Tous les pigeons s’appellent Norbert, 13

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 13

 

Je suis donc arrivé le premier sur le palier. Tant mieux, car j’étais impatient de comprendre comment en montant tout à l’heure j’avais pu ne rien remarquer d’anormal, et en effet la serrure était intacte et la porte bien fermée. Mais Paula a ouvert, et j’ai flippé.

Courageuse Paula ! On ne lui avait peut-être rien pris, mais on avait fouillé partout, ça se voyait, malgré le travail de remise en ordre qu’elle s’était déjà appuyé, à l’heure du déjeuner probablement, sans pour autant renoncer à retourner en cours, j’en avais les larmes aux yeux, je l’ai prise dans mes bras et j’ai senti que si je ne l’avais pas fait elle s’y serait blottie spontanément, la question du reste ne se posait pas.

« Oh ! Paula, j’ai fait, c’est de ma faute.

– Mais n’importe quoi ! »

Elle m’a donné un rapide baiser sur les lèvres et est allée prendre dans son placard une bouteille et deux verres.

« Allez ! on fête ça !

– Prrrrost !

– Skål ! »

Et on a eu un moment tendre.

Après il a bien fallu parler. En se dépêchant : Paula avait du travail – en plus du fait qu’elle n’avait pas fini de ranger, non, merci, elle n’avait pas besoin de mon aide –, et moi aussi.

D’abord cette serrure intacte. Rien d’étonnant, elle a dit. Sa porte fermait mal, elle avait dû mal la claquer en partant le matin, et comme elle était pressée elle ne l’avait pas verrouillée, grave erreur. Tu parles, j’ai pensé, mais je ne voulais pas en venir si vite à mes questions les plus gênantes pour nous deux. L’idée de soumettre Paula à un interrogatoire m’était odieuse, je préférais encore souffrir de ne pas savoir.

Pas de chance, elle a continué, que justement quelqu’un en ait profité pour s’introduire chez elle et foutre le bordel. À la recherche de quelque chose de bien précis. On n’avait même pas touché aux quatre-vingts francs de sa réserve.

« On n’en a quand même pas rajouté ? » j’ai fait. Simple trait d’humour à ma façon, que j’ai regretté aussitôt, d’abord parce que Paula semblait vraiment affectée de cette histoire, ensuite parce que cela pouvait paraître une sollicitation, et j’ai décidé que je ne lui demanderais plus de fric ce jour-là, c’eût été de la dernière indécence. Mieux valait réfléchir à la signification de ce vol. Là, j’avais deux lièvres à poursuivre, tous deux affligés d'une tête hideuse, l’un plus encore que l’autre.

« Pourquoi mon cartable ? » j’ai fait. « À croire que c’est uniquement ça qui intéressait le cambrioleur, et que le reste c’était pour donner le change. Sauf que je ne vois pas ce qu’il pouvait y avoir là-dedans de si précieux. »

Il faut dire que mon cartable, je le transportais un peu partout sans beaucoup l’ouvrir, et que ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vidé ni inspecté à fond. Il me tenait compagnie, il me donnait une contenance, comme disait Rémi, j’y enfouissais mes notes de cours ou divers trucs, j’y prenais ce dont j’avais besoin sur le moment, vous voyez le topo. Quel bordel, là aussi !

J’essayais malgré tout de procéder mentalement à un inventaire même superficiel, et je suis tombé sur trois constatations, une inquiétante, une apaisante et la troisième bien curieuse.

La première, c’est que j’avais probablement un peu de shit dans la poche centrale, à fermeture éclair. Ma consommation, je l’ai dit, était sporadique et irrégulière, je pouvais rester deux semaines sans y penser, c’est pourquoi je n’en étais pas sûr, mais il me semblait bien avoir encore la moitié d’une barrette roulée dans un bout de papier et glissée dans la fameuse poche. Avec mon nom et mon adresse inscrits par ma mère elle-même sur le rabat du cartable.

Dans une des deux poches frontales, je mettais... mais la voilà, l’explication ! Vous vous rappelez que j’avais deux jeux de clés de l’appartement de la Rondelle, celui qu’elle m’avait donné, que je pendais au clou en rentrant, histoire d’accréditer ma présence, et le double qui me permettait d’aller et venir à ma guise. C’est ce double que je rangeais dans mon cartable. Les clés officielles, je les gardais toujours sur moi, avec celles de Clichy. Or je me suis rappelé que la dernière fois je les avais mises avec les autres, pour une raison qui maintenant m’échappait. D’où cette disparition incompréhensible. Ouf ! un mystère résolu.

