Tous les pigeons s’appellent Norbert, 25

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 25

 

À nouveau, mon interlocuteur a marqué un temps d’arrêt.

« On se connaît ? » il a fait.

« Pourquoi ?

– Comme ça, une impression. Vous n’êtes pas élève à Duruy ? Vous ne fréquentez pas le bistrot des aveugles ? Je suis souvent à l’association pour mon travail.

– Quel rapport avec le cinéma ? »

C’était un vrai coup de poker. Un jeu que je n’affectionne pas particulièrement. Mais là le silence de Pigeon a bien duré trois secondes.

« Comment savez-vous... ?

– C’est votre nom. Vous travaillez dans le son, non ? »

Il s’est marré.

« Sûrement plus que dans l’image ! Mais ça m’étonne que vous vous intéressiez à ma spécialité, on nous ignore d’habitude.

– Votre spécialité ? C’est quoi ?

– Le bruitage. Je suis bruiteur, comme mon père. On est bruiteurs de père en fils.

– Eh bien moi je vais jouer dans un film. »

Je lui ai parlé du court métrage de Martial Piveteau. Ce nom ne lui disait rien, ni celui de Jules Laforgue, mais à celui de Philippe Makédonski, Maké, il a vibré.

Et le film de ma mère, avec ce titre dont je subodorais maintenant l’origine ? Pouvais-je, devais-je lui en toucher un mot ? Était-il seulement au courant ? Serait-il flatté, offensé ?

« Monsieur Pigeon, j’ai fait, quand est-ce que vous retournez rue Duroc ? On pourrait se retrouver au café des aveugles pour bavarder un peu.

– Avec plaisir. Mais vous êtes en vacances.

– Justement, j’ai du temps libre.

– Alors mardi, onze heures trente ?

– Parfait. »

Le patron ne m’a pas vu reposer le combiné, mais il a bien regardé le nombre d’unités avant de me dire que ça aussi, il me l’offrait. Je l’ai remercié avec effusion. Mon air épanoui lui a inspiré ce commentaire :

« Dis donc, mon garçon, pas question de tomber amoureux de ma fille ! Au premier mot de travers, au premier geste déplacé, t’auras affaire à moi !

– Je ne suis amoureux que de la patronne », j’ai fait, en mimant Laforgue mimé par le pochetron de l’autre fois, dans la scène du bouquet. Doublement, triplement traître.

Elle n’était pas loin, elle a entendu, elle a rigolé, j’ai mis ma main droite sur mon cœur – ce qui pour un gaucher demande un certain effort ; mais il s’agit de préserver l’image ! – et j’ai ajouté :

« Que le grand crique me croque si je touche jamais un cheveu de votre fille ! »

C’était la vérité. Cela n’entrait pas dans mes fantasmes.

Avec tout ça, j’allais me pointer en retard au dîner. Le mieux, c’était d’appeler. J’ai demandé à téléphoner une dernière fois, en payant, Tu rigoles, a dit le patron, il était dans un bon jour, tout en formant le numéro j’ai réfléchi que d’une certaine manière j’avais commencé le boulot, et quand il a fait mine de me tirer un deuxième demi j’ai acquiescé des paupières, c’est bête mais je m’étais rarement senti reconnu comme ça, ma sœur a décroché, elle aimait bien, au téléphone elle n’était pas la même, jamais intimidée, une parfaite assurance, on lui donnait dix ans et trente centimètres de plus, j’ai cherché à la mystifier en me faisant passer pour Pierre Tchernia, elle n’a pas marché, Arrête, Norbert, elle a soupiré, bon, je voulais être reconnu ou pas ?

J’avais bien fait d’appeler. Notre mère était dans un sale état.

Toute ma bonne humeur s’est évanouie tandis que ma sœur me donnait les détails.

L’après-midi avait bien commencé. Elles étaient allées chercher le sapin, qu’elles avaient décoré, avec guirlande lumineuse et tout, elles s’étaient fait un thé-gâteaux en dégoisant sur Marie-Jo. Vers six heures, la matouze avait reçu un long coup de téléphone qui l’avait littéralement assommée. Elle était restée prostrée un moment avant de se traîner dans sa chambre où elle s’était allongée comme pour mourir. Annette n’avait pas réussi à lui arracher la moindre bribe d’explication. Elle lui avait proposé d’appeler le médecin, elle avait refusé. Elle ne trouvait assez d’énergie que pour l’envoyer balader ou réclamer ma présence : Mais où il est, ton frère ? Du coup, pour le repas, on devrait se contenter d’un petit déjeuner dînatoire, comme un dimanche soir.

