Tous les pigeons s’appellent Norbert, 20

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 20

 

Il paraît que voir quelqu’un heureux vous donne le sourire, et sans doute je souriais, mais au fond de moi j’étais en colère et je me disais que ça devait se lire sur mon visage, quant à ma sœur, qui arbore volontiers une mine réjouie, elle dissimulait mal son embarras, dû principalement à l’aveu qu’elle avait à faire. Ma mère pourtant semblait ne rien remarquer, et ça finissait de m’exaspérer.

Le vendredi soir elle avait l’habitude, pour fêter la fin de la semaine, de boire un petit verre de porto en guise d’apéritif. Elle nous associait à cette cérémonie, et, tandis que ma sœur sifflait une grenadine ou un lait-fraise (avec une paille), j’étais autorisé depuis un peu plus d’un an – depuis qu’on avait quitté Saint-Denis pour Clichy – à partager le breuvage maternel, les rares fois où je rentrais dès le vendredi. Je servais alors ces dames, officiant avec un grand sérieux et un plaisir non dissimulé, goûtant plus toutefois la naïveté de ma mère, qui ne décelait point en son fils un initié de longue date, que le porto, auquel je préférais de loin le whisky.

Ce soir-là, j’ai craqué en plein rituel, ma mère ayant réclamé une dose plus abondante que de coutume. T’es sûre que t’es pas déjà assez gaie ? j’ai dit.

Comble de maladresse !

C’était parti pour le grand déballage. Tout y est passé, à commencer par un truc qu’elle devait tenir sous le coude, prête à le sortir à la première occasion : C’est qui cette Paula ?

J’avais oublié ce détail qui pour ma mère n’en était pas un. Vous vous souvenez que la nuit d’après le « suicide » de la Rondelle j’avais dormi chez ma copine et que j’étais rentré à l’aube à Clichy. J’avais dit à ma mère que le commissaire m’avait lâché tard dans la soirée et que plutôt que de risquer de les déranger, Annette et elle, qui ne m’attendaient pas, j’avais préféré demander l’hospitalité à « Louis », de toute façon pour ma logeuse il n’y avait rien à faire, elles apprendraient bien assez tôt l’histoire, autant ne pas troubler leur repos. Ma mère ne m’en avait pas reparlé, mais une chose à laquelle j’aurais dû penser c’est que quand le commissaire lui avait téléphoné le samedi il avait forcément évoqué la jeune fille qui était avec moi.

Furieux contre ma propre sottise, le seul argument que j’ai trouvé à opposer à ma mère c’est que j’étais majeur. Majeur, majeur, elle a ricané, tu parles ! T’es un vrai gamin. Et dis donc...

Là, j’ai senti que j’allais déguster.

« Tu t’es pas vanté au commissaire d’avoir trouvé Gisèle pendue ! »

Ça a pu vous échapper comme à moi, mais rappelez-vous : le lendemain du drame, j’avais mimé le tableau pour épater la galerie, oubliant que je n’étais pas censé avoir revu la Rondelle avant qu’on emporte son cadavre. Si ma mère avait été en contact avec les flics depuis, elle pouvait m’avoir trahi involontairement. C’est du moins ce que j’ai imaginé l’espace d’un instant, puis je me suis rendu compte de cette nouvelle erreur : jamais elle n’aurait fait une chose pareille. Simplement, elle savait que j’avais menti au commissaire, et ça la tracassait.

Mais elle n’avait pas épuisé ses munitions. J’allais lancer ma grande offensive (C’est toi qui parles de mensonge ? etc.), quand elle m’a fauché comme un bleuet.

« Et puis tu t’es bien foutu de ma gueule avec ton inscription à la cantine ! J’ai appelé le lycée, figure-toi. Ils sont tombés des nues. J’avais l’air fine ! Alors ? J’attends tes explications. »

Pendant ce temps la pauvre Annette montrait les signes d’une inquiétude croissante, se demandant probablement si dans un tel contexte sa propre aventure gagnerait ou perdrait au contraire en relief et en gravité, selon que ma mère serait portée à l’indulgence et à la relativisation ou à l’exaspération.

