompue j’ai compris en trouvant la porte mal fermée qu’on avait été cambriolés. Derambure n’a rien vu, j’avais déjà mis la clé dans la serrure, mais Paula a pigé. Et moi, il faut croire que mon intuition poursuivait son travail occulte, j’ai pensé : ce mec doit avoir un passe. Du coup, il avait très bien pu s’introduire ici dans l’après-midi, sans que les filles s’en aperçoivent, fouiner çà et là, provoquer l’incendie, accidentellement ou volontairement, bref, je gambergeais plein pot, avec Derambure en ligne de mire, et non seulement je n’ai pas été étonné de constater l’absence du coffret, je vous jure que je m’y attendais, mais pour moi c’était Derambure le voleur, et j’étais sur le point de l’accuser, sauf que ça impliquait de révéler le fond de l’affaire – et que je n’étais pas sûr à cent pour cent. Alors j’ai préféré jouer au con, en espérant que vous connaissiez déjà assez bien les lieux pour comprendre que cette histoire de fenêtre ne tenait pas debout. Je voulais juste gagner du temps avec Derambure. Quand les gendarmes se sont pointés, j’étais plus que tenté de leur suggérer de le fouiller, mais je n’en avais évidemment pas le pouvoir, et d’une, deuxièmement je pouvais me tromper, tertio et surtout cette affaire devait rester secrète.

– OK, j’ai fait, puisque tu joues franc jeu, je vais te dire : nous, on doutait de la disparition du coffret, c’est pour ça que Félix a exploré le bureau. Tu pouvais avoir inventé cette histoire de vol : en réalité le coffret n’avait pas bougé, ou tu l’avais mis à l’abri, comme je l’ai déjà suggéré. Mais maintenant qu’on sait que Derambure a un passe, je vois les choses autrement. Au départ, je veux dire avant notre arrivée, il pensait pouvoir visiter tranquillement la villa en cette période où elle est toujours vide. Et voilà qu’on débarque ! Pour peu que Constant nous parle du coffret, la joyeuse bande qu’on est va peut-être le trouver avant lui. Alors il se précipite, et dès cet après-midi. Rappelez-vous, les filles étaient restées seules à la maison, elles ont dit avoir entendu du bruit. Là, je vais avoir du mal à continuer. Parce que je suis d’accord avec toi, Constant : c’est peut-être ce salopard qui a foutu le feu. Par mégarde. Ou par calcul. Ou par dépit. Avec toutes les conséquences que ça implique, y compris peut-être les remords, sans exclure le manque total de scrupules du mec qui revient sur les lieux avant l’arrivée des propriétaires. Toujours est-il que grâce aux circonstances, qu’il les ait ou non favorisées ou même créées, il a fini par s’emparer de ce coffret qu’il convoitait depuis longtemps. Et il croit nous avoir bluffés en faisant mine de jouer cartes sur table et à coups de ruses aussi grossières que « je suis le suspect idéal ». Il n’a pas attendu les parents, bien sûr ! Eux, il a dû se dire que ça ne les tromperait pas. Il nous a vraiment pris pour des simples d’esprit. Fatale erreur, comme d’abandonner quelques minutes sa pochette à la curiosité de Paula. Pour l’instant, il n’imagine pas que nous puissions le soupçonner. Voilà où nous en sommes. »

Je pourrais m’appesantir sur le long silence qui a suivi mon speech et sur l’admiration qu’il traduisait. Cependant ma réputation de modestie risquerait d’en souffrir, aussi me bornerai-je à rapporter le commentaire de Félix :

« Bravo, Norbert ! »

« Bravo, Norbert ! » a répété Constant.

Ils avaient parlé un peu fort, l’ivresse aidant. Toujours endormie sur son canapé, Carmen a marmonné « Bravo, Norbert ! » ; puis elle a repris ses ronflements.

Il en faut peu pour être heureux.