« Surveille-la bien, j’arrive », j’ai fait. J’ai avalé mon demi, remercié encore et j’ai couru prendre le métro.

Je flippais dur. Impossible de fixer mes pensées ailleurs que sur la détresse maternelle et de me défaire du sentiment que j’y étais pour quelque chose. De sorte que j’avais hâte de me faire engueuler : au moins, je saurais. Quant à pouvoir améliorer la situation, c’était une autre paire de manches.

À propos de manche et de paire, le trajet m’a paru interminable, évidemment, mais en plus, erreur que je ne commettais jamais et qui tombait on ne peut plus mal, après La Fourche je me suis retrouvé dans une rame pour Carrefour Pleyel, ce qui m’a encore fait perdre dix minutes. Je les ai employées à me persuader que ce coup de fil démoralisant n’avait rien à voir avec moi. Il devait plutôt s’agir d’une mauvaise nouvelle concernant la carrière d’actrice de ma mère. Hypothèse bien triste, certes, mais dont je pouvais m’accommoder. Sauf qu’il devenait nettement moins opportun de fanfaronner sur mes propres débuts au cinéma. J’allais même devoir m’en cacher. Y renoncer ?

J’ai senti comme une poigne glaciale me serrer les roustons. Déjà qu’il était douloureux de devoir différer mon numéro à la Sherlock Holmes. Car je tenais l’explication du fameux titre.

Finalement cette inadvertance avait du bon, ces dix minutes n’étaient pas perdues. Vous allez pouvoir en juger avant que je trouve le moyen de faire profiter ma sœur de mes lumières. Pour ma mère, ça risque d’être plus long.

Réfléchissez, Watson, et vous conviendrez que c’est élémentaire : les Pigeon, bruiteurs de père en fils, se prénomment tous Norbert et le font volontiers savoir, malgré leur discrétion. De sorte que la sentence Tous les Pigeons s’appellent Norbert est devenue proverbiale dans le tout petit milieu des ingénieurs du son et, par extension, chez certains professionnels du cinéma, comme Jules Laforgue. Elle peut même inspirer un titre de film à un scénariste ou à un réalisateur.

Pas plus compliqué que ça.

Mais, comme nous avons un peu de temps, je vous explique aussi le coup du cartable, enfin, ce que j’en ai compris.

Jeudi matin, Jules, qui avait suivi mon voleur, l’espionnait sans se faire remarquer. Mais pourquoi dans ce café des aveugles ? Et pourquoi Norbert Pigeon s’y trouvait-il ?

Allons, Watson, un petit effort. Le voleur cherche un endroit pour inspecter tranquillement son butin, un bistrot, par exemple. Il a pris à pied la direction de Montparnasse, il passe devant le café des aveugles ; peut-être le connaît-il déjà, peu importe. Voilà l’endroit idéal pour procéder à cet examen. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Laforgue l’a filé et l’épie de loin. Ce qu’il ignore également, c’est que quelqu’un d’autre l’observe : Pigeon, un habitué ; il travaille avec les aveugles, soit pour les entraîner à la reconnaissance auditive, soit pour tester sur eux ses bruitages, enfin on imagine bien ce que son métier peut avoir d’intéressant dans un contexte où l’on fonctionne essentiellement à l’oreille.

Et merde !

Je me suis encore trompé de rame !

 

 

Quand enfin je suis arrivé à destination, j’avais presque réussi à me convaincre que le coup de déprime de la matouze était sans rapport avec mes fredaines. Le chagrin qu’il me causait, je tâchais de l’atténuer en me disant par exemple que ma sœur était auprès d’elle et qu’au besoin, si les choses tournaient vraiment mal, elle pourrait toujours aller sonner chez notre nouveau voisin.

J’ai gravi les marches au pas de course et j’ai ouvert avec ma clé.

Annette était devant la télé. La guirlande du sapin clignotait. Le reste de l’appart’ baignait dans l’obscurité.

« T’en as mis du temps ! T’as même pas pensé au pain, je parie.

– Où elle est ? j’ai fait, le pain on s’en fout. »

J’ai foncé dans le couloir, et ça a failli faire un beau carambolage parce que notre mère sortait justement de sa chambre. Elle était en chemise de nuit, toute décoiffée, le teint cadavérique. Une horreur. Elle a traversé l’entrée, est entrée dans la cuisine et a attrapé sous l’évier la petite bouteille de rhum qu’elle utilisait pour la pâtisserie, tous les trente-six du mois. Elle s’en est servi un verre qu’elle a vidé cul sec.

