Tous les pigeons s’appellent Norbert, 3

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 3

 

C’est sûr que je ne portais pas la Rondelle dans mon cœur, mais de la voir comme ça, j’en ai eu les larmes aux yeux. Je me rappelle qu’après l’horreur, ma première réaction ç’a été la tristesse. Et aussi une espèce de colère contre je ne savais quelle méchanceté. Ça m’a rendu d’un coup particulièrement vigilant. J’ai regardé tout autour de moi, détachant mes yeux du cadavre qui pendait dans la cuisine et qui paraissait m’observer, j’ai écouté, tendu l’oreille vers la cage d’escalier, non seulement à cause d’éventuelles conséquences du cri que je n’avais pu retenir mais aussi parce que je sentais une menace, la présence latente d’un mal qui n’avait pas fini d’agir.

Pauvre madame Rondeau ! Je n’arrivais plus à lever les yeux jusqu’à son visage, alors je contemplais ses pieds, ses gros pieds coincés dans des chaussures comme seules en portent les vieilles dames. Allaient-ils brusquement s’animer ? J’aurais hurlé de nouveau, probable, mais non, ça se voyait bien que la Rondelle était morte depuis des heures, elle n’aurait pas eu cette couleur-là, ni surtout cette expression qui me donne encore la chair de poule. Elle ne risquait plus de me réveiller avec son moulin à café électrique ou de m’engraisser au jambon verdâtre. J’ai soudain pris conscience que tout ça, c’était fini, et que peut-être ça allait me manquer.

En fait, je me souviens très précisément de cette scène, tous les détails en sont gravés dans ma mémoire, même ceux auxquels je n’ai pas prêté attention sur le coup. Mais je les avais bel et bien remarqués et analysés, et c’est sans doute pour ça que l’espace d’un instant j’ai voulu croire que la Rondelle me faisait une blague, alors que ce n’était pas, mais pas du tout son genre. Cela dit, on ne connaît pas à fond les gens pour avoir passé deux mois sous leur toit. Ils ne sont pas non plus obligés de vous informer qu’ils ont l’intention de mettre fin à leurs jours. Elle pouvait avoir caché son jeu. Néanmoins je continuais à ressentir, et de plus en plus violemment, une oppression familière, même si j’hésitais encore à l’identifier. Je n’avais qu’une envie, c’était de fuir ce décor de cauchemar, et à mesure que les minutes s’écoulaient je respirais de plus en plus mal, mais la curiosité a été la plus forte.

Passant la main par l’embrasure, j’ai allumé le plafonnier de la cuisine et je me suis plaqué contre la cloison. Puis j’ai avancé la tête. Non, il n’y avait personne dans la pièce que la Rondelle pendouillant à côté de sa table en formica. Et pas le moindre petit mot pour expliquer son geste.

Les idées se bousculaient et s’entrechoquaient dans mon crâne comme des gamins condamnés par la pluie à jouer dans le préau de l’école. Et toujours ce malaise grandissant. La Rondelle avait eu de la visite. Peut-être qu’on était venu lui annoncer une mauvaise nouvelle ? Ou tout simplement la tuer, avant de déguiser le meurtre en suicide ? Mais alors pourquoi on était parti sans refermer la porte ? Et le mobile ? Est-ce qu’on l’avait volée ? Est-ce qu’on avait fouillé l’appartement ?

Il fallait absolument que je me tire de là, je ne pouvais plus ignorer que j’étais en train de me payer une crise de claustrophobie comme rarement, mais j’ai réussi à faire un dernier tour d’horizon, sans rien remarquer de particulier, à deux détails près que je dirai tout à l’heure. J’ai foncé jeter un œil dans ma chambre, ç’aurait été chiant qu’on ait touché à mes affaires, mais rien, j’ai tout éteint et je suis parti en claquant la porte, j’ai dévalé l’escalier de l’immeuble et je me suis retrouvé dans la rue, à l’air libre, enfin. J’ai marché jusqu’à ce que ma respiration redevienne normale, et je me suis assis sur un banc dans un square pour examiner mon butin.

Les deux détails dont je parlais, c’est, d’une, que la Rondelle s’était ou avait été interrompue dans l’épluchage de ses pommes de terre. Sur le coup, ça ne m’avait pas fait beaucoup d’effet, mais maintenant j’en pleurais presque. Pire, l’idée m’est venue, inattendue, sournoise, que je pouvais être pour quelque chose dans ce suicide, si suicide il y avait. Et je me suis vu en monstre d’ingratitude. Puis ça m’est passé, il ne faut quand même pas charrier.

L’autre détail, c’est qu’en inspectant les lieux, à toute vitesse vu ma crise, j’ai constaté que le porte-monnaie de la Rondelle était sagement rangé dans le tiroir sous le téléphone. Comme il ne pouvait plus guère lui être utile, je l’ai embarqué. Il était temps de regarder ce qu’il contenait. Une vingtaine de francs. C’était toujours ça.