 

 

Il faisait maintenant bien chaud dans la salle à manger. On avait fini le madiran, on était passés au cidre. Constant nous avait rassérénés : les parents ne seraient plus à ça près. Au moins on avait respecté le reste de la cave. De temps en temps l’un de nous bâillait, entraînant les autres, mais on voulait tous veiller jusqu’à l’arrivée des parents ; ça leur montrerait qu’on était des adultes conscients de leurs responsabilités, veillant sur le sommeil des plus jeunes. Bref, on était dans l’état de douce ébriété qui convenait pour accueillir avec un visage détendu et souriant des gens éprouvés par l’angoisse et par un long voyage de nuit sur des routes par endroits enneigées ou verglacées. Mais l’alcool ne diminuait pas nos facultés intellectuelles au point de nous faire perdre de vue l’affaire du coffret.

Ce qui aurait pu m’en distraire était d’une autre nature, même si l’ivresse y contribuait.

Pour limiter l’inconfort visuel des propriétaires à leur arrivée et par égard pour leurs nerfs, on avait un peu rangé la salle à manger et transporté les dormeuses à l’étage, dans une des deux chambres accessibles, la plus petite, et qui comptait cependant deux lits. Le plus large avait été attribué aux cousines, l’autre à Paula. Les garçons s’installeraient en bas. La grande chambre nous avait paru revenir de droit aux parents, et depuis que la décision avait été prise je montais régulièrement y entretenir un bon feu.

Par régulièrement, entendez : plus fréquemment que nécessaire. Et le plus souvent pour rien, puisqu’il était hors de question que j’agisse en aucune façon. Seul un désir aussi insensé qu’immodéré, irréaliste autant qu’obsédant, bref, un fantasme, motivait mes ascensions, au rythme exagéré de cinq ou six par heure.

C’est qu’il avait fallu, comme je l’ai dit, transporter les dormeuses. On n’avait pas le cœur de les réveiller, si tant est qu’on le pût. On a donc opéré sans interrompre leur sommeil. Je me serais bien chargé d’Annette, mais Constant ne paraissait pas assez fort pour Carmen. Quant à la frêle Paula, elle ne s’était même pas proposée, à la différence de Félix, qui toutefois avait déjà du mal à se porter lui-même.

J’ai donc délicatement soulevé Carmen de son canapé, pour la prendre sur mon dos, comme Constant ma sœur, mais la position dans laquelle elle se trouvait et les lois de la physique ont fait que deux secondes plus tard, et sans s’être éveillée, elle entourait mon cou de ses bras et ma taille de ses jambes, position qui me facilitait moins la tâche qu’elle ne stimulait mon ardeur, d’autant plus qu’une de mes mains (dès avant que l’autre dût assurer notre ascension en s’accrochant fermement à la rampe de l’escalier), soutenait de son mieux le centre de gravité de mon fardeau. Jamais contact d’une peau à travers une étoffe ne m’avait autant troublé. Tout cela semblait échapper à Paula, absorbée dans sa lecture, mais je me promettais, si elle manifestait la moindre gêne, de la rassurer sur mes sentiments, donc de mentir sur mes sensations. Ajoutez à cela que, ne sachant comment donner une assiette assez stable à sa tête, que son menton bien rond faisait malignement rouler sur mon épaule, Carmen s’était résolue à la caler contre ma joue, chatouillant mes narines de quelques cheveux volages et de leur parfum très nouveau.

La déposer sur son lit (tête-bêche avec ma sœur) n’a pas été des plus aisés, j’ai cru me briser le dos en me penchant en avant et en attendant qu’elle daigne se décrocher, mais manifestement je ne pouvais pas compter sur la seule gravité, et je voyais le moment où j’allais m’abattre de tout mon long et de tout mon poids sur ma cousine, quand enfin ses doigts ont desserré leur étreinte et, non sans s’attarder sur mes épaules, sur mon cou et pour finir, curieusement, sur mon nez, se sont joints en une fort émouvante et délicate prière. Je me suis retiré sur la pointe des pieds, accompagné par les ronflements d’Annette, dont le transfert avait été plus rapide et plus simple. C’est alors que j’ai pris conscience que ceux de Carmen avaient cessé.

Chaque fois que je montais entretenir le feu, je jetais un œil dans l’autre chambre et repartais plein d’allant. Cependant Paula a fini par réclamer plus de permanence à ses côtés. Les dernières pages lues d’Anaïs Nin n’avaient pas dû la combler. Surtout, disait-elle, il fallait qu’avant l’arrivée des parents de Constant on ait arrêté une stratégie concernant Derambure. J’étais partagé entre le remords – j’avais oublié notre principal adversaire –, l’anxiété – il était dangereux – et le ravissement – pas la peine de monter pour rêver. Ce que percevant, Paula s’est levée d’un bond.

