Bakounine n’est pas rentré, 22

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 22

 

On a tous pensé à un cambriolage, avant que Félix nous explique que la fenêtre en question était un simple vasistas, qui avait tendance à se rouvrir quand il claquait sa porte d’entrée. Il voyait mal le chat grimper jusque-là. Enfin, à vrai dire, il ne savait pas. Maintenant parfaitement réveillé sinon rétabli, il a dû affronter les sarcasmes de Carmen, pour qui la cause était entendue. Elle s’était fait décrire les lieux, le pensionnaire. Tu parles, en trois bonds il était dehors. Même sans ce risque on n’avait pas idée de partir de chez soi en plein hiver sans veiller à bien tout fermer.

J’avoue, je me suis réjoui, fugitivement, de l’erreur de Félix, puis j’ai eu pitié du greffier, puis je lui en ai voulu, puis j’en ai voulu à ses maîtres, puis j’ai eu pitié de Félix. Rémi avait enfoncé le clou : Bakounine était un chat de race et valait plus de cent mille balles. Je n’ai eu que mépris pour ces gens pleins de fric et de certitudes, pour ces anars bien dressés qui avaient baptisé leur matou Bakounine – Bakounine, des maîtres ! – aussi parce que c’était un authentique bleu russe de l’année des B. Sans les défendre, Félix a cru devoir faire son intéressant : on n’est pas obligé d’être pauvre pour être anarchiste. On n’est pas non plus obligé d’être con, et leur naïveté ne lui échappait pas, qui excitait sa moquerie – pauvre compensation. Ils avaient projeté de passer les fêtes du Nouvel An à Lisbonne, histoire d’y respirer un air de liberté, d’y célébrer avec à peine six mois de retard la chute de Salazar, ils avaient roulé deux journées entières pour être impitoyablement refoulés à la frontière espagnole, ne s’étant pas inquiétés des documents à produire, comme une carte d’identité en cours de validité ou ce genre de babioles.

« Te frappe pas sans savoir, je lui ai dit, si ça se trouve le chat est déjà revenu. Peut-être même qu’il est jamais sorti. Le mieux c’est que tu fonces chez toi. »

« Certes », il a fait, mais ce n’est pas là qu’il a foncé d’abord parce qu’avant de s’occuper du chat il avait un renard à écorcher.

Sur quoi, toujours aussi pâle, il a demandé à Constant s’il comptait partir bientôt. Comme l’autre n’avait pas l’air de vouloir comprendre, je lui ai traduit la question.

« Ah mais pas de problème, je le ramène, le temps de passer à la salle de bains. »

Un coup de peigne aurait suffi à le rendre présentable. Il est resté une demi-heure invisible sinon insonore, tandis que Félix, qui, n’étant pas inodore, aurait eu sans conteste besoin d’une douche, multipliait les va-et-vient entre le canapé et les chiottes, plus preste et résolu à l’aller qu’au retour. Le renard ne cessait de faire des petits.

Quand Constant s’est jugé prêt, les deux copains ont dû décliner une invitation à partager les restes du réveillon qui a précipité une dernière fois Félix aux gogues et ne pouvait avoir été dictée à la matouze que par la malice, puis on leur a donné la route, comme aurait dit Alassane, et on s’est installés à la fenêtre Paula et moi pour assister à l’appareillage de la Baignoire. Je me demandais quel effet aurait sur le passager le sachet de tabac censé parfumer l’habitacle.

À propos, ou presque, en tout cas profitant de l’opportunité on s’est tapé discrétos un petit joint, le premier de l’année, on l’avait bien mérité en réussissant à tenir tout le réveillon sans.

Il faisait vraiment bon, on ne se serait pas cru en hiver, on a échangé un moment là-dessus avant d’éclater de rire, deux inconnus se rencontrant sur un quai de gare auraient eu plus de conversation, mais c’était bon d’oublier nos soucis, lesquels n’ont pas tardé à revenir à la charge, en se laissant quand même un peu apprivoiser par le shit.

Pour commencer, je me suis enquis des résultats de nos premières investigations. Paula, qui partageait une relative intimité avec Carmen, savait-elle si les filles avaient découvert quelque chose ? Elle-même avait-elle eu le temps d’enquêter ?

Ses yeux dorés ont redoublé d’éclat.

