Tous les pigeons s’appellent Norbert, 19

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 19

 

J’étais fou. Les paroles de la pharmacienne et le regard d’Isabelle se sont interposés in extremis entre mes mains et le cou de la surgé. De la violence en moi, il y en avait, j’étais plus que tenté de la laisser sortir, et je l’ai fait, mais progressivement, avec un sifflement de cocotte-minute au bord de l’explosion : Et ça ne vous a pas étonnée cette absence ? Mais voyons jeune homme votre sœur, vous êtes le frère, c’est ça ? elle a le droit d’être malade, il y a beaucoup de grippes en ce moment. Quand je l’ai quittée ce matin elle allait très bien. Peut-être, tant mieux, mais ça nous ne pouvions pas le savoir. Justement votre rôle c’est de vous en assurer. Vous avez téléphoné chez nous au moins ? Vous n’allez pas m’apprendre mon métier. J’ai appelé plusieurs fois, ça sonnait occupé. Donc vous avez essayé de joindre ma mère à son travail ? Vous devez bien avoir le numéro ! Bien sûr, je l’ai, ne me parlez pas sur ce ton, j’ai appelé, on nous a dit que votre maman était absente elle aussi, d’ailleurs son employeur n’était pas très content, je lui ai dit qu’elle avait peut-être eu un problème avec sa fille, je me suis permise. Mais n’importe quoi ! Ma mère est partie bosser, je l’ai vue, ma sœur était encore à la maison.

Je n’y comprenais rien, et au lieu de réfléchir je me suis enfoncé : Vous voulez que je vous dise pourquoi elle est pas venue ma sœur ? Parce qu’elle a peur. Elle est victime de sévices au sein de votre établissement, ça dure depuis la rentrée, et vous êtes tous infoutus de la protéger !

Je résume et j’arrange, parce que sans quand même l’agonir d’injures, la surgé, j’ai été beaucoup plus prolixe et incisif que ça. Néanmoins, à mesure que je déversais ma bile, le réservoir continuait de se remplir, du fait de mon anxiété quant au sort de ma mère et aussi d’une hypothèse bien convaincante et bien horrible concernant l’absence de ma sœur, si vous ne voyez pas je vais mettre les points sur les i : Annette avait été enlevée par le fantôme de l’immeuble ! Et, la rage m’aveuglant, une rage dirigée contre moi-même d’abord, je donnais à l’ennemi l’épouvantable visage du monstre de mon cauchemar.

Je me suis interrompu en pleine logorrhée pour me précipiter dehors. Vous êtes un monument d’incompétence ! j’ai crié par-dessus mon épaule, et ne parlons pas de l’accord du participe passé ! J’ai traversé la cour à fond de train, le portail était fermé, je l’ai escaladé et j’ai couru sans m’arrêter jusqu’à la maison, au mépris des passants et des voitures, prenant des risques insensés, provoquant peut-être des accidents, surtout quand j’ai brusquement fait demi-tour pour ramasser mon Laforgue, ah non merde, pas tout perdre le même jour, je suis arrivé au pied de notre immeuble juste comme un inconnu en sortait, j’ai gravi quatre à quatre les marches jusqu’à notre étage, tiens, notre porte n’était pas fermée à clé, juste verrouillée, je suis entré, tout paraissait en ordre, à part que ça sentait plus le tabac froid que d’habitude, j’ai poussé la porte du salon-salle à manger-chambre à coucher et qu’est-ce qui trônait sur la table ?

 

 

Pétrifié par la surprise, j’ai senti un mouvement dans mon dos. Je ne sais pas ce qui se serait passé si je n’avais entendu presque aussitôt une voix familière prononcer mon nom. Je me suis retourné. C’était Annette, mais toute pâle, toute bizarre, l’ombre d’elle-même, je l’ai prise dans mes bras, bon, elle était de chair et d’os, on est restés comme ça un petit moment, jusqu’à se sentir un peu gênés, puis on s’est affalés sur le canapé et, d’une voix trop grave, qui parfois montait haut dans les aigus et s’étranglait tandis que ma sœur cédait à l’émotion et que je la serrais contre moi pour la réconforter, ma toute petite sœur très peureuse et très courageuse à la fois, elle m’a raconté.

D’abord elle avait mal dormi, elle avait fait des cauchemars, nos éclats de voix l’avaient réveillée en pleine nuit, puis plus tard elle nous avait entendus parler dans la cuisine, bref elle était crevée, et en plus pas tellement jouasse de devoir aller au collège.