« Je vais faire du café. »

Je suis resté seul avec Constant et une moitié de Félix, pas la plus spirituelle. Aussitôt notre hôte m’a entrepris sur je ne sais plus quel sujet, du genre la cueillette des olives en Normandie, et quand Paula est revenue j’en étais à imaginer un sauvetage providentiel au cours d’une promenade sur les falaises, je vous laisse deviner les personnages.

J’essayais de me raisonner pourtant. Mais les propos de Constant ne m’y aidaient guère, leur incongruité même me précipitant dans les tendres filets de la fiction. Du reste, je ne suis pas sûr que Félix eût été d’un plus grand secours, on le verra bientôt.

Avec Paula, c’était autre chose. « À quoi tu penses ? » elle a fait. Elle avait raison, autant y aller franco. « Tu veux dire à qui ? j’ai dit ; à Derambure, bien sûr. – Ça te donne l’air idiot. – Je cherchais un nom pour son parfum. – Mon cul. – Moins charmant. – Ta gueule, alors. – Trop aimable. – Qu’est-ce qui vous prend, tous les deux ? » a articulé Félix. « Oh ! Paula, t’as fait du café, t’es un amour ! – Tu veux me rendre jaloux », j’ai dit. « Lui, il ne me met pas la main aux fesses », a dit Paula. « Je serais pas contre », a dit Félix. « Un peu de dignité », a dit Constant.

Tous les trois, on s’est retournés vers lui d’un même mouvement et on a éclaté de rire. C’est là qu’un bon dessin ou une mauvaise photo remplacerait avantageusement ma prose. Mais quel ennui de vous décrire la tenue coin-du-feu de Constant ! Contentez-vous de cette affirmation : dignité était le dernier mot qu’elle eût pu suggérer.

Désormais mieux disposés au dialogue constructif, on a commencé par écouter Paula, qui avait pris un peu d’avance.

« Puisqu’il n’est pas question de porter plainte, je ne sais pas, Constant, ce que tes parents voudront faire ; mais moi je n’ai pas l’intention d’en rester là. Il faut retrouver Derambure, sans éveiller ses soupçons. C’est ça qui va être difficile. S’il est réellement chez des amis à Étretat, on peut toujours essayer de trouver qui. Mais sans qu’il s’en doute, c’est autre chose.

– Dommage que les gendarmes n’aient pu le prendre la main dans le sac, je veux dire le passe dans la pochette », a fait Constant.

« C’était impossible. Et ça le reste. Non, il nous faudrait un indice.

– Oh putain ! » j’ai fait en manquant de lâcher ma tasse.

« Tu t’es brûlé ? » a demandé Constant.

« Mais non ! Le numéro de téléphone ! »

Seul Félix était au courant. J’ai instruit les autres.

« Super, a dit Paula, sauf que tu l’as plus.

– Mais je l’ai retenu !

– On appelle ? » a dit Félix, de nouveau très excité.

– Quelle heure il est ? » a fait Constant. « Une heure ? Je sais pas si...

– Pourquoi ? » j’ai dit. « D’après ma mère la fille était très inquiète. Dans les cas graves...

– Exact », a fait Constant en rapprochant le téléphone. « Vas-y.

– Attendez ! a fait Paula ; qu’est-ce qu’on dit ?

– Merci », a dit Félix.

– Qu’il est con ! » a dit Paula.

– Merci », a dit Félix. « Je ne te mettrai donc pas la main où tu sais.

– Arrêtez, j’ai fait, le con c’est moi.

– Quoi ? » a dit Constant. « T’as oublié ?

– C’est pire que ça.

– Je ne comprends pas », a dit Félix.

– Je me souviens parfaitement du numéro. Sauf qu’il est bidon.

– Comment ça ? » a dit Constant.

– Mozart 23 78. Tu piges ?

– Oh merde ! » a dit Paula.

On était là autour du téléphone, quand il s’est mis à sonner. On a sursauté violemment, et pour le coup Félix a renversé son café.

Le temps que Constant décroche, j’ai croisé le regard de Paula.

Dans les cas graves...

 

(À suivre.)

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