Tous les pigeons s’appellent Norbert, épilogue

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, épilogue

 

Sans me vanter, ç’a été un beau Noël. Jules s’est surpassé. Une heure et demie de magie rien que pour nous. Le plus dur a été de faire patienter ma mère et ma sœur en gardant le secret. Elles commençaient à douter de l’existence du cadeau différé, mais Jules n’était disponible que le jeudi soir, le 26, donc. Il nous avait donné rendez-vous chez lui, où il s’était aménagé comme un petit théâtre. J’avais invité Paula, fraîchement débarquée de Clermont. Il y avait aussi Norbert Pigeon, vous comprendrez dans un instant. Pour le numéro de lévitation, j’ai prêté mon concours, on avait répété le jour même. Tout le monde était ravi, Annette était redevenue une vraie gamine, Paula aussi et même la matouze, d’abord interloquée puis définitivement conquise par Jules.

Entre Paula et elle, le courant passait moins bien, mais ma mère semblait agréer notre relation censément chaste et studieuse : on s’était rencontrés dans une bibliothèque (c’est vrai qu’elle m’avait emmené une fois à la Mazarine) et on bossait la philo ensemble (sans commentaire). Elle avait surtout tiqué que je l’associe aux réjouissances familiales. Je l’avais alors apitoyée en lui racontant que ma camarade avait passé un Noël atroce, que ses parents s’occupaient à peine de leur fille unique et d’ailleurs divorçaient.

Sa suspicion n’était quand même pas tout à fait endormie, car à un moment elle s’est penchée vers moi et m’a glissé : Je voyais pas Louis comme ça. J’ai haussé les épaules, réponse d’une clarté très relative.

Ma mère trouvait culotté aussi que je leur fasse un cadeau qui ne m’avait rien coûté, qu’elles devaient uniquement au talent et à la générosité de Jules. Comme elle le sous-entendait un peu trop bruyamment, ce dernier m’a félicité devant elle de l’excellente idée que j’avais eue. Vous devez être fière de votre fils, il lui a fait ensuite. Et question transport c’est royal, non ? On se croirait dans Les Brigades du Tigre, a dit Annette, qui n’était pas à trente ans près.

De fait, j’avais revu Norbert Pigeon le mardi matin, comme convenu, au café des aveugles, on avait sympathisé, abordé toutes sortes de sujets, il était très impliqué dans l’association Valentin Haüy, passionné par son métier mais aussi par les bagnoles, il prétendait pouvoir les reconnaître d’oreille, on est sortis quelques minutes dans la rue et il m’a convaincu, Ça, il disait les yeux fermés, c’est une Renault, aucun rapport avec une Peugeot ou une Simca. Les deudeuches évidemment même moi j’aurais pu les identifier, mais lui il était capable de vous dire au bruit si la DS qui arrivait était une injection ou pas. Et la NSU RO 80 ? j’ai fait, il était en extase, Ah ! on n’en entend pas beaucoup, et on ne les entend guère, mais on les reconnaît tout de suite, écoutez ! ça c’est un V8 ! Eh oui, qu’est-ce que je vous disais, une MGB GT, etc. Il possédait une vieille Salmson des années trente qu’il bichonnait, il m’a montré des photos, j’ai sifflé d’admiration, et vous devinez quel service, quelle faveur j’ai osé lui demander ? Le soir du spectacle, il est venu nous chercher à Clichy en Salmson et après il nous a ramenés. Paula, elle, est venue et repartie par ses propres moyens. En me quittant, elle a glissé quelque chose dans ma poche. C’était mon cadeau. L’Odyssée, traduite par Victor Bérard, une merveille, que j’ai toujours, et aussi un bouquin de Maurice Leblanc, La Vie extravagante de Balthazar. Je vous le recommande.

De ma sœur, j’ai eu mon portrait en Blueberry. Très ressemblant, surtout le cheval. Je la taquinais, franchement c’était magnifique, encre de Chine rehaussée de gouache, elle m’a soufflé. J’en étais resté à ses dessins d’enfant, je n’avais rien soupçonné de ses talents artistiques, T’es douée, j’ai fait, elle s’est bien rehaussée de gouache elle aussi, j’espérais du fond du cœur que mon cadeau à moi lui plairait, leur plairait à toutes les deux.

De ma mère... elle ne s’est pas moquée de moi. Ça en représentait des économies. Ce qui est drôle c’est qu’elle ait eu l’idée avant même de rencontrer le type du Printemps. Dès mon anniversaire, en fait. Pour m’honorer ce jour-là, ma sœur m’avait tricoté une chouette écharpe, celle que je porte depuis le début de cette histoire, Comme ça Maman flippera moins si tu fermes pas ton manteau. Ma mère, elle, m’avait fait un cadeau symbolique en me laissant entendre qu’elle se réservait pour Noël, le Noël de mes dix-huit ans. Là, tu verras, tu seras pas déçu.