Au moment de partir, elle avait éprouvé une sensation désagréable. Elle venait d’éteindre la lumière dans l’entrée, elle faisait face à la porte de ma chambre, que j’avais laissée grande ouverte, et de l’autre côté de la rue elle a vu que quelqu’un l’observait. Ça l’a terrorisée au point qu’elle s’est trouvée dans l’incapacité de sortir. Elle se sentait menacée d’un grand danger. Elle s’est réfugiée dans sa chambre, à l’autre bout de l’appartement, et elle a attendu. Elle serait en retard au collège, bof. Et même, autant manquer toute la matinée. Elle n’avait qu’à téléphoner pour dire qu’elle était malade, ce qui n’était pas tout à fait faux. Elle est donc retournée dans l’entrée, mais au moment où elle décrochait le combiné elle a regardé de nouveau vers la rue et l’espion était toujours là. Affolée, elle a couru dans sa chambre et s’est enfouie sous ses couvertures, où elle est restée à guetter le moindre bruit. Elle a bien pensé à alerter les voisins, mais il aurait fallu pour ça repasser par l’entrée, pareil pour téléphoner aux flics, et rien que l’idée l’effrayait. À un moment elle est allée dans la salle de bains et elle a crié au secours à plusieurs reprises en se disant que tout l’immeuble l’entendrait, vu que quand on voulait écouter les scènes de ménage c’est là qu’on se mettait, il n’y a pas eu de réaction, plus personne sans doute, elle a juste réussi à s’angoisser davantage. Alors elle a ouvert la fenêtre de sa chambre pour appeler dans la rue, mais là elle n’a pas osé.

Elle a donc passé toute la journée cloîtrée. Elle avait de quoi bouquiner, des biscuits dans sa chambre, l’eau du robinet de la salle de bains, elle a fini par s’endormir sur un vieux recueil de Lisette du trésor maternel, et elle a été réveillée par la sonnerie de la porte d’entrée. Elle a commencé par avoir très peur, mais elle s’est enhardie au point d’aller se rendre compte, l’espion n’était plus à la fenêtre mais elle avait confiance dans notre verrou, elle est montée sur une chaise pour regarder par le judas, il y avait un homme sur le palier, elle a dû faire du bruit car il l’a entendue.

« Alors il a dit d’une voix très gentille qu’il venait rapporter ton cartable, qu’il avait voulu téléphoner mais que ça sonnait toujours occupé, qu’il avait tenté sa chance, de toute façon c’était sur son chemin, il comprenait que je ne veuille pas ouvrir mais si j’étais d’accord il laisserait le cartable devant la porte, Faites, j’ai fait, et je l’ai remercié en lui expliquant que j’étais en pyjama. Vous êtes malade ? Il a dit. Bon rétablissement ! Attendez, j’écris juste un petit mot. Et puis il est parti, je l’ai entendu descendre l’escalier, j’ai regardé du côté de la rue, pas d’espion, vite j’ai récupéré ton cartable et je l’ai posé sur la table et j’ai eu du culot, je me suis approché de la fenêtre, je ne sais pas pourquoi mais j’avais beaucoup moins peur, et j’ai remarqué une chose, c’est cette couverture, t’as vu ? Comme la nôtre. »

On s’est levés, on est allés ensemble à la fenêtre, en se tenant la main. Avec tout ça, le jour avait décliné. Il n’était plus l’heure d’explorer l’appartement d’en face, et il y avait bien plus urgent, c’était de comprendre pourquoi notre mère n’était pas allée travailler. Je ne l’avais pas dit à ma sœur, suffisamment éprouvée comme ça, elle aurait peut-être su me rassurer pourtant, ma petite sœur si courageuse, j’avais envie de lui parler de son problème au collège, de lui montrer que j’étais là, elle serrait fort ma main, le rideau devant nous me paraissait presque comique, comme le regard d’un imbécile, d’ailleurs les motifs assemblés d’une certaine façon pouvaient faire penser à un visage, mais plutôt effrayant, et je me demandais si ce n’était pas ça que j’avais enregistré mentalement puis enlaidi à l’extrême dans mon sommeil.

« T’as raison, j’ai dit, c’est la même.

– T’es content d’avoir récupéré ton cartable ? »

Mon cartable ! Je l’avais complètement oublié. À côté il y avait une feuille d’agenda pliée en deux, C’était posé dessus, a fait Annette, lis, c’est marrant.

Voyons ça.

« Monsieur,

Si vous voulez connaître les circonstances très particulières dans lesquelles votre mallette est parvenue entre mes mains, n’hésitez pas à m’appeler au *** (heures des repas). De mon côté,  j’ai cherché à vous joindre, ayant trouvé votre numéro grâce à votre adresse, mais votre téléphone devait être mal raccroché, c’est ce que l’on m’a dit aux réclamations.

