Tous les pigeons s’appellent Norbert, 8

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 8

 

Je n’avais jamais été hospitalisé de ma vie, même à ma naissance puisque ma mère avait accouché dans les toilettes d’un buffet de gare, il faudra que je vous raconte ça aussi, enfin ce que je connais de l’histoire parce qu’à mon avis on ne m’a pas tout dit, bref. Mais j’avais de ces endroits une longue et douloureuse expérience comme visiteur. Vous saurez bientôt pourquoi. Non seulement chaque seconde à vivre dans ces lieux interlopes me paraissait durer des siècles, mais j’employais les siècles en question à ressasser les mêmes obsessions, à tourner en rond dans une sorte de prison mentale. D’un hôpital je n’ai jamais réussi à m’évader par la pensée. On dirait que c’est voulu. C’est vrai que les médecins, les infirmiers, les chirurgiens, il vaut mieux qu’ils soient à ce qu’ils font, que leur imagination ne parte pas se balader trop loin de leur seringue, de leur thermomètre ou de leur scalpel, mais, bon sang ! On pourrait aider les patients et ceux qui viennent se cloîtrer avec eux à se changer les idées autrement qu’en leur proposant la télé qui rend con. Il y a bien la lecture, mais il faut pouvoir se concentrer, et c’est justement ce qui leur est si difficile. Je suis pour que l’on crée des salles de cinéma dans les hostos, de vraies salles obscures. Paradoxalement, je ne me suis jamais senti à l’étroit devant un écran de cinoche, sauf peut-être avant l’extinction des lumières. Mais, dès que le film commence, je suis ailleurs ! Aucun rapport avec la télé, même dans une salle assombrie par d’épais rideaux. Devant un écran de télé, je me sens enfermé, dans un ciné je voyage.

Ah oui ! vous vous représentez mal à quoi ressemblerait une salle équipée pour des malades alités avec leur perf et tout le bazar. Mais ça s’invente ! Suffit de le vouloir. On a bien été capable de construire des épiceries géantes où les gens vont faire leurs courses en bagnole et des parkings autour pour qu’ils se garent. C’est comme pour les handicapés, mettons ceux qui sont en fauteuil. Comment ils font pour aller au cinéma ? Eh bien ils n’y vont pas, comme ça c’est réglé. On a des progrès à faire dans ce beau pays. Sauf que maintenant avec la crise du pétrole on va nous répondre que c’est moins facile.

J’entends aussi les âmes anxieuses : et si un spectateur venait à clamser en pleine projection ? Moi je dis que ce serait une belle mort. Crever devant de belles images, en entendant de la belle musique, comme dans Soleil vert, que j’ai vu l’année dernière et où j’ai été tout étonné mais bien content de retrouver Edward G. Robinson. Et puis, si on a peur que ça dérange les autres, on n’a qu’à organiser des séances individuelles.

J’exagère, d’accord.

À Bichat où on m’avait transporté on n’en était pas là. Je me suis réveillé dans la salle des réanimés, essentiellement des suicides manqués. Bonne ambiance garantie. C’est là que ma mère et ma sœur sont venues me rendre visite. Quand je les ai vues débarquer, j’ai hurlé : Non ! Pas elles ! Je voulais leur épargner ça, à ma sœur surtout. Quelle idée de l’avoir laissée entrer ! J’étais tellement agité que j’ai eu droit à une piqûre. Là, quand même, on les a fait sortir, ma mère livide, Annette en larmes. Sur quoi l’interne s’est pointé, a regardé les résultats de mes examens, rien à voir avec le bac, à ceux-là j’avais bon partout, il a dit que je pouvais rentrer chez moi, et nous voilà sur le trottoir, moi chancelant, à guetter un taxi, parce qu’évidemment ma mère allait encore devoir se ruiner.

Pour les rassurer, les deux, je blaguais, mais elles ne riaient pas des masses. Le seul à goûter mes facéties c’était le chauffeur, un Russe dont la tête touchait le toit du sapin. De Noël, of course. De taxi, etc. Il a été sympa, il nous a fait un prix sans qu’on demande, ma mère était confuse et ravie.

