Tous les pigeons s’appellent Norbert, 23

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 23

 

« Elle m’attend ? » j’ai répété comme un automate.

« Elle sera ravie de vous voir. »

Il a fait mine de partir, mais je tenais mon Laforgue, je ne le lâcherais pas.

« Et cette proposition dont vous m’aviez parlé ?

– Elle vous expliquera. »

Déjà il s’éloignait.

« Attendez ! »

Il s’est retourné.

« Vous n’avez pas hâte de retrouver votre amie ? »

Il n’aurait pas souri comme ça, j’aurais trouvé sa question déplacée.

« Ça me regarde, j’ai dit ; mais j’ai urgemment besoin de vos lumières sur deux ou trois sujets, et Paula est concernée aussi. Joignez-vous à nous. »

Il s’était arrêté, et ses yeux me fixaient avec une intensité quasi surnaturelle.

« S’il vous plaît », j’ai ajouté.

« Le mot magique, hein ? Allez, vous m’avez eu. »

 

 

Ce qui est bien avec les gens subtils, quand du moins ils vous aiment, c’est qu’ils savent vous ménager. Paula et Jules (il tenait à ce que je l’appelle ainsi désormais) avaient senti ma déception, mâtinée de jalousie : je vivais mal qu’ils n’aient pas eu besoin, pour se rencontrer, de mon entremise. C’est même mon absence qui les avait réunis. Permettez-moi de prendre ma revanche en évoquant la scène comme si j’y avais assisté.

Mais d’abord les préliminaires.

Au risque de m’attirer des ennuis, Paula avait téléphoné à Clichy juste comme je venais de partir. Elle était tombée sur ma mère, qui, sans qu’elle se fût présentée, au jugé, l’avait appelée Paula et avait déploré que son fils préférât fréquenter les filles – elle avait bien souligné le pluriel – plutôt que de préparer son bac, enfin là il est sorti, ma petite, sans dire où il allait, je suppose qu’il pense quand même à sa famille et qu’il est allé faire ses courses de Noël, avec l’argent que je lui donne, entre parenthèses.

Les détails, c’est plus tard que Paula me les a fournis. Pas devant Jules. Elle me ménageait, je vous dis. Elle me connaissait bien. Et c’est comme ça qu’elle avait deviné que j’irais la retrouver gare de Lyon sans passer par la case Ségur. Elle avait donc filé là-bas – on avait bien failli se rencontrer dans le métro – et s’était postée à la buvette, d’où elle pouvait surveiller l’affichage des trains et observer la foule, des fois qu’elle m’y repérerait. C’est alors qu’elle avait croisé le regard d’un tout petit bonhomme qui aussitôt lui avait évoqué mon magicien avant qu’elle comprenne que c’était effectivement lui, tandis qu’il venait à elle et lui demandait si elle n’était pas mademoiselle Paula. Ils ne s’étaient pratiquement rien dit de plus, Jules ayant vite proposé d’aller à ma recherche pour nous permettre à tous deux de causer plus longuement avant le départ du train. Je n’en revenais pas de tant d’intelligence pratique, ou d’intelligence tout court, et cependant il y avait (entre autres !) une chose qui me turlupinait : comment Laforgue connaissait-il Paula ? Le jour du rendez-vous manqué au Malebranche, il n’avait pu la voir que de loin, lui sur le trottoir, elle au fond de la salle.

Le mieux, c’était de lui poser carrément la question. Ce que j’ai fait. Et j’en ai profité pour m’étonner qu’il m’ait laissé tomber. Vous vous souvenez, je m’étais dépêché de quitter mes copains pour le rejoindre dans la rue, et plus de magicien.

Il a pris un air soucieux.

« Ce n’est pas vous que je fuyais. »

Paula et moi on attendait la suite. Il a bu plusieurs gorgées de thé avant de continuer. Manifestement, il avait beaucoup à dire mais il hésitait sur la manière. Enfin il a reposé sa tasse, et il m’a demandé :

« Vous avez bien récupéré votre cartable ? »

Paula ouvrait de grands yeux.