J’étais moi-même désemparé. Le bobard des déjeuners chez Douvenou me paraissait quelque peu faisandé, ma mère n’hésiterait pas à appeler séance tenante la sienne, autant dire la vérité, du reste la conclusion que je me faisais entretenir méritait d’être nuancée puisque je monnayais des services en relation directe avec ma formation, prouvant par là un certain esprit d’entreprise et des aptitudes pour l’autonomie. Il n’était pas nécessaire en revanche de mentionner la générosité de Paula, moins son nom serait prononcé mieux cela vaudrait. J’ai donc parlé de mon rôle de conseiller en écriture et des bienfaits autres que pécuniaires que j’en retirais, et, encouragé par le silence maternel, veillant toutefois à ne pas paraître trop content de moi (car je m’applaudissais en secret de mon ingéniosité et de ma franchise), je me suis spontanément mis à table concernant le dispositif convenu avec la Rondelle et où chacun de nous deux avait trouvé son compte sans qu’il en coûtât rien de plus à ma mère (rien de moins, c’est vrai aussi, mais ça restait de toute façon plus intéressant que la cantine). Pour gage de ma bonne foi, j’ai détaillé notre arrangement. Je devais prendre tous mes repas chez ma logeuse, y compris le midi, puisqu’elle résidait à deux pas du lycée. Mais, vu la valeur qualitative et quantitative de sa tambouille, je lui avais proposé, pour mon déjeuner, de me confectionner plutôt les fameux sandwiches, sous prétexte de sacrifier le moins possible de mes précieuses études. Pingre comme elle était, elle y avait tout de suite perçu son avantage et s’était bien gardée de toucher le moindre mot de notre accord à ma mère. Voilà ce que je lui ai révélé, sans lui raconter le reste, la transmission aux clochards, etc. Elle a eu la réaction escomptée, Des sandwiches mais ça n’a pas pu te suffire ! Ben non, c’est vrai, pas vraiment, mais ils étaient très bons ; t’inquiète pas, s’il y avait eu un problème je te l’aurais dit. Ma mère a opportunément pris ma discrétion pour une marque de délicatesse : j’avais eu à cœur de lui épargner du souci. J’ai enfoncé le clou. Tu comprends, je voulais pas t’embêter avec ces histoires. C’est comme pour Jean-Guy. Je t’en ai pas parlé, mais son état s’est pas amélioré.

« Annette, a dit ma mère, va mettre la table.

– Elle est mise. » (Bien joué, sœurette.)

« Bravo et merci, maintenant va dans ta chambre, on te sonnera pour le dîner.

Ben pourquoi ? elle a protesté en pompant bruyamment la fin de son lait-fraise, je suis plus un bébé. »

Ma mère n’a pas insisté, et j’ai même perçu comme de l’amusement dans son regard. Lueur vite éteinte.

« Ce pauvre Jean-Guy ! Je suis au courant. J’ai téléphoné hier matin à la cousine de Gisèle pour m’excuser de pas pouvoir venir à l’enterrement, elle m’a appris la nouvelle. Et toi, comment t’as su ?

– J’ai appelé l’hosto d’une cabine. »

J’en ai rajouté une louchette.

« J’ai pas voulu te faire de la peine. »

Ça a marché, on s’est tous les trois serrés dans les bras, un second lait-fraise et une nouvelle lampée de porto ont scellé le réchauffement de nos relations. Mais il allait falloir aborder le chapitre des absences, celle d’Annette et, par voie de conséquence, celle de notre mère, laquelle s’est levée pour aller voir un peu quand même à la cuisine ce qu’elle pouvait nous faire à dîner, mettre la table c’est bien mais s’il n’y a rien à manger dessus, c’est alors que ma sœur nous a bien ravis, autant qu’elle l’a été elle-même en entendant le cri de surprise de la matouze découvrant que tout était prêt.

« Y a plus qu’à réchauffer », elle a lancé, toute rosissante, tandis que dans la cambuse les exclamations se succédaient : C’est toi qui nous as préparé ça, ma Nanette ? T’es un ange ! Mais quand est-ce que t’as trouvé le temps ? »

Notre mère était reparue dans l’encadrement de la porte, et Annette a commencé :

« Justement, j’ai un truc à te dire, mais faudra pas que tu te fâches.