En espérant que vous avez recouvré l’intégralité de votre bien, et en vous souhaitant de bonnes fêtes de fin d’année,

Salutations distinguées,

Norbert Pigeon. »

Je ne suis pas un modèle d’ordre, mais j’ai mes petites manies, et je peux vous dire que mon cartable avait été minutieusement fouillé, or vous vous rappelez que mon adresse était bien visible, calligraphiée par ma mère sur le rabat. Rien cependant n’avait disparu, pas le moindre capuchon de stylo orphelin, le moindre ticket de métro usagé. Mon morceau de shit était à sa place, bien que pas exactement emballé selon ma technique, mais je n’avais pas de tabac, et j’aurais peut-être hésité à fumer en présence de ma sœur, ça m’aurait pourtant aidé me semblait-il à surmonter une angoisse que je ne pouvais pas plus partager avec elle qu’un joint. J’ai failli appeler au travail de notre mère, le téléphone fonctionnait parfaitement, c’est juste qu’en effet le matin Annette l’avait mal raccroché, seulement je ne voulais pas lui attirer de nouveaux ennuis à la matouze. Il était cinq heures, j’ai repensé à notre duo sur Dutronc, incroyable que ce soit le même jour, et ce Norbert Pigeon, quelle coïncidence, je me disais sans la moindre rationalité que c’était le signe qu’il ne pouvait rien être arrivé de grave, ça sentait plutôt la fantaisie, le caprice du destin, l’extra, la gratuité, la fête. D’un instant à l’autre on allait être rassurés. Et puis ma belle confiance s’abattait toute molle comme ces étoffes que les magiciens font tenir droites et qui d’un coup tournent en chiffes.

Les magiciens ?

À quoi il ressemblait l’homme du cartable ? Ma sœur me l’a décrit comme très banal. Ça ne pouvait pas être Jules Laforgue. Entre nous, ça m’aurait déçu.

 

 

« Le commissaire est sorti, je peux prendre un message ? »

Peut-être était-il encore là où il avait été appelé dans l’après-midi. Ce n’était pas de chance, mais je me réjouissais de ce que je croyais sentir, à savoir qu’il avait donné des consignes pour que l’on me traite avec une attention spéciale. En même temps, cette absence m’arrangeait un tantinet, dans la mesure où je n’aurais pas bien su formuler ce que j’attendais de lui. D’ailleurs je n’ai pas laissé de message. Je voulais surtout causer avec un adulte, je pense, et pas n’importe lequel.

J’avais dit à ma sœur que j’avais un coup de fil confidentiel à donner, et elle avait été sympa, elle était allée dans sa chambre. En revenant elle a fait sa maligne, c’est Norbert Pigeon que t’appelais ? Pourquoi tu m’as pas laissée écouter ? Je lui ai répondu que ce coup de téléphone-là pouvait attendre, qu’il y avait plus urgent. Ben oui, elle a dit, faut appeler les flics et leur signaler qu’il y a un voyeur dans l’immeuble d’en face. Un voyeur, un voyeur, t’exagères, tu te balades pas à poil dans l’appartement. Non, mais je t’assure, je me suis sentie agressée, c’est son regard, pas normal du tout, un regard de dingue.

Puis elle s’est mise à parler de notre mère, de quand elle rentrerait, de ce qu’elle allait pouvoir lui raconter, elle avait peur de se faire gronder évidemment, et moi j’étais très embarrassé parce que je ne voulais pas la mettre au courant de mes propres aventures dans l’immeuble d’en face, encore moins de la disparition de notre maman.

Le temps passait, la nécessité d’agir devenait de plus en plus pressante, sans que la nature ni les modalités de l’action se précisent. J’ai fini par me résoudre à improviser. J’ai tiré le rideau, installé ma sœur devant la télé en lui recommandant de n’ouvrir à personne mais de répondre au téléphone, moi je sortais prendre l’air. Elle s’est alarmée, j’ai dû lui promettre que je ne chercherais pas à régler moi-même le problème, à rencontrer le mystérieux espion, j’allais juste acheter des clopes, à propos si elle pouvait me prêter quelques fifrelins je les lui rembourserais très bientôt, elle n’a pas fait de difficultés, je l’ai suivie dans sa chambre, ému et honteux je l’ai regardée manipuler la minuscule clé de son Baloo-tirelire, elle m’a tendu son seul billet, cinq francs, la moitié de sa fortune, est retournée s’asseoir sur le canapé, je l’ai embrassée et je suis sorti.