Vous l’aviez compris, je n’avais rien. Pour rien, toutes ces scènes pénibles que je m’étais tapées et que j’avais infligées aux autres. Pour rien, les soucis de ma mère et le chagrin de ma sœur. Du coup, je me suis laissé engueuler à propos de mon manteau qui n’était jamais fermé, de la cigarette et de mes fréquentations. Quand ma mère a eu fini, j’avalais justement mon dernier bout de fromage (elles, elles avaient dîné depuis longtemps). J’avais aussi gardé pour la bonne bouche le malaise de Jean-Guy, ce qui se faisait de mieux pourtant comme spécimen d’humanité raisonnable, par surcroît une force de la nature, un type à qui on aurait acheté la santé, total il était entre la vie et la mort à Lariboisière. La réaction de ma mère m’a fait regretter mon trait : je lui avais donné un nouveau sujet d’inquiétude, et je ne voyais pas comment la rassurer. J’ai insisté pour débarrasser, mais elle n’a pas voulu que je m’en occupe, alors je suis allé border Annette dans son lit, c’est-à-dire le mien, qu’elle avait récupéré et qui était devenu un lit de fille, tandis que ma sœur était en train de devenir une femme, même si elle en était loin encore. Elle pleurait toujours mais elle m’a souri à travers ses larmes, et on a pleuré tous les deux. J’aurais voulu pouvoir lui raconter ce qui m’arrivait, mais il ne m’arrivait rien, en fait, et c’est ce que j’avais répondu à ma mère avant de la quitter en lui souhaitant malgré tout une bonne nuit, elle se doutait, qu’est-ce qui t’arrive mon grand ? Rien, j’avais dit. Et j’avais ajouté : c’est ça le problème. Il ne m’arrivait rien et j’emmerdais le monde avec ça. Je crois qu’elle avait pigé. Elle m’avait encore un peu engueulé pour la forme avant de m’éjecter de la cambuse.

Plutôt que de parler, j’ai chanté à ma sœur des chansons qu’elle aimait bien, comme La Maman des poissons. Quand elle a été endormie, je suis sorti sur la pointe des pieds. Ma mère était couchée, j’ai passé la tête dans sa chambre. Ses ronflements m’ont paru un peu forcés, elle faisait sûrement semblant, mais j’ai respecté sa volonté. Je suis allé dans le salon-salle à manger, le canapé du cousin Bourzeix était déplié qui m’attendait. J’ai eu juste le temps d’aller vomir mon dîner, j’ai attribué ça à la piqûre de calmant, j’ai été le plus discret possible, j’ai bien nettoyé et je suis retourné m’écrouler tout habillé sur mon lit d’emprunt.

En fait, je n’ai pas dormi de la nuit. Bravo le calmant ! Ma mère non plus, je l’ai bien vu quand elle s’est glissée dans la cuisine sur les six heures. J’y étais, je nous faisais du café fort. Ma mère au non-réveil, à peine démaquillée de la veille, les yeux comme blottis apeurés au fond de leur trou, et qui semblaient dire : tu te crois plus pimpant ? ça, c’était un spectacle. Elle a fini par s’en rendre compte et a eu un sourire absolument pathétique. « Tu veux pas prendre ta journée ? » j’ai fait. Je savais très bien que c’était une gaffe, mais elle a eu l’effet escompté. Ma mère s’est mise dans une de ces colères ! Comment j’avais osé ? Elle n’était pas du genre à s’arrêter pour un pet de travers ! Ça m’allait bien à moi qui reculais devant tout effort, qui ne foutais rien au lycée, qui séchais les cours pendant qu’elle se tuait au boulot, qu’est-ce que je croyais ? Que les patrons étaient des copains avec lesquels on pouvait s’arranger ? Et ainsi de suite. J’ai piqué la moitié du quart de baguette qui restait et je suis parti en claquant la porte et en laissant ma mère en forme pour la matinée.