Je ne l’ai pas été.

Elle m’a offert une caméra super-8 !

 

 

Je l’étrennerais à Étretat.

Initialement, vous vous souvenez, Paula devait passer le Nouvel An avec ses copains. Puis elle y avait renoncé pour rester près de moi. Maintenant que l’affaire Rondeau était résolue, ce sacrifice ne se justifiait plus. Très bien, elle a dit, j’y vais, toi aussi. Constant en a très envie. Et Annette ? j’ai fait. Elle a souri : Si tu viens, il ne refusera pas de l’inviter.

« Mais elle va se retrouver la seule de son âge ! »

Pas de problème. Les parents de Constant possédaient à Étretat une grande maison où ils n’allaient jamais l’hiver. Constant avait obtenu le droit d’y réunir quelques amis après Noël. Comme Paula l’avait prévu, il s’est laissé convaincre par elle d’y accueillir en plus non seulement ma sœur mais aussi sa cousine Bourzeix. Une belle revanche d’icelle sur sa marâtre (comme elle disait). Pour le voyage, on s’entasserait dans la voiture de Constant.

Ça me peinait d’abandonner notre mère, mais elle n’a pas bronché plus que ça. Le Nouvel An c’est pas comme Noël, elle a dit, allez-y, amusez-vous entre jeunes, on n’aura qu’à se téléphoner le soir du réveillon et le lendemain pour se souhaiter la bonne année.

À croire que notre départ l’arrangeait. Dis donc, j’ai fait, tu n’envisagerais pas par hasard de faire plus ample connaissance avec monsieur Derambure ? Elle s’est marrée. Elle l’avait croisé depuis le soir du cartable. Je crois pas que je puisse beaucoup l’intéresser, elle a dit.

Le seul point noir, c’était qu’on prenne la route à cinq dans une voiture conduite par un novice. Ça, ça ne passerait jamais. Tout juste si ça ne me faisait pas flipper moi-même. J’ai confiance, elle a prononcé. Et puis la Normandie c’est doux comme climat. Vous risquez pas d’avoir de la neige. Méfiez-vous surtout des cons.

Bref, l’année promettait de finir en beauté. De quoi serait faite la suivante, on verrait ça dans le prochain épisode. Pour l’instant je savourais. J’avais eu avec mon père une conversation plutôt détendue quoique peu productive. On lui manquait, qu’il disait, mais apparemment on s’en sortait bien, ça lui faisait plaisir. C’est pas avec l’argent que tu nous donnes, j’ai frondé. Et toi, tes perspectives ? Noël c’est après-demain ; et après ? Il a ricané : T’inquiète pas, j’ai de la ressource. Des ressources ça vaudrait mieux, j’ai fait. Tu picoles pas au moins ? Non mais dis donc, je te rappelle que je suis ton père. Excuse-moi, j’ai peut-être des raisons de l’avoir oublié.

Comme ça pendant cinq minutes, devant nos demis. Je me suis laissé inviter par mon père Noël, c’était plus logique que l’inverse, son complice le photographe est venu le chercher et je suis parti. Les choses n’étaient pas encore mûres pour la grande réconciliation. À la maison, je n’ai pas soufflé mot de cette entrevue.

L’enterrement de Jean-Guy a eu lieu. Le commissaire nous avait dissuadés d’y aller. Conseil superflu. Aucune envie de revoir ces gens-là. L’idée qu’ils allaient récupérer le pactole me donnait la nausée. Qu’ils se déchirent !

Le lendemain de la soirée magie, on était à table quand le téléphone a sonné. C’était le réalisateur des Pigeons en personne. Ma mère pouvait pratiquement être sûre d’avoir le rôle. Pourquoi pratiquement ? Parce qu’il fallait encore l’aval de la productrice. Elle se prénommait Marie-Jo. Pas très rassurant. Mais ce qui inquiétait le plus ma mère c’était le tour qu’avaient pris ses relations avec son employeur. Ça se dégradait sérieusement. À la première incartade, pfft !

Une raison supplémentaire de me battre pour décrocher mon bac.

Mais c’était si loin !

Alors qu’aujourd’hui ce passé me paraît si proche !

Tout en écrivant, je tourne entre mes doigts de la main droite un objet rond, plat et brillant. Vous dites ? Oui, c’est ça : une pièce d’or.

Le cent septième napoléon.

Celui-là au moins, ces braves gens ne l’ont pas eu.

Cent sept, c’est un nombre premier, si ça ne fait pas un compte rond.

Je ne sais pas si je vivrai cent sept ans, mais ce napoléon je veux le garder jusqu’à ma mort.

En souvenir.

 

 

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Julia 19/03/2017 00:03

Comme il me plaît ce chenapan de Norbert! Merci Louis Racine, je ne suis jamais déçue avec vous.

Louis Racine 19/03/2017 16:41

Merci à vous ! Le chenapan vous embrasse.