« Oui, j’ai dit ; d’ailleurs je voulais vous en parler, rapport au dénommé Norbert Pigeon. J’ai pensé à une blague de votre part.

– Norbert Pigeon, réellement ? »

Pour une fois, il paraissait perplexe. Il a réfléchi un instant.

« Non, c’est plutôt logique », il a fait. « Donc, ce cartable, vous l’avez ?

– Oui, merci. Il a été fouillé de fond en comble, mais on ne m’a rien pris.

– Ça... »

Il avait déjà eu ce geste de la main, comme la protestation modeste mais amusée de celui qui en sait plus que vous.   

« Vous voulez dire qu’il manque quelque chose et que je ne m’en suis pas aperçu ? »

Au lieu de répondre, il souriait benoîtement.

« Ou qu’on n’a rien pu me prendre parce que vous étiez passé avant ? »

Il jubilait.

« Ah ! Norbert, il a dit, je suis de plus en plus décidé à vous faire rencontrer mes amis de chez Sadoul. »

Nous y voilà, j’ai pensé. La fameuse proposition. Ça m’a distrait de ce problème de cartable.

« Vous pouvez préciser ?

– Certes, mais vous ne devinez pas ? »

Il semblait s’adresser aussi bien à Paula qu’à moi.

« Deviner quoi ? » elle a demandé. « Vous voulez prendre Norbert comme assistant, c’est bien ça ?

– Oui et non. C’est ça, et c’est autre chose. Qu’est-ce que je fais dans la vie, selon vous ? »

Et là, Paula m’a vraiment estomaqué. Elle ne disposait pas de ces indices que je n’avais su interpréter avant que le récit de ma mère et un de mes rêves me livrent la solution sur un plateau. Elle ne l’en a pas moins trouvée. Nul doute qu’elle eût compris avant moi comment le petit bonhomme que nous avions en face de nous, le taxidermiste du Malebranche et le joueur de go du Petit Suisse pouvaient ne faire qu’un.

J’avais donc la réponse, mais j’ai différé de la donner, histoire de jouer un tantinet les naïfs pour mieux bluffer ma copine.

« Vous êtes prestidigitateur, tendance pickpocket », j’ai dit.

« Non, elle s’est exclamée, les yeux brillants, vous êtes comédien ! »

 

 

Difficile pour moi de faire admettre que je le savais. Je me suis contenté d’admirer la lucidité de Paula. Je n’étais pas le seul. Jules la contemplait avec un intérêt légèrement écœurant.

« C’est Sadoul qui vous a mise sur la voie ? » il a fait.

« Je ne sais pas qui c’est. »

Il s’est rejeté en arrière d’un air satisfait.

« Vous ne connaissez pas Sadoul ? La chance que vous avez ! Vous allez découvrir un homme et un endroit extraordinaires ! »

L’ignorance de Paula me rassurait un peu. Je la partageais, quoique, du fond de ma mémoire, l’expression « chez Sadoul » ait suscité un fugace écho.

« Votre train part dans une demi-heure, a enchaîné Jules, je vous laisse. À bientôt, il a ajouté à mon intention, puis, se tournant vers Paula : Il vous racontera. Et vers moi : Je vous expliquerai le coup du cartable. À moins que Paula me devance. »

Un dernier salut, parfaitement théâtral – comment, mais comment avais-je pu m’aveugler à ce point ? –, et il est parti, non sans régler au passage nos consommations, minimisant sa générosité d’une moue et d’un geste comiques.

« Quel homme ! » j’ai pensé.

« Quel homme ! » a dit Paula. « Tiens, il m’a donné ça pour toi. »

J’ai déplié la feuille. C’était un plan et une adresse, avec cette inscription :

Chez Sadoul, place de la Contrescarpe, au coin de la rue Rollin. Samedi 21 décembre entre 17h et 19h. Demander Martial Piveteau, de la part de Jules Laforgue.

« Mais c’est aujourd’hui !

– Vas-y tout de suite, si tu veux.

– Je préfère rester avec toi jusqu’au départ. »

Touchant, non ?

On a quand même reparlé de tout ça.