Ce qui était moins anodin, c’était de me rendre compte que ce cartable, je l’avais forcément le jour de ma première rencontre avec Jules Laforgue. Et en une seconde je me suis bâti tout un film : Blanche Prével m’avait montré qu’on pouvait augmenter l’avoir de quelqu’un à son insu : le petit bonhomme qui s’y entendait si bien à me faire les poches était tout aussi capable d’avoir glissé dans mon cartable quelque chose qui n’y était pas, et que je n’avais pas remarqué du fait de ma relative indifférence à ce que j’y trimballais, quelque chose que quelqu’un avait ensuite récupéré. Un objet de valeur, une carte au trésor, un code secret, les plans de la machine à transformer la boue en or, la merde en beurre ou la pisse en whisky, ce genre.

Ça ne tenait pas debout, OK, mais moi non plus. Mon manque de sommeil devenait problématique. Le coup de single malt et notre étreinte express n’avaient rien arrangé. J’étais prêt à m’écrouler n’importe où KO, et à dormir vingt-quatre heures d’affilée. Voilà dans quel état j’allais affronter ma bête la plus méchante. Encore affaibli par ce scrupule : je n’avais pas envie de raconter mon après-midi à Paula, la seule pourtant à qui j’aurais pu le faire (sans trop insister sur la présence d’Isabelle).

J’ignorerai toute ma vie s’il est nécessaire ou non de savoir mentir pour déceler le mensonge chez les autres, mais il était évident pour moi que Paula m’avait menti en prétendant avoir mal fermé sa porte. Bon, peut-être que ça venait de ma déconvenue du matin. En même temps, ça me désolait de confondre Paula, ou plutôt ça me dégoûtait. Je ne tirerais aucun plaisir d’une victoire aussi facile, et surtout d’une victoire tout court dans une partie aussi navrante. Autant jouer cartes sur table.

« Tu es sûre », j’ai fait, en me mordant les lèvres (la formulation était déjà trop insidieuse), « que ce n’est pas plutôt ton amant qui a mal claqué ta porte ? »

Là, j’ai senti comme un torrent me traverser. Rien à voir avec la peine que je faisais à Paula, avec nous. En posant ma question, j’avais pris conscience d’une possible identité entre l’amant et le cambrioleur !

Elle a vu que j’étais troublé au-delà de la simple jalousie. Et, comme elle était particulièrement intelligente (cette fille !), elle a tout compris.

« D’accord, Norbert », elle a dit en s’asseyant sur son lit encore tiède de nos ébats et en me faisant signe d’en faire autant, « ressers-nous une rasade, il faut qu’on éclaircisse tout ça. »

Vous avez deviné que je projetais d’aller faire un tour du côté d’Henri IV avant de rentrer à Clichy, j’avais intérêt à ne pas trop forcer sur le Glenlivet, mais c’est impressionnant ce qu’on peut siffler à deux en un quart d’heure. Non sans fruit, vous allez pouvoir en juger.

« Tu sais quoi, Norbert, elle a dit, je t’ai soupçonné. J’ai pensé que tu étais venu ce matin, que tu avais été trompé par les apparences, que tu avais fait une crise de jalousie, que tu étais resté en embuscade quelque part, que tu avais profité de cette porte mal fermée pour récupérer ton cartable et que pour me punir tu avais foutu le bordel. Je m’en veux d’avoir pensé ça, parce que ça ne te ressemble pas, mais aussi ça m’ennuyait que tu sois jaloux, parce que ce qui s’était passé cette nuit n’avait aucun rapport avec nous. Enfin j’étais super heureuse de te voir tout à l’heure en train de me guetter. Ça m’a fait un bien fou. Au pire tu venais t’excuser, au mieux tu n’avais rien à voir là-dedans et il allait falloir que je t’apprenne la mauvaise nouvelle.

« Mais tu as raison, c’est bien celui que tu appelles mon amant le responsable, il devait juste claquer la porte, et manifestement il l’a mal fait. Il nous reste à comprendre qui était réellement en embuscade et pourquoi et pourquoi ton cartable. Mais ça ne peut pas être qui tu penses.

– Comment tu le sais ?

– J’ai entièrement confiance en lui.

– Il connaît peut-être mon existence, il est peut-être jaloux (j’ai failli ajouter : lui aussi).