Rarement j’avais connu un tel désarroi. Le seul point positif c’était que ma sœur ne se doutait de rien et je m’applaudissais bien sûr de mon efficacité comme protecteur mais ça ne me rendait pas capable de surmonter les autres embûches. Tout ce que j’aurais pu faire en restant à la maison, c’était attendre, en utilisant le moins possible le téléphone des fois que ma mère nous aurait appelés, ou quelqu’un d’autre pour nous donner de ses nouvelles. Ça me ramenait à certaines heures sombres de mon enfance où je m’étais rongé les sangs, j’avais même eu une période mystique où je priais à ma manière (je n’avais jamais appris, j’inventais), mais avec une grande ferveur, pour qu’il ne soit rien arrivé à ma mère ni à ma sœur quand je les attendais devant mon école après la séparation de mes parents et qu’on n’avait plus d’autre moyen de locomotion que le triporteur du cousin Bourzeix, la honte, heureusement les voyageuses arrivaient toujours après que tous mes copains étaient partis, quel soulagement quand je voyais apparaître au coin de la rue la caisse où ma mère avait calé ma petite sœur. Je montais en croupe, mon cartable sur le dos, et fouette cocher ! Plus tard on a trouvé un siège bébé à installer sur le porte-bagages et c’est moi qui montais dans la caisse, mais ce dont la perspective m’avait séduit s’est révélé bien plus humiliant, j’ai mis du temps à rire de la fois où, croisant dans cet équipage, nous avions été dépassés par une grosse voiture du haut de laquelle la fille que j’aimais à l’époque s’était moquée de moi en me voyant ainsi trimballé.

Je me demandais si une prière n’était pas indiquée, ce qui m’ennuyait c’était que je m’apprêtais à fumer un bon gros joint, le premier depuis une semaine, est-ce qu’il n’était pas plus judicieux d’y renoncer, en guise de sacrifice ? J’ai estimé qu’au contraire un écart de conduite ne ferait que justifier davantage et rendre plus vibrant mon appel à la clémence divine. Et puis quand même, ces cigarettes que j’allais acheter, c’était pour ma mère. Mais je commencerais par ma petite enquête téléphonique.

Je suis descendu au sous-sol du bar-tabac. L’appareil était libre, l’annuaire en bon état, l’espoir revenait. J’ai d’abord appelé les pompiers, puis police-secours. Ils n’avaient jamais entendu parler de la matouze. J’ai récupéré mon jeton et téléphoné à l’hôpital Beaujon, le plus susceptible de l’avoir accueillie en cas d’accident. Rien. J’ai regardé dans l’annuaire ce qu’il y avait comme cliniques sur son chemin, j’en ai repéré une, je l’ai appelée, rien. J’ai même essayé deux pharmacies. Toujours rien. À chaque fois je remontais chercher un jeton, et le buraliste m’a demandé pourquoi je n’en prenais pas plusieurs d’un coup. J’ai eu le malheur de vouloir lui représenter au pire sa bêtise, au mieux sa paresse, dans tous les cas son indiscrétion, il m’a foutu dehors. Bah ! j’avais fini. Mais je n’avais pas de cigarettes. Tant pis pour ce connard.

Il y avait un autre tabac plus loin sur le boulevard, j’y ai couru acheter des feuilles de papier à cigarettes et un paquet de Peter, foin de la qualité, respect pour les us maternels. À peine ressorti j’ai allumé une clope et j’en ai tiré une énorme bouffée que j’ai inhalée jusqu’au fond de mon slip, debout sur le trottoir, les bras écartés, Encore un qui se prend pour Jésus, a fait une bonne femme, Ces cheveux longs ça se croit tout permis, a dit une autre, mais je n’avais pas envie de rigoler, je me suis dépêché de rentrer. Ça allait déjà un tout petit peu mieux. Le joint, je me le ferais plus tard à la maison en dépiautant une autre Peter, et je le fumerais à la fenêtre.

Il faisait déjà nuit quand j’ai tourné l’angle de notre rue. Pile au moment où je me disais que c’était à peu près l’heure où elle rentrait d’habitude, j’ai vu de loin ma mère qui poussait la porte de notre immeuble.

Je n’ai pas pu m’élancer vers elle ni même l’appeler. Je suis resté paralysé une seconde, et j’ai trouvé que ce contretemps avait du bon. J’ai repris mon chemin et mes esprits. Avec Annette on était convenus de ne pas aborder le récit de sa journée avant le repas, je lui avais promis de plaider sa cause à condition qu’elle ne parle pas de Norbert Pigeon, évidemment j’allais devoir rester à la maison, fini le flan poireux de la soirée avec Paula, à moins que j’obtienne l’autorisation de ressortir, bon, on verrait. En attendant, ma mère nous raconterait ses aventures.

J’arrivais au pied de notre escalier quand j’ai entendu au troisième notre porte s’ouvrir. J’ai grimpé à toute allure les marches et j’ai atteint le palier avant que ma mère, qui m’avait entendu, l’ait refermée. « Vos cigarettes, madame, j’ai dit en lui tendant le paquet ; que madame me pardonne, j’en ai prélevé un petit vingtième, je ne voulais pas faire tintin.

– Mon fils ! » elle s’est exclamée, rayonnante comme je ne l’avais jamais vue.

 

(À suivre.)

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