N’allez pas vous imaginer que j’étais coutumier de ce genre d’indélicatesse. Je ne me prétends pas irréprochable, et je suis loin d’avoir été élevé dans la foi chrétienne, mais je réprouve le vol, et n’y recours qu’en cas de nécessité, ou quand l’occasion s’en présente sans inconvénient pour la victime, notamment quand elle est suffisamment riche pour ne pas souffrir d’un prélèvement raisonnable. Par ailleurs, j’aime faire plaisir. J’aurais certes pu consacrer mon pactole à l’achat des cadeaux de Noël, mais l’option du fait main me paraissait décidément la meilleure. Pour me remettre de mes émotions, j’ai donc choisi d’inviter quelqu’un à partager un dîner digne de ce nom.

Les internes d’H4 étaient probablement déjà sortis de table, et j’avais assez vu Joseph pour la journée. Une personne de la compagnie de qui je ne pensais pas pouvoir me lasser, c’était Paula, et je suis allé chez elle.

J’avais rencontré Paula en me baladant avenue de Breteuil. Je vous expliquerai plus tard le coup des toutous. Elle habitait une chambre de bonne dans le quartier, était élève à Duruy, en hypokhâgne ! Bien sûr que je savais ce que c’était. Je ne m’étais pas fait faute de le lui prouver ni de lui parler de mes copains d’H4, tout en posant au cancre, vous voyez le tableau ? Je sentais que ça lui plairait et ça lui a plu. Mais ne la jugez pas trop vite.

Je prenais un risque, celui qu’elle ait prévu de passer la soirée avec un de ses condisciples. Elle fréquentait notamment un garçon horripilant, une espèce de folle. Elle voyait aussi deux petits cons à lunettes qui se croyaient des génies. Pas de danger en revanche qu’elle soit rentrée chez ses parents à Clermont. Elle n’y allait qu’aux vacances. Pour des raisons qui m’échappaient, elle avait demandé et obtenu son émancipation, et, de fait, c’était une fille libre et responsable, beaucoup plus mûre que moi bien que dun an plus jeune.

Par chance, elle était là. Tout de suite elle a remarqué quelque chose d’anormal dans mon comportement. Allons dîner, je lui ai dit, je te raconterai. Elle a adoré mon « Allons dîner », nul doute que je ne dormirais pas seul cette nuit-là.

Je ne résiste pas au désir de vous parler de sa chambre, comme si je cédais à la même attraction qu’à l’époque à celle de son lit, centre de gravité ou pôle magnétique de la pièce. Des chambres de bonne dans le quartier j’en ai connu de minuscules – selon une loi hélas ! très logique plus les appartements sont luxueux plus les domestiques sont étroitement logés –, celle-là était plutôt spacieuse, elle devait faire ses huit mètres carrés, mais était encombrée par un large lit où fatalement on prenait place, sauf à rester debout ou à s’asseoir au bureau. La première fois, j’avais ressenti si fortement cet appel que j’avais préféré battre en retraite, prétextant une obligation. Toute la semaine qui avait suivi j’avais revu en imagination l’air mi-amusé mi-déçu de Paula et les blancs losanges de son couvre-lit. À ma seconde visite, il avait révélé des draps bien accueillants.

On est donc sortis et on a mis le cap sur un chinois, mon budget ne me permettait pas plus de faste. Quand on a eu commandé, j’ai déballé mon histoire.

La réaction de Paula m’a surpris par sa froideur et sa dureté, mais surtout j’ai compris que j’avais fait une énorme connerie.

« Tu es complètement fou », elle a dit. Et, repoussant son assiette (moi non plus, je n’ai rien pu avaler), les yeux étincelants d’indignation, les narines frémissantes, de fines gouttelettes perlant à ses tempes, elle s’est lancée dans une longue série de reproches, un réquisitoire aussi net qu’implacable.

Que ma logeuse se soit effectivement suicidée ou qu’elle ait été assassinée, il y aurait enquête. On ne manquerait pas de m’interroger. On s’étonnerait que j’aie fui sans donner l’alerte. On constaterait peut-être la disparition de certains biens dont j’ignorais l’existence, ou dont une inspection trop sommaire m’avait caché l’absence. On  me mettrait tout sur le dos, le vol et le meurtre.

La gorge sèche, incapable de répondre quoi que ce soit qui puisse me justifier ou me rassurer, anéanti par ma propre stupidité (comment avais-je pu, moi, etc.), je pensais qu’en plus je venais de perdre une bonne copine.

C’était mal connaître Paula.