« Tu sais, elle a fait, je suis juste passée chez moi. Et si j’avais eu du nouveau, je n’aurais pas attendu pour te le dire. Elles ont relevé deux ou trois entrefilets sans grand intérêt. Mais c’est amusant que tu me poses la question, parce que je m’apprêtais à te parler d’un problème important. »

Cette fille avait le don de m’émoustiller. Malheureusement le téléphone a de nouveau sonné, encore des vœux, une série en recouvrait une autre, je vous épargne le détail, deux précisions seulement : le cousin Bourzeix nous a bien surpris en nous appelant dès treize heures, il était content de pouvoir bavarder avec Carmen, sa demi-sœur (vous aurez droit à l’arbre généalogique, mais plus tard), et touché qu’on l’invite à dîner, hélas ! il s’était engagé ailleurs (ma mère m’a lancé une œillade rigolote) ; et Jules et son frère se sont succédé si exactement que je venais de reposer le combiné quand la sonnerie a de nouveau retenti.

Rien sur l’affaire, dans tout ça.

Côté Bakounine, Félix comme promis nous avait téléphoné dès son arrivée. Bon, pas un chat. Pire, pas LE chat. Il n’y avait plus qu’à affronter ses maîtres. On lui a souhaité bon courage et bonne chance.

Cet incident mineur du minou me minait. J’éprouvais en outre une satisfaction mauvaise, honteuse, à voir triompher Carmen – et mon copain baisser dans son estime (croyais-je), sans pour autant que ma cousine semble vouloir réduire l’éloignement qu’elle avait pris à mon égard. J’avais l’impression qu’elle nous mettait tous dans le même sac, nous les mecs, le sentiment de l’avoir déçue, de n’avoir pas su répondre à ses attentes. À d’autres moments je me disais que j’avais tort de m’en faire, de compliquer les choses, de gâter le souvenir d’un bon moment. J’étais, une fois de plus, un peu paumé.

À ce malaise s’en ajoutait un autre, qui concernait ma mère. On ne l’avait pas associée à notre brigade. Ça me gênait, outre le fait qu’on ne pouvait se concerter qu’en dehors de sa compagnie, ce qui serait moins facile maintenant qu’elle passerait davantage de temps à la maison.

Pour pouvoir causer tranquillement, Paula et moi, on a proposé de faire la vaisselle du déjeuner, tandis que la matouze et les filles resteraient à table à dégoiser sur Marie-Jo.

« On n’est pas au Club des Cinq, a dit ma copine dès que j’ai ouvert le robinet, encore moins au Clan des Sept. Tant pis pour notre amour propre de gamins, je pense qu’on a intérêt à tout dire à ta mère.

– Pas question. Elle va nous mettre des bâtons dans les roues.

– Oui, tu veux continuer à jouer au détective. Mais justement, Rolande est bien placée pour obtenir des renseignements du commissaire. On serait bêtes de se passer d’elle. Et puis on a peut-être manqué de lucidité en embarquant les filles dans l’aventure. »

Je ne voyais pas quoi lui objecter. J’ai quand même préféré atermoyer.

« Qu’est-ce que tu penses de Würtz ?

– Pourquoi ?

– Maurice semble s’intéresser à lui.

– Maurice s’intéresse à tout le monde.

– On vient vous aider ! » a lancé Annette en entrant dans la cuisine, Carmen derrière elle.

La matouze avait décidé de s’offrir une petite sieste, heureuse d’être si bien secondée. On était des amours.

Bon, on a fermé la porte et, tout en s’acquittant de notre tâche, on a tenu conseil.

Les filles étaient bredouilles. Elles avaient eu le temps de visiter les rédactions de deux quotidiens, les deux fois elles avaient été bien reçues et on les avait laissées consulter les archives, mais ça n’avait rien donné. Ma sœur m’a piteusement mis sous les yeux un bout de papier où elle avait noté trois faits divers.

« Mais c’est parfait, ça ! » j’ai dit. Elles ont échangé un regard dubitatif.

« T’es d’accord, Paula, c’est exactement ce qu’on cherchait : trois meurtres gratuits. En plus, vous avez vu, deux ont été commis un samedi soir. »

Je me forçais, et pourtant, peu à peu, un sentiment étrange m’envahissait, comme un souvenir, mais de quelque chose qui ne se serait pas vraiment passé, l’écho lointain d’un rêve, d’une lecture peut-être.

On s’est dépêchés de finir notre vaisselle et on s’est assis autour de la table de la cuisine. L’excitation grandissait. Je me donnais l’impression d’un prestidigitateur capable de faire apparaître n’importe quoi n’importe où – je pensais à Jules, sauf que mes outils à moi ce n’étaient pas les mains, mais les mots. Je voyais surgir peu à peu sous l’effet de ma seule parole des réalités qui une fois présentes acquéraient une existence aussi incontestable sinon plus encore que cette table, cette cuisine, nous-mêmes.

« Bon, à partir de quelle date vous avez cherché ? »

Elles n’étaient pas remontées au-delà d’octobre, s’étant fixé la limite de cinq semaines infructueuses de suite.