« À moins que je le devance ? Qu’est-ce qu’il a voulu dire ?

– Il a été séduit par ta perspicacité. Bravo, au fait, d’avoir deviné sa profession. J’aurais dû y penser ! Mais il doit bien être quand même prestidigitateur à la base.

– Il peut avoir plusieurs cordes à son arc. Le genre artiste complet, tu vois ? À l’aise aussi bien sur une scène de music-hall que devant des caméras.

– En tout cas, ce que j’en déduis...

– C’est que tu vas...

– C’est que je vais...

– Faire...

– Du cinéma ! »

J’avais haussé le ton. Des consommateurs se sont retournés vers nous.

« Ou du théâtre.

– Du cinéma. Il n’y a qu’au cinéma qu’on recrute des acteurs dans la rue. »

Elle en est convenue.

« Et puis tu sais pas ?... »

Je lui ai dit pour ma mère. C’est là qu’en échange elle m’a raconté en détail le coup de fil. Sans rancune, et même d’un ton bienveillant, sur le mode : Elle est impayable. Touchant, ça aussi. Mais l’heure tournait. J’ai ajouté in extremis la restitution du cartable par Norbert Pigeon, avec le titre du film et la réplique de Jules au Luco, je me demandais comment elle pouvait s’y retrouver, mais c’était Paula, Écoute, elle a fait, je te file le numéro de Clermont, appelle demain après-midi, je serai tranquille, d’ici là essaie d’avoir ce Norbert Pigeon au téléphone, tu me raconteras, et tu me diras qui est ce fameux Sadoul et ce qui se trame chez lui. Elle était sur le marchepied, le train allait partir, on s’est embrassés avec passion, pour la première fois comme ça, les gens nous regardaient réprobateurs ou, quelques-uns, émus, ciao Paula, ciao bella, tu me manques déjà.

Touchant, touchant, et pourtant...

Je n’avais pas quitté la gare que quatre ou cinq ordres de pensées se bousculaient dans mon crâne, après en avoir éjecté Paula sans façons.

L’énigme du cartable volé puis retrouvé, assaisonnée de l’indiscrétion de Maurice Derambure, n’était pas mon seul sujet de préoccupation, ni le plus obsédant. Dans quelques heures, je téléphonerais au serviable Norbert Pigeon, qui me livrerait peut-être la clé du mystère.

D’autres étaient loin d’être résolus en plus de l’affaire Rondeau et du rôle qu’y jouait notre comédien. Par exemple l’identité de la fille du Petit Suisse. Je m’étais encore laissé distraire ou évincer par les circonstances, lors de ma dernière entrevue avec le commissaire, ou à l’instant avec son frère. Bon, c’est vrai qu’il n’aurait pas été très délicat de lui demander devant Paula qui était cette charmante personne qui l’accompagnait l’autre soir. Mais l’occasion perdue ne se représenterait pas de sitôt. Quant à Rémi, comment le revoir ? Les internes avaient probablement déjà plié bagage. Passer par Clémentine ? Si du moins elle n’avait pas décampé elle aussi, et à condition de trouver son adresse.

Pour me calmer, je me suis dit que la réponse à toutes ces questions était peut-être « chez Sadoul ».

Un autre sujet de gamberge, c’était la vague familiarité de cette locution. J’avais dû l’entendre prononcer par un copain de Rémi, justement. Assortie d’une positivité qui lui faisait comme un nimbe, une auréole. Ça devait être le nom d’un café. Quel rapport avec le cinéma ? À la maison, on avait le Dictionnaire des cinéastes de Georges Sadoul, un des bouquins de mon père, comme quoi il n’avait pas tout embarqué. Est-ce que c’était ça le lien ?

Par ailleurs la forêt de skis de la gare avait ravivé ma curiosité concernant les secrets d’Isabelle Messmer. Seulement, pour en savoir plus, j’allais devoir attendre, jusqu’à la fin des vacances sans doute. Ce que ça pouvait me faire ? Vraiment, vous me jugez indiscret ? Mais je me sentais des torts envers cette fille, et, plus confusément, un devoir, celui de lui venir en aide : elle était en danger, ou plutôt en grande souffrance, tourmentée par je ne savais qui, empêchée par je ne savais quoi d’appeler au secours. Et, loin de me rassurer, le rire d’Alassane l’autre soir aux 4S avait augmenté ma terreur sans la rendre plus précise.