« Viens, dit-elle, on va faire un tour. Il faut que je bouge. »

J’ai payé et je l’ai suivie. On a marché un moment sans rien dire, puis à Montparnasse on est entrés dans un café hors de prix mais Paula avait besoin d’un verre et venait de décider qu’elle allait empiéter sur la semaine à venir. Bref, elle m’invitait.

« Tu es sûre ? » j’ai dit. J’étais devenu un mollusque. La faim se repointait mais l’idée de boire un coup ne me déplaisait pas.

Paula tenait bien l’alcool pour son sexe et son âge. Elle aimait tout spécialement le whisky et s’y connaissait. Un jour je raconterai son histoire, mais je suppose que vous avez hâte de savoir ce qu’elle avait à me dire.

Pendant que nous cheminions, moi piteux, elle avait réfléchi. Et dès qu’elle a eu avalé sa première gorgée de (je ne sais plus la marque) elle m’a impressionné par sa perspicacité. Savourez tranquillement votre verre, je vous résume.

Tout le raisonnement de Paula reposait sur ces détails qui m’avaient évidemment frappé moi aussi : la porte restée ouverte et la lumière éteinte.

Si la Rondelle s’était suicidée, pourquoi ne l’avait-elle pas fait à huis clos ? J’avais mes clés, je les avais prises. Avait-elle souhaité être découverte plus tôt, par le premier venu, pour avoir une chance d’être sauvée ? Peu crédible. Il fallait donc qu’elle ait été tuée par ce ou ces mêmes visiteurs qui étaient partis en laissant la porte ouverte. Et, tenez-vous bien, voici comment Paula expliquait cette bizarrerie : le meurtrier, considérons qu’il était seul, mais ça ne change rien, s’apprêtait à quitter les lieux en claquant la porte. Il m’entend monter l’escalier. Alors il se réfugie dans les étages supérieurs. Ce qui veut dire qu’il était encore dans l’immeuble quand je suis arrivé. Autre hypothèse, il se replie dans l’appartement, et là, qu’il ait ou non laissé d’abord la lumière allumée, pour plus de réalisme, parce qu’on ne voit pas pourquoi la Rondelle se serait suicidée dans le noir, il éteint, histoire de mieux éviter ou surprendre celui qui entrera, et se planque dans le salon, où effectivement j’avais juste passé la tête. C’était plus angoissant à imaginer, même a posteriori, mais il aurait fallu qu’il soit très pressé pour ne pas refermer la porte derrière lui, donc que ce soit moi qui l’aie surpris.

Tout en écoutant Paula, je m’étais jeté sur les trucs qu’on nous avait donnés à grignoter avec le whisky. Quand je me suis aperçu qu’il n’y en avait plus pour elle, je lui ai jeté un regard si contrit qu’elle a eu ce sourire que désormais j’appellerai un sourire à la Paula : mélange de tendresse et de réprobation, avec une pointe de moquerie, le tout incroyablement sexy. C’est pour vous dire : je flippais à mort, mesurant toute la gravité de la situation et la vastitude de ma bêtise, j’avais dans les yeux l’épouvantable expression de ma logeuse pendouillée et le spectacle de deux mains gantées de cuir s’avançant pour l’étrangler tandis qu’elle épluchait les pommes de terre de mon dîner, et cependant je ne pouvais m’empêcher d’éprouver un désir de plus en plus aigu pour la fille que j’avais en face de moi. Le grignotage, certes, trompait ma faim, calmait mon angoisse. Il traduisait aussi un appétit sentimental.

Mais Paula n’avait pas terminé. Elle avait gardé le meilleur pour la fin.

« Ça prouve que le meurtrier te connaît, ou qu’il est facile à identifier. Sinon il se serait contenté de redescendre et t’aurait croisé comme si de rien n’était. Je pense même qu’il savait que c’était toi qui allais découvrir la scène. Il n’a pas voulu gâcher la surprise par le bruit de la porte qui claque. »

Je tournais et retournais ces propositions dans mon esprit, et je me suis retenu de demander à Paula si elle jouait aux échecs ou au go, ou si elle avait lu beaucoup de polars. Mais j’avais conscience de me défendre par là contre une sensation fort désagréable. Et certains détails me revenaient en mémoire comme pour corroborer une thèse que je n’avais fait qu’entrevoir avant qu’elle me soit exposée aussi nettement. J’ai tenté une diversion.

« Il me semble quand même que la Rondelle était morte depuis un moment. Elle a très bien pu se suicider dans l’après-midi, quand il faisait encore jour.

– Et la porte ? Et le téléphone décroché ? Et le grand parapluie ? »

Elle avait noté ce détail !

« Il était peut-être à elle.

– Ce n’est pas ce que j’ai compris quand tu en as parlé. »

Qu’avait-elle compris ? Je ne lui avais rien dit de ma rencontre avec Jules Laforgue.