« D’accord. Alors, du plus ancien au plus récent : le matin du 11 novembre, rue de Dunkerque, meurtre inexpliqué d’un touriste allemand. Douze coups de couteau, aucun témoin, aucun mobile apparent. Le soir du 7 décembre, un samedi, meurtre inexpliqué d’une pharmacienne ; elle quittait son officine par derrière après la fermeture, et paf ! La carotide tranchée net ; ça a dû bien gicler. »

Paula m’a lancé un regard de reproche.

« Le soir du 21 décembre, encore un samedi, cette fois c’est un libraire. Tué d’un coup de masse alors qu’il s’entretenait au téléphone avec un éditeur. Personne n’a rien vu. Aucun mobile apparent. »

Pendant que je parlais, hypothèses et questions se bousculaient en chahutant dans ma cour intérieure, et je m’admirais de conserver mon calme.

« J’ajouterai, j’ai ajouté, la nuit du 28 au 29 décembre, entre le samedi et le dimanche, donc, assassinat encore inexpliqué d’Isabelle Messmer. »

Et là j’ai vu que mon calme n’était qu’une façade et mon entrain une imposture. Paula m’a pris la main, et on est tous restés un moment silencieux.

La sieste maternelle nous avait permis de nous isoler, mais l’isolement à quatre ne me suffisait pas. J’avais des projets de coups de téléphone qui réclamaient une tranquillité plus complète. Un à Blanche Prével, à qui je demanderais des nouvelles de Géraldine, un à l’hôpital, dans la même intention, sans exclure de tomber sur l’infirmière de l’autre jour, un troisième à Sophie Trunck.

Cette idée, que j’avais jusqu’alors repoussée avec horreur, sous prétexte qu’on n’était pas sûrs à cent pour cent de l’identité de la visiteuse au numéro mozartien, s’était finalement imposée. J’appellerais Sophie Trunck, pour la décourager de persévérer dans ses entreprises. Le plus difficile serait de ne pas l’accuser d’avoir été à l’origine d’une catastrophe, déjà que je n’avais pas réussi à me convaincre du contraire pour moi-même.

Cependant, vous le sentez bien, je ne parvenais pas non plus à m’interdire tout contact visuel avec elle. Appelez ça de la vanité, de la curiosité ou un mélange des deux, c’est votre droit, comme mon devoir, de m’écarter le moins possible de la vérité.

J’ai joué franc jeu, j’ai dit que j’avais besoin de solitude et que je sortais faire un tour. Les autres ont mis ça sur le compte de ma tristesse et ont respecté ma douleur. En un clin d’œil je me suis retrouvé dans la rue, à diriger mes pas vers une cabine téléphonique. Je me faisais l’effet d’un mari adultère, moi qui n’avais jamais été marié. Bon, j’avais lu quelques bouquins. Et vu quelques films.

Je ne saurais vous dire comment je suis passé du cinéma au cimetière, mais j’ai pensé à la cérémonie funèbre à laquelle Isabelle aurait droit, et forcément je revoyais l’enterrement de ma logeuse, puisqu’elle m’y avait accompagné, le jour de notre vraie rencontre, notre avant-dernière entrevue. La dernière m’avait révélé un corps qui depuis n’avait jamais cessé de m’apparaître comme l’alpha et l’oméga d’une destinée, et la cabine téléphonique a surgi devant moi.

J’ai commencé par l’hôpital, où une voix masculine m’a donné des nouvelles rassurantes de mademoiselle Parmentier. Il n’était pas encore possible de lui parler, mais son état s’améliorait régulièrement. J’ai osé demander si son visage garderait des traces de l’agression. La question a surpris mon interlocuteur. J’ai dû la répéter, en la justifiant. Il s’est presque mis en colère. Il n’est pas allé jusqu’à me parler de la beauté intérieure, mais apparemment l’autre ne l’intéressait guère. Il m’a énervé. Bonne année, j’ai aboyé en raccrochant.

Les deux autres numéros sonnaient occupé. Tant mieux, car je n’étais pas vraiment en condition.

À pas lents et moroses, j’ai pris le chemin du retour, en m’accordant quand même une seconde chance : j’ai fait le tour du pâté de maisons, de façon à repasser par la cabine pour une nouvelle tentative. J’étais de plus en plus persuadé qu’elle serait fructueuse, ça m’a bien redonné le moral, en plus à un moment un chat a jailli de sous une voiture en stationnement et s’est campé devant moi comme pour m’interpeller. Puis il a filé le long du trottoir et a disparu au coin de la rue. Un beau gros chat de gouttière, pas un Bakounine, mais je me suis dit sans beaucoup de logique que c’était un signe positif.

Comme je tournais moi aussi le coin, j’ai vu venir à ma rencontre un équipage familier.

Nicolas !