D’Isabelle je passais à Géraldine, tout le contraire : paumée en apparence, mais d’une solidité incroyable. Quand reverrais-je sa tante ?

Que de questions ! Nous les réglerons plus tard, car nous arrivons.

Pour gagner du temps, j’avais pris le 63 jusqu’à la rue du Cardinal Lemoine, que j’avais remontée tout droit jusqu’à la Contrescarpe, au lieu de tourner comme à chaque fois dans la rue Clovis. J’ai vérifié sur le plan de Jules. Pas d’erreur, ça ne pouvait être que ça. Un peu en retrait de la place, au coin de la rue Rollin, il y avait un café, avec une belle devanture en bois clair, mais j’ai vainement cherché la moindre enseigne, la moindre inscription sur la façade ou sur les vitres. Dans le genre réservé aux initiés, on ne fait pas mieux. À l’intérieur, j’ai repéré tout de suite une espèce de Léo Ferré dernière période pour la chevelure et de Buster Keaton pour le visage. Il était attablé et causait avec deux types. La salle était pleine d’étudiants, d’intellos, ça fumait, ça jouait aux dés. Personne au comptoir. Je suis entré.

Aussitôt le vieil anar au regard triste a levé les yeux sur moi.

« Qu’est-ce que vous voulez ? » il a fait.

– J’ai rendez-vous chez Sadoul. C’est ici ?

– Chez monsieur Sadoul, si vous voulez pas que je vous foute dehors. »

J’ai dû esquisser un mouvement de retraite, car il s’est radouci, mais de sourire, point.

« On vous attend », il a dit. « Vous buvez quoi ?

– Un café.

– Monsieur est connaisseur. »

Il s’est levé sans enthousiasme et s’est dirigé vers le comptoir en vociférant :

« Monsieur Norbert ! »

J’ai vu alors un groupe de consommateurs me faire signe du fond de la salle. Je me suis approché. Il y avait là deux types à peine plus âgés que moi, un troisième d’une quarantaine d’années, et une très jolie fille que j’ai immédiatement reconnue sans l’avoir jamais vue.

« Martial Piveteau ? » j’ai articulé à grand-peine.

« C’est moi, a fait un des deux jeunes types. Merci d’être venu. Jules nous a beaucoup parlé de vous. »

Ils m’ont fait une place juste à côté de la fille. J’en ai perdu tous mes moyens. Je me suis rappelé la photo du magazine de Jérôme. Il n’avait pas tort pour la ressemblance, mais ce que j’éprouvais était cent fois plus fort que ce que j’aurais imaginé.

« Je vous présente Paméla. »

Elle s’est tournée vers moi pour me tendre la main, si je puis dire, car nous étions très proches l’un de l’autre. J’avais l’impression de m’être transformé en fusée de détresse.

« Ça me rappelle quelque chose, j’ai savonné ; une championne de go, je crois ? »

J’appariais ainsi des références qui n’avaient aucun rapport entre elles, La Nuit américaine et la soirée au Petit Suisse, du coup le message n’était pas très clair ; original, certes, mais au détriment de la plus élémentaire courtoisie, car cette fille n’était évidemment pas habituée à ce qu’on la réduisît à cette compétence-là.

Elle a cependant daigné produire un charmant petit rire, découvrant des dents d’une blancheur ! tandis que ses joues se creusaient de fossettes vertigineuses.

« Comment vous savez ça ?

– Il ne fallait pas être nimporte qui pour conseiller Jules le soir du tournoi. »

Elle a hoché la tête, lentement, avec une grâce infinie, puis, s’adressant au type plus âgé :

« Tu vois, Jules avait raison. Il est le rôle. »

 

(À suivre.)

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Mélusine 02/04/2017 12:03

Ah ! Sadoul ! Merci pour cette évocation.