Il n’était pas beaucoup plus de six heures, il faisait froid et j’ai décidé de marcher jusqu’à la porte de Clichy pour me réchauffer. Après quoi je me résoudrais peut-être à prendre le métro, une bonne demi-heure de trajet jusqu’à Ségur, deux correspondances, rien que pour récupérer mon cartable. Puis rebelote jusqu’à Jacques Bonsergent, au moins trente-cinq minutes, une correspondance à Austerlitz. Avec un peu de chance, je serais à l’heure au bahut. Mais je me connaissais, j’étais du genre à fausser compagnie à mon double raisonnable, à descendre à Maubert et à escalader la montagne Sainte-Geneviève jusqu’à un de mes repaires, les Pipos par exemple, ce café sis en face du bar de l’X où j’avais passé un certain nombre de matinées pour la modique somme d’un franc cinq, le prix d’un petit noir, que la patronne m’apporterait en traînant les pieds dans la sciure sous les yeux de sa majesté le teckel Peter (prononcez Pétère, en tirant sur le è). Là, curieusement, j’étais à mon aise, alors même que je me réfugiais tout au fond, dans un recoin invisible du comptoir où je me faisais oublier. C’était ma spéléologie à moi, rêver durant des heures en écoutant les habitués raconter leurs conneries. De temps en temps quelque élève d’H4 m’y rejoignait, on papotait, on blaguait, j’apprenais toujours des choses, dans les domaines les plus divers. C’était mon université à moi.

Enfant, j’avais adoré le concept d’école buissonnière, dont la maîtresse nous avait parlé avec dégoût, mais un dégoût peut-être insincère, car elle m’avait rendu la chose plus qu’attirante. Adolescent, j’ai découvert que les buissons en question pouvaient prendre l’allure de cafés, établissements dont le désir ne m’était jamais venu de franchir le seuil, tant la liberté pour moi était indissociable du grand air. Je ne connaissais pas encore les joies de l’anonymat et de l’indifférence ni la partie la plus reculée des Pipos avec ses banquettes de bois poli, doux cocon où cultiver mon néant.

Ça pinçait vraiment, j’avais même fermé mon duffle-coat et renoncé à fumer pour garder mes deux mains dans mes poches, je traçais sur le trottoir familier, j’en connaissais la moindre cicatrice, quand une odeur familière elle aussi et bien délicieuse a chatouillé mes narines.

J’approchais d’une boulangerie où je n’étais jamais entré bien qu’il en émanât fréquemment des senteurs affriolantes et qu’elle exposât dans sa vitrine les plus gros pains aux raisins que j’aie jamais vus, à un franc vingt pièce, un rapport quantité-prix difficile à battre. Je m’étais toujours abstenu, attendant une occasion un peu exceptionnelle, peut-être aussi crainte d’être déçu. Ce matin-là, le froid m’a décidé, et aussi le fait que j’avais justement un franc vingt au bout des doigts.

La bonne femme n’était pas très aimable, le pain aux raisins rassis et sans âme, il devait dater de l’avant-veille, de ma main gelée je l’ai offert à Nicolas qui venait justement à ma rencontre, voûté sous sa tignasse et son ample manteau, poussant son landau où s’entassait tout son avoir. Ma générosité, ses vraies raisons, ma déconvenue, la fatigue, je me suis payé une nouvelle crise de larmes, un franc vingt pour un peu d’eau salée, je me faisais avoir sur tous les fronts, « Pigeon ! » j’ai commencé à crier, et j’ai continué jusqu’à la porte de Clichy, indifférent aux regards torves des passants qui prenaient ça pour eux. Ça m’a bien remonté, et dans le métro tout s’est passé en douceur, j’ai refait le coup d’Homère, j’ai eu mes rames sans attendre, en arrivant chez Paula j’étais presque joyeux, je regrettais juste de n’avoir pas pensé à garder mes sous pour lui acheter un croissant, j’ai gravi l’escalier quatre à quatre, levé la main pour frapper à sa porte, mais j’ai arrêté mon geste.

Avec mon petit croissant j’aurais eu l’air d’un con, ma mère. Parce que les ronflements que j’entendais à travers le mince panneau de bois ce n’étaient pas ceux de Paula, que je connaissais un peu, mon neveu. Con, je devais l’être pour de bon, car j’ai regardé si je ne m’étais pas trompé de porte ou d’étage. Comme si j’avais été capable de confondre avec un autre le chemin vers un certain soulagement que je n’ai jamais trouvé que là et qui me serait désormais interdit. C’est ce que j’ai cru à cet instant, ou plutôt décidé, car il était hors de question de quémander quoi que ce soit auprès de qui me trahissait si vilainement. De récupérer mon cartable, ça oui, mais plus tard, et dans un endroit neutre. Pour le reste, adieu ma jolie !