« Salaud », elle a dit sans me regarder. J’étais entré derrière elle, Annette se tenait sur le seuil.

« Qui ça ? » j’ai fait. « Moi tout seul, ou Annette et moi ? Ou la terre entière ? »

Je pensais naturellement qu’elle en avait après le type du Printemps, ou le réalisateur, enfin quelqu’un du film. Mais c’était bien à moi qu’elle s’adressait.

« Salaud, elle a dit en s’asseyant, qui me mens comme tu respires. »

Elle dardait sur moi des prunelles assassines.

J’ai fait signe à ma sœur qu’elle nous laisse seuls. « Tu me rendras mes cinq francs », elle a lancé en retournant au salon.

« T’en es là ? » a grondé ma mère.

« Et toi ? » j’ai fait en montrant la flasque de rhum.

La scène s’annonçait mémorable. Je ne vous en infligerai pas le détail. Allons à l’essentiel.

C’est le commissaire qui avait téléphoné.

J’avais bien senti qu’il s’intéressait à ma mère. Il ne l’avait pourtant jamais rencontrée. Mais de s’être entretenu avec elle après la mort de la Rondelle lui avait ouvert des perspectives. Elle, de son côté, n’était pas sortie totalement inchangée de cette conversation. Comme chaque fois qu’elle avait affaire à un-homme-un-vrai, elle avait eu son petit flottement rêveux. Je ne m’en mêlais pas, ce n’étaient pas mes oignons, mais enfin fréquenter le café des aveugles ne m’avait pas fait leur semblable, et du reste ces gens-là n’ont pas besoin de voir pour s’y entendre en matière de sentiments.

Bref, il l’avait rappelée.

Il voulait prendre de ses nouvelles. Excellentes ! Toute joyeuse, elle n’avait pu s’empêcher d’évoquer ses récentes aventures. Pas spontanément, mais une fois atteint, à la faveur d’échanges propitiatoires, le niveau de familiarité requis – sans que le commissaire ait encore annoncé le véritable objet de son coup de fil.

Malgré de solides indices, je n’avais pas mesuré à quel point il méprisait son comédien de frère et tout ce qui se rapportait de près ou de loin au monde du spectacle. À peine ma mère avait-elle parlé de cinéma qu’elle avait eu droit à un sermon en bonne et due forme. D’autant plus que c’est justement ce qui amenait le commissaire : il voulait la mettre en garde contre les manœuvres, les séductions et autres propositions malséantes d’un certain Jules Laforgue, un pauvre type qu’il rangeait, tout son frère qu’il était, dans la catégorie des parasites voire des nuisibles et dont je subissais l’influence. Il avait décelé en moi de grandes capacités, harmonieusement développées par une éducation solide, j’avais mieux à faire que de les gâcher et de compromettre mon succès au bachot en allant faire le mariole devant des caméras.

Enhardi par le silence coupable de ma mère (c’est ainsi que je me figurais la scène ; pas vous ?), le commissaire s’était livré à des confidences d’une grande légèreté pour un policier. Le danger auquel je m’exposais à trop fréquenter son frère n’était pas seulement moral. Cet irresponsable prétendait s’immiscer dans ses enquêtes ; et s’il allait m’associer à cette folie ? En ce moment, par exemple, il gênait par ses excentricités des investigations particulièrement malaisées. Il n’aurait pas fallu que je lui emboîte le pas ; je risquais d’y perdre plus que mon honneur : ma vie.

Bref, quand ma mère avait raccroché, elle était en grand désarroi. Que se serait-il produit si on l’avait appelée à ce moment-là pour lui annoncer qu’elle avait le rôle ? Je crois bien qu’elle aurait refusé, ou du moins atermoyé, ma pauvre maman.

Pour l’heure, je ne savais comment la consoler. Elle continuait de me fixer avec l’air de souhaiter ma mort, à moi qui lui avais fait craindre pour ma vie. Mon seul recours, ç’a été de lui proposer une cigarette, une des siennes, bien sûr, que je suis allé chercher dans son sac.

Elle n’a pas dit non, j’en ai pris une à mon tour, on a tiré quelques taffes sans se regarder.