Le reconnaître immédiatement m’a procuré un certain plaisir, qui me l’aurait fait aimer rien que pour ça. Il se trouve que j’avais déjà de l’affection pour lui. Mais je me demande si elle ne tenait pas essentiellement à cette reconnaissance. Tant que ce que vous identifiez n’est pas méchant, ce truc fonctionne assez bien, et même dans l’hypothèse inverse, si le danger est suffisamment maîtrisé. Pourquoi sinon irait-on voir des crocodiles au zoo ?

Nicolas n’était pas méchant pour deux sous, d’ailleurs il ne les avait pas. Il avait beaucoup plus. Il avait lui, et c’était quelque chose : une barbe de vingt ans au moins, une tignasse surabondante, objet de légendes presque aussi longues, des ongles en rapport, des tonnes de couvertures en couches successives qui le faisaient ressembler à un oignon vivant, un gros oignon malgré sa maigreur. Et il avait son landau, encombré de trésors divers et variés qui en savaient sur lui plus que quiconque, comme un chez-soi sur roues trop petit pour un seul occupant, une idée inversée du logement, une invitation à considérer le monde comme une maison moins exiguë que les plus vastes palais. Le tout s’annonçant de loin à grands renforts de hérauts olfactifs.

On s’est croisés, j’ai fait le signe de tête habituel. Et puis j’ai entendu Nicolas me héler. Je me suis retourné, en me demandant s’il m’était déjà arrivé d’entendre le son de sa voix.

Il avait rebroussé chemin et s’approchait en puant.

Il m’a tendu la main. Pas comme un mendiant. Pour que je la lui serre. J’ai hésité, mais à peine, et il s’en est à peine aperçu.

« Bonne année ! » il m’a dit.

Et il m’a regardé. Je me suis demandé s’il était déjà arrivé qu’on se regarde comme ça dans les yeux. J’ai été frappé par la douceur des siens, et par celle de sa main.

Je sentais qu’il se passait une chose inhabituelle, et j’ai compris : Nicolas lui aussi m’avait reconnu.

« Il était bon ton pain aux raisins », il a continué. « Un peu rassis, peut-être. »

Il y avait de l’amusement dans son ton, pas la moindre agressivité.

« Bonne année », je lui ai fait en lui tendant mon paquet de cigarettes. Il devait en rester quatre ou cinq.

« Vos étrennes », j’ai ajouté.

Il a rigolé, le paquet a aussitôt disparu je ne sais où ; apparemment le bonhomme avait des poches ou des plis partout. J’ai pensé à Jules, bien sûr. Et l’espace d’un instant... mais non, impossible ! Ou plutôt, ce n’était pas vrai. Car pour ce qui est de jouer la comédie, de créer l’illusion, Jules était d’une rare efficacité. Mais là, quand même...

« Pas trop froid ? » j’ai demandé.

– Ni trop froid ni trop chaud. »

Il a tourné les talons et s’est éloigné. Je l’entendais siffler un air entre ses dents, je ne connaissais que ça, qu’est-ce que c’était donc ?

Je suis reparti, comme illuminé. J’avais fait ma rencontre de la journée.

Et je me suis retrouvé devant la cabine.

Tant de rêveries me hantaient, en un tourbillon incessant, qu’il m’a fallu plusieurs secondes de concentration pour me rappeler ce que j’étais censé faire. D’autant plus que de ce maelstrom émergeait un visage, celui de mon père. Bizarrement, je m’étais mis à penser très fort à lui. C’est lui que j’aurais appelé, si j’avais eu son numéro. Mais bon.

Blanche ou Sophie ? Laquelle d’abord ? J’ai carrément tiré à pile ou face. C’est tombé sur Blanche.

Toujours pas de réponse.

Allons-y pour Sophie.

Brusquement je me sentais oppressé. Bien que la cabine fût totalement vitrée, j’en ai rouvert la porte et l’ai maintenue ouverte.

Cette fois, on a décroché.

« Allô ? » a dit une voix d’homme.

« Bonjour, monsieur, j’aurais voulu parler à Sophie, s’il vous plaît. »

Il y a eu un silence. Bref, mais lourd.

« Je pourrais savoir qui vous êtes ?

– Un camarade de classe. Enfin, en gros.

– En gros ? »

Incompréhension, amusement, fureur, je pouvais tout supposer. Et, malgré la porte ouverte, je sentais ma cage thoracique se resserrer comme dans un étau.

« Qu’est-ce que vous lui voulez à Sophie ?

– Je vous l’ai dit : lui parler.

– Pourquoi ?

– Pour rien. Excusez-moi. Bonne année quand même.

– Attendez. Je n’ai pas entendu votre nom.

– Je ne vous l’ai pas donné.

– Est-ce que vous vous appelez Norbert ?

– Pourquoi ?

– Parce que je cherche le petit con qui a mis ma fille enceinte. »

 

(À suivre.)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article