– Même s’il avait voulu te jouer un sale tour, je ne le crois pas capable de ça.

– Mais moi, tu m’en as cru capable ?

– Je te l’ai dit, je le regrette. Je me suis trompée. Je t’aime, Norbert. »

Là, c’était trop. J’ai éclaté en sanglots. La fatigue, vous comprenez.

« Moi aussi, j’ai dit, je t’aime, Paula, mais j’en ai marre.

– De quoi ?

– De tout. Pas de nous, bien sûr, mais de tout ce cirque. Je voudrais... »

Mais je n’ai pas pu finir ma phrase.

« Qu’on dîne ensemble ? »

Je me suis repris.

« J’ai à faire, désolé. »

J’ai respiré un grand coup et j’ai osé :

« Tu ne veux pas me dire qui c’était ? »

Elle a éclaté de rire.

« Enfin ! Tu te décides ! De toute façon je ne t’aurais pas laissé partir sans te prouver que tu n’avais rien à craindre de lui. »

Elle était si joyeuse que mon chagrin s’est évanoui.

« Je peux deviner ? »

Il suffisait de demander. Déjà la réponse s’imposait.

« Constant ! »

Maintenant nous pleurions tous les deux, de rire et de soulagement.

 

 

Constant !

Le métro – que j’avais pris en fraude, n’ayant plus de tickets – s’était transformé en tapis volant, la rue du Cardinal Lemoine semblait descendre au lieu de monter, la rue Clovis s’est piquée au jeu, je suis arrivé aux 4S aussi guilleret qu’en quittant Paula.

Constant ! Constant déchaîné ! Lui tout juste bon à renverser par mégarde un soliflore ou un brûle-parfum ! Ou à s’inonder les cuisses de thé au jasmin ! Heureusement, ça ne tache pas ! Enfin, pas trop !

Elle m’avait raconté, sans entrer dans les détails. Par respect pour la vie privée de son camarade. Comme quand elle m’avait caché qu’il avait passé la nuit chez elle. Bon, c’était aussi parce qu’elle savait que je ne l’appréciais guère. Donc par respect pour tous les deux. Il y avait une troisième raison, mais il est trop tôt pour la révéler – ou pour saluer la perspicacité du lecteur. Bref, Constant avait des peines de cœur en ce moment, et un gros besoin d’être consolé.

Sur les derniers mètres, cependant, j’ai été saisi d’un doute. Non sur l’origine des ronflements – une cocasserie de plus –, ni sur la forme qu’avait pu prendre cette consolation – non seulement je ne reprochais rien à Paula mais encore sa mansuétude me la rendait définitivement adorable et me comblait de fierté, moi l’élu de son cœur. Ce qui m’a fait ralentir le pas et éprouver comme un nouvel accès d’angoisse, c’est que le whisky n’avait pu nous aveugler complètement sur les dangers qu’elle courait. À supposer même que le voleur ait eu ce qu’il voulait, pouvait-elle se sentir en sécurité dans sa chambre ? Elle m’avait promis de se barricader, en me détaillant son dispositif, et j’avoue qu’une fois de plus elle m’a époustouflé, son ingéniosité valait ses capacités d’abstraction, mais enfin je n’étais pas tranquille, surtout que je n’avais pu me défaire de l’idée que si Paula avait eu des ennuis, c’était à cause de moi. Mon devoir eût donc été de lui en épargner de nouveaux. Mais comment ?

Par les vitres, j’ai vu que toute la bande était là, répartie entre les deux flippers, avec en arrière-plan Joseph grave, concentré, façon arbitre. Rémi jouait en double avec Placide sur le Magnotron tout neuf. Quand je suis entré, il engueulait son partenaire :

« Mais, Placide ! Je te croyais un meilleur coup de fourchette ! Tiens ! Qui voilà ? Norbert, tu tombes à pic, ils merdent encore plus que nous à côté ! »

C’est-à-dire sur l’OXO. Personnellement, j’aimais mieux les Gottlieb que les Williams, Mais l’OXO n’avait plus de secrets pour moi.

« Désolé, j’ai fait, je passe juste en coup de vent.

– Un coup de vent, un coup derrière », a commenté Rémi en décrochant le spécial, ce qui lui a valu une double salve d’applaudissements. Le patron fronçait les sourcils. Alassane était aux anges.

Alassane était un des Sénégalais de l’internat. On le voyait rarement aux 4S, mais quand il était là il se rattrapait. Jamais en reste pour un tournoi de flipper ou une tournée de petits verres.