« Tu trouves que j’ai trop d’enfants ? » elle a fait, les yeux tournés vers la fenêtre laquée de nuit. « Que ta sœur a trop de frères ? Dis ? T’as pensé à ce qu’on deviendrait s’il t’arrivait quelque chose ?

– Eh oh c’est pas toi qui attends que j’aie mon bac pour me virer ?

– Pour que tu voles de tes propres ailes, pas pour que tu te fasses abattre comme un pigeon. Jure-moi que tu prendras toujours soin de toi. La vie est assez dangereuse sans qu’on aille s’exposer connement. »

Bon, j’ai juré.

On est restés silencieux un moment, puis :

« Alors comme ça, tu vas faire du cinéma ? » elle a demandé à sa clope.

« On en fait tout le temps, non ? »

Je me suis mis à penser à Amarcord, qu’on était allés voir en famille quelques mois plus tôt (Annette avait détesté, mais elle était trop jeune). Je me suis assis à côté de ma mère.

« On, tu veux dire nous ?

– Nous, tu veux dire nous deux ? »

La pendule comptait les secondes entre les répliques. Du salon nous parvenaient les échos du premier épisode d’un nouveau feuilleton, qu’on était en train de louper.

« Tu sais, a fait ma mère, Daniel Ceccaldi je l’aime bien, mais je me demande si ça va pas être un navet ce film. »

J’ai tiré une longue bouffée de ma Peter.

Annette est réapparue.

« On vous entend plus. Vous avez fait la paix ? Venez, c’est génial.

– Comment ça s’appelle déjà ?

Les Brigades du Tigre. »

 

 

La paix peut-être pas, une trêve sûrement. Pujol et ses copains nous y ont aidés, ma diplomatie aussi. Avant d’aller dormir on a fumé une dernière cigarette, et je me suis fendu du petit couplet qu’il fallait : Tu sais Maman faut pas que tu t’inquiètes pour mon bac, j’ai été très clair, pas question de manquer des cours à cause du tournage, c’est des gens d’une grande école, ils connaissent la musique, mais je peux encore renoncer si tu préfères.

Elle a fait semblant de réfléchir. Amuse-toi, va, elle a dit, c’est de ton âge. Ça m’a paru limite laxiste. Pour chasser cette mauvaise impression, j’ai parlé des cours d’allemand et de ce que j’allais gagner. Elle m’a répondu sur le même ton, sans chaleur : du moment que ça t’empêche pas d’avoir ce fichu bac.

Elle était un peu perdue, quoi. Le bac, qu’elle n’avait pas, vous l’aviez compris, j’ignore quelle image elle pouvait s’en former, mais elle reprenait volontiers ce cliché du sésame, et si ça se trouve elle me voyait déjà dans une caverne remplie de trésors. Clairement, dès que j’aurais mon bac elle cesserait de m’entretenir. Je ne pense pas qu’il lui soit jamais venu à l’idée de me réclamer le remboursement de mon année de terminale dans cette boîte privée, mais elle estimait que si je voulais faire des études ce serait à moi de les financer, de prouver ma motivation. Avec le bac on dégote toujours un petit boulot, elle disait. Ça commençait pourtant à être un peu moins vrai.

Annette était partie se coucher, on était dans la cuisine, théâtre de nos grandes scènes. J’hésitais à aborder le sujet le plus important. Plus exactement, je me demandais s’il l’était tant que ça. Si je n’aurais pas mieux fait de continuer à me taire, soit que l’histoire n’en valût pas la chandelle, soit que je risquasse de déclencher une crise insurmontable.

J’ai pris un autre chemin.

« De quoi il se mêle ce commissaire ? » j’ai lancé. « Il est pas mon père. »

Je souriais en me disant que ma mère, qui ne l’avait jamais vu, lui donnait peut-être le visage du commissaire Valentin. Elle a mal pris mon sourire.

« Personne n’est ton père, hélas ! »

Et, pour mieux m’envoyer sur les roses :

« Mais je suis assez grande pour savoir si j’ai besoin d’un bonhomme ou pas. »

Elle a dû vouloir arrondir les angles, car elle a ajouté :

« En attendant, j’ai la chance d’avoir un fils, je veux pas qu’on me l’abîme. »

On s’est souhaité une bonne nuit et on a rejoint nos chambres. Un coup d’œil à l’immeuble en face – R.A.S. – avant de tirer les rideaux. Je n’avais pas vraiment sommeil, mais j’ai lu la deuxième page d’Embarcadère et c’était réglé.

 

(À suivre.)

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