De retour sur le trottoir, je me suis bien un peu ravisé – Paula ne me devait rien, je n’avais aucun droit sur elle, elle était libre de coucher et même de dormir avec qui elle voulait –, mais pas au point de faire marche arrière. Ni de renoncer à un projet qui m’était venu comme je dévalais l’escalier (sans beaucoup de discrétion, je dois le reconnaître), une idée bizarre, mais vous commencez à avoir l’habitude, et d’ailleurs je ne sais pas pourquoi je dis ça, c’était au contraire assez rationnel.

Réfléchissez : que pouvais-je faire, où pouvais-je aller sans mon cartable et avec mon fardeau ? Je n’allais pas attendre que l’une ou l’autre de ces personnes sur qui j’avais compté se rende disponible ou simplement visible. Le seul que j’étais sûr de trouver à son poste et qui ne soit ni un prof chiant ni un camarade nécessiteux ni un autre paumé, c’était le commissaire. J’ai donc mis le cap sur la rue Louis-Blanc.

Deux changements quand même ! Bon, j’ai marché jusqu’à Saint-François-Xavier, j’apercevais au loin Duruy et le Villars où tout à l’heure les deux binoclards seraient occupés à refaire le monde avant d’aller prendre l’air intelligent devant leurs profs, le quartier était désert, tu parles, ce n’est pas trop ouvrier par là, sur le quai du métro j’étais tout seul et j’en ai profité pour pisser sous le tunnel, le caractère déviant de mon comportement sinon de mon jet ne m’échappait pas, lui, mais qu’y pouvais-je ? « Pisse, tu pleureras moins », me disais-je, et ça m’a fait grimacer de pitié pour tous ces pauvres gamins dont on raille la souffrance, voyez dans quel état j’allais me présenter devant le commissaire.

À Invalides, puis à Opéra, c’était une autre chanson. Pas question d’irrévérence. Respect pour les classes laborieuses, fussent-elles composées de secrétaires, d’employés, et autres suppôts du capitalisme triomphant quoique débandant légèrement depuis quelques mois. Il devait y avoir aussi des flics et des enseignants dans le lot. Tous ces gens les yeux baissés, des fois qu’ils auraient dû croiser le regard d’un semblable. On ne sait jamais, ça peut vous transformer d’un coup en quelqu’un d’autre, vous faire dérailler, rater votre station et votre vie, tellement réussie. Moi je m’amusais à les dévisager jusqu’à ce qu’ils craquent, mais je me suis lassé, je ne voulais pas non plus qu’ils croient avoir affaire à un dingue. Mieux valait penser à ce que j’allais dire au commissaire. Si je réussissais à le voir. Parce que, expert en scénarios comme je l’étais, et avec ma veine de cocu, il fallait bien que j’envisage de me retrouver le bec dans l’eau. Ne serait-ce que pour m’y préparer psychologiquement, et éviter peut-être de tout casser là où il n’est pas recommandé de le faire, chez les poulets.

Soit que j’aie su me détendre tout seul, soit que je manquasse totalement de suite dans les idées, j’ai abordé cette éventualité avec un calme qui m’étonnait. Je crois qu’en fait j’étais de plus en plus persuadé que ma démarche relevait du pur génie et valait le coup de patienter s’il le fallait. En plus je ne serais pas très loin de l’hôpital, je pourrais en profiter pour aller prendre des nouvelles de Jean-Guy. Sans m’éterniser.

J’avais parié avec moi-même que le commissaire était un couche-tard et un lève-tôt, comme moi, et du genre à se pointer au boulot dès potron-minet, ce qui me ressemblait moins. Le planton à qui j’ai exposé ma requête me remettait, ça a facilité les choses, à croire que j’avais plutôt bonne presse, il a aussitôt téléphoné à son chef et un autre flic m’a conduit auprès de lui. En deux minutes j’avais obtenu satisfaction et perdu tous mes moyens, j’avais les jambes qui flageolaient, j’aurais voulu fuir mais c’était trop tard.