Fort de son succès, Rémi a laissé sa place.

« Un rhum ? » il a fait. Il puait l’alcool. Ça m’a déconcerté. La soirée avait à peine commencé. Du coup je n’ai pas osé lui parler de Sophie Trunck. Je craignais son indiscrétion. Surtout, si ce que Placide m’avait dit était vrai, je ne pourrais pas dissimuler à Rémi que je trouvais douteuses ses manigances. Dans son état, ça risquait de mal tourner. J’ai donc dévié sur une autre question, non sans lui taper une clope. Son rhum, il pouvait s’en faire des gargarismes.

« Dis donc, toi qui sais tout, tu me traduirais des caractères chinois ? »

J’avais photographié mentalement les signes qui figuraient sur le mystérieux étui aperçu chez Isabelle, puis je me les étais repassés en mémoire, de manière à bien m’imprégner de leur image. J’ai réussi à les reproduire sur un vieux ticket de métro que j’ai tendu à Rémi.

« Ça, il a fait, c’est pour Alassane ! » et il l’a appelé.

J’ai découvert que ce Dakarois qui me donnait à l’occasion des cours de wolof et que j’admirais pour sa connaissance du russe avait aussi des notions de chinois. Et plus que des notions !

« Où tu as vu ça ? » il a dit.

Je lui ai expliqué, en m’en tenant à l’essentiel.

«  神龙, ça veut dire dragon. »

Je n’étais guère avancé. Que pouvait contenir cet étui ? (Et – mais ça, je ne pouvais pas lui demander – pourquoi ma copine avait-elle eu cette réaction ?)

« Une arme.

– Une arme ? Pour la chasse au dragon ?

– C’est cela même, il a dit ; cela même ! »

Il riait de bon cœur, et il n’y a plus rien eu à en tirer.

Je quittais les lieux, irrité – j’aurais mieux fait de filer directement à Clichy –, quand Rémi m’a retenu.

« Hé là, mon garçon !

– Oui, j’ai dit, je sais, les cours de go. Mais ça va être les vacances, alors peut-être que...

– Le go, le go ! Mais non, c’est pas ça. »

Il m’a entraîné à l’écart. Joseph, qui ne se contentait pas du vague salut que je lui avais adressé en arrivant, nous a rejoints. Tant pis, Rémi a fait comme s’il n’était pas là.

« C’est très bien, le go, on a hâte de profiter de tes lumières, Clem surtout, dès qu’on parle de Norbert elle saute comme une puce. À ce propos...

– Tu joues les entremetteurs ? »

Il a eu l’air surpris que je connaisse le mot.

« Pas avec Clem, bien sûr, mais il y a une fille...

– Sophie Trunck ? »

Là, il a accusé le coup. J’ai enchaîné :

« Non, merci, tu vois, mais c’est salaud pour elle, parce qu’il paraît qu’elle me cherche partout.

– Ah oui ! s’est immiscé Joseph, la fille de l’autre fois, elle est revenue !

– Mais tu l’avais pas vue !

– Je te l’accorde, il a fait, vexé, mais elle est revenue. Demande à madame Henriette.

– Et voilà, j’ai dit à Rémi ; avec tes conneries.

– Quoi ? Eh ! sois poli. »

Il était sérieux ! Le roi de la blague !

Je me suis radouci, expliquant que j’étais crevé, et que j’avais une dissert’ de philo à finir. Et au fait, je l’ai remercié pour les cours d’allemand. Il ne voyait pas. J’allais lui parler du Malebranche, mais Joseph s’est interposé.

« Une dissert’ de philo ? Sur quel sujet ? »

J’ai fui avant de craquer.

Une fois dehors, je me suis rappelé que je n’avais plus un sou. En plus de ça ma cigarette était finie. Retourner au café taper un de mes copains, avec ce qui venait de se passer ? Même sans ça, je ne l’aurais pas fait.

Que je suis con ! j’ai dit tout haut, en écrasant mon mégot. Et je ne m’étais pas encore avisé de mon autre étourderie : j’avais oublié de questionner Rémi sur un lien éventuel entre Sophie Trunck et l’inconnue du Petit Suisse – donc mon magicien. Ça, c’était en arrivant dans la station de métro. La colère m’a fait perdre toute prudence. J’ai bondi par-dessus le portillon, et j’ai atterri entre deux contrôleurs.

 

(À suivre.)

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