« Bon, qu’est-ce que je dois faire ? »

La question avait d’elle-même franchi mes lèvres. J’avais un peu honte de l’avoir posée, de manifester ainsi mon désarroi, une forme de dépendance, mais je me sentais grandi par l’aveu et ragaillardi par la capacité d’envisager l’avenir. Et puis la clairvoyance et la bienveillance de Paula me réchauffaient sans me ramollir, à la différence du whisky. J’ai quand même fini mon verre d’un trait, comme pour ponctuer ma question d’un point d’exclamation bien volontaire.

Paula a encore changé de sourire. Elle en avait tout un tas en réserve, une vraie collection. Celui-là me rappelait une prof que j’avais eue, la seule dont j’ai pu croire qu’elle avait pigé mon problème. En tout cas elle savait s’y prendre avec moi. Je ne dirai pas son nom, pour ne pas la gêner, mais elle se reconnaîtra si jamais elle lit ces lignes. Un sourire éducatif, en somme.

« Tu m’as bien dit que tu avais refermé la porte en partant ? Tu vas retourner là-bas comme si tu rentrais tard après avoir dîné ailleurs, tu diras que tu avais essayé d’appeler mais que ça sonnait toujours occupé, que tu as compris en trouvant le téléphone mal raccroché. »

L’intelligence de cette fille ! J’en étais baba. Il y avait juste un détail, un dernier aveu à lui faire, mais j’avais désormais en elle une confiance illimitée. Je lui ai donc touché un mot du porte-monnaie.

« Mais t’es vraiment un connard ! » elle a dit. Avec un sourire à la Paula, heureusement.

Bon, on s’est mis d’accord sur cette mise en scène : j’arriverais, comme d’habitude je sonnerais avant d’ouvrir avec ma clé, je pousserais un grand cri tout en remettant rapidement en place le porte-monnaie regarni grâce à la générosité de Paula, et je foncerais chez le premier voisin susceptible de me venir en aide.

« Si tu veux, elle a dit, je t’accompagne. 

– À quel titre ?

– Je suis ta copine, je viens t’aider à justifier ton retard, te fournir un alibi, en quelque sorte. »

Ce « je suis ta copine » a longtemps résonné et résonne encore bien doucement à mon oreille. J’avais une copine, la meilleure qui soit, et je le découvrais seulement !

« Mais attends, elle a ajouté, on va d’abord manger, parce qu’après ce sera plus difficile. »

On a donc avalé des croque-monsieur (j’en ai pris deux) dans un bar en chemin, et on a tracé vers la rue Dieu.

En approchant, on a senti une agitation inhabituelle. On voyait des reflets de gyrophares, on entendait des clameurs. Puis on a vu la fourgonnette des flics, le camion des pompiers et l’ambulance. Un agent nous a arrêtés à l’entrée de l’immeuble. J’ai dit qui j’étais. Il s’est retourné vers un collègue, qui est allé chercher l’inspecteur, lequel m’a emmené au quatrième, non sans m’avertir que j’allais avoir un choc. Deux flics redescendaient, il leur a demandé où on en était là-haut. Je n’ai pas compris ce qu’ils ont répondu. Sur le palier, il y avait un grand type adossé au mur près de la porte grande ouverte. Il pleurait. Je l’ai reconnu tout de suite, bien que ne l’ayant jamais vu qu’en photo. Je suis allé vers lui et lui ai serré la main, sans tenir compte du geste d’un flic pour arrêter le mien. Vous êtes Jean-Guy ? j’ai dit. Qu’est-ce qui se passe ?

J’apprendrais plus tard qu’il était venu voir sa mère pour les fêtes, comme ça, à l’improviste, profitant de ses congés (c’était l’été, en Nouvelle-Calédonie). L’occasion aussi de lui annoncer qu’il divorçait. Pour l’instant, il me regardait sans me voir, les yeux embués par la tristesse et l’incompréhension, avec une légère nuance de haine. Moi, je ne pensais plus qu’à ce porte-monnaie que j’avais dans la poche et dont je ne savais fichtrement pas comment j’allais pouvoir me débarrasser. Puis on a sorti le corps sur une civière, des hommes en blouse blanche sont venus s’entretenir avec linspecteur et le fils, un flic a demandé si on pouvait poser les scellés, j’ai dit que j’avais des affaires à récupérer, on m’a laissé rouler un baluchon parfaitement irrationnel puis on m’a ramené en bas où m’attendait Paula, à qui on a ordonné de nous suivre au commissariat. Là, on était censés être interrogés par l’inspecteur, mais quand on est arrivés on nous a dit que le commissaire nous attendait. On nous a fait entrer dans son bureau, et j’ai cru que j’allais m’évanouir de saisissement.

 

(À suivre.)

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