À part l’éclairage, rien n’avait changé depuis l’autre fois dans le bureau ni dans l’apparence du commissaire. C’était comme si je l’avais quitté la veille. Il m’a reçu avec un grand sourire, m’a fait asseoir, m’a proposé du café, il avait plusieurs journaux ouverts devant lui parmi son bordel, et quand il s’est assis à son tour le truc du sosie a de nouveau fonctionné, c’était beaucoup plus qu’un simple air de famille, tant que je ne les verrais pas l’un à côté de l’autre et que le commissaire ne ferait pas la gueule les deux bobines me paraîtraient interchangeables.

Il m’a demandé comment j’allais, des nouvelles de ma mère, j’ai retrouvé un peu d’assurance, je ne lui ai pas parlé de mon malaise mais de celui de Jean-Guy (sauf le détail de la porte), j’ai bien senti que ça intéressait principalement le flic en lui, qui a repris le dessus avec une vivacité à vous donner le frisson. Je n’avais pas fini mon récit qu’il avait décroché le téléphone et chargeait je ne sais qui de s’informer si monsieur Jean-Guy Rondeau était toujours hospitalisé à Lariboisière.

« Il vaudrait mieux que le fils de la défunte soit sur pied aujourd’hui », il m’a fait en attendant la réponse, l’oreille toujours collée au récepteur.

« Pourquoi ?

– L’enterrement a lieu cet après-midi. Vous l’ignoriez ? À mon tour de vous apprendre quelque chose. »

Oh putain, l’enterrement ! Ma mère et moi on n’avait pas du tout évoqué ça, mais elle devait bien être au courant. Pourquoi elle n’y avait pas pensé quand je lui avais raconté la mésaventure de Jean-Guy ? Il fallait qu’elle soit obnubilée par la mienne. Ou alors, sûre de ne pouvoir y assister, elle avait banni l’événement de son champ mental. Mais moi, elle aurait quand même pu m’en parler.

Le commissaire savourait visiblement mon embarras. Il ne cachait pas non plus, mais c’était sûrement moins volontaire, à quel point cette histoire l’intriguait lui-même. Ce qui fait qu’on pensait la même chose sans pouvoir se le dire, sauf à jouer cartes sur table. Mais je préférais ne pas dévoiler toutes mes batteries.

Quand je revois la scène, je mesure ma naïveté : je me prenais sérieusement pour un détective capable de concurrencer la police en lui soutirant les informations indispensables sans lui communiquer les siennes propres. Grotesque !

De son côté, le commissaire sous-estimait probablement ma perspicacité. C’est toujours le risque dans une partie de qui sait quoi ?

Bref, pour le cas où vous n’auriez pas pris la peine de faire travailler vos méninges – aux échecs ou au go, il y a toujours des spectateurs qui soit n’y connaissent pas grand-chose soit s’amusent davantage à se laisser surprendre –, le commissaire et moi, chacun pour soi, on trouvait curieux donc significatif que le Jean-Guy ait voulu me rencontrer avant l’enterrement, et que (ou que ?) je n’aie pas été expressément convié à honorer celui-ci de ma modeste présence. Comme si on avait voulu m’écarter tout en s’assurant de mon innocuité.

Le plus culotté, ça n’a quand même pas été votre serviteur.

« Dites-moi, Norbert, a fait le commissaire, qu’est-ce que ça vous inspire cette histoire du fils qui fait dix-sept mille kilomètres sans prévenir pour embrasser sa mère ?

– Il divorçait, j’ai dit. C’est le genre de chose qu’on n’annonce pas de loin. »

Je n’allais quand même pas ajouter : maintenant, il a une meilleure raison encore d’être là.

Non, je n’ai pas eu besoin de dire ça pour voir la figure du commissaire se décomposer. Manifestement, on était en train de lui balancer un sacré scoop au téléphone.

« Oh putain ! » il a fait.

Mais je n’ai pas relevé le plagiat. Il a masqué le micro avec sa main pour me dire, d’une voix de somnambule :

« Il s’est suicidé. »

 

(À suivre.)

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