– Pourquoi je me fâcherais ? J’ai plus qu’à me mettre les pieds sous la table. »

Je suis intervenu :

« Oui, moi aussi j’ai un truc à te dire.

– Vous me faites peur, les enfants. »

J’ai tourné malgré moi la tête vers la fenêtre. Elle a surpris mon mouvement.

« Qu’est-ce que tu regardes ? »

Après tout, c’était une façon comme une autre d’aborder le problème.

« Viens voir », j’ai fait.

Elle s’est approchée, suivie d’Annette.

D’un seul geste bien calculé, j’ai écarté les rideaux.

« Oh putain ! »

La couverture avait disparu.

« Norbert ! Surveille ton langage ! »

C’est le moment qu’a choisi le téléphone pour sonner.

Ma mère est allée décrocher. Annette et moi on restait les yeux braqués sur les vitres opaques de la fenêtre d’en face.

Une fois de plus, je me suis senti trahi. Une fois de trop. J’ai senti aussi augmenter l’anxiété de ma sœur et ça m’a aidé à conserver un semblant de robustesse. Je me suis quand même servi un troisième porto, tandis que dans ma mère continuait de s’entretenir avec son correspondant, un homme, à en juger par le timbre de sa voix, étouffée mais audible. Ce qui était surprenant c’était son expression à elle, que nous renvoyait le miroir de l’entrée sans qu’elle en ait conscience, sinon elle n’aurait pas continué à nous fixer de cet air parfaitement imbécile. Il paraît que voir quelqu’un heureux vous rend heureux, moi je sentais mes tripes se nouer.

Ne me demandez pas comment j’en suis venu à penser à ça, enfin il fallait bien que je pense à quelque chose, c’est peut-être tout simplement en entrant dans la cuisine et en voyant la table mise, j’étais passé près de ma mère sans discrétion particulière, si je l’avais un peu bousculée ça n’aurait pas été un drame, bref j’ai remarqué qu’elle avait oublié le pain, je l’ai revue au bas de l’immeuble et ça aurait dû me frapper tout à l’heure, si tant est que l’on soit forcément frappé par une absence, qu’elle prenne le pain en rentrant ça aussi c’était rituel, j’avais en tête des centaines d’exemplaires de la même image de ma mère sa baguette sous le bras, le sac sur l’épaule et le croûton dans la main droite, c’était plus fort qu’elle, elle mangeait le croûton en route, elle arrivait la bouche pleine et son premier baiser sentait le pain chaud, mais pas ce soir-là, et en ressortant de la cuisine je ne me suis pas gêné pour interrompre sa conversation d’un geste interrogateur et un poil agressif, elle n’a pas compris tout de suite mais j’ai ajouté les paroles et – très attentive nonobstant à ce qu’on lui disait au bout du fil – elle m’a montré son sac en me faisant signe de réparer cet oubli, puis elle s’est détournée vers l’entrée du couloir. Bon, j’ai crié à Annette comme si elle avait été au fond de son lit, je vais chercher le pain, j’ai ouvert le sac de ma mère, pris son portemonnaie et je suis sorti en claquant la porte.

Dans l’escalier, je tremblais, partagé entre le désir de comprendre ce qui m’arrivait et la rage de persévérer aveuglément dans ma colère, quelles qu’en dussent être les conséquences. J’ai croisé un type qui montait, celui-là même que j’avais failli télescoper en déboulant du collège. Apparemment il habitait l’immeuble. Il m’a salué, je me suis arrêté, assez content en fait de cette occasion de me calmer. Et je me suis trouvé très disponible et très aimable. On a causé un petit moment. Lui, il n’avait pas oublié le pain, il avait une baguette-épi, un amateur de croûte, je commençais à gamberger sur un problème de maths et de proportion entre surface et volume, à imaginer fonction et courbe, j’écoutais cependant ce qu’il me disait, il venait d’emménager, au deuxième, oui, l’appartement de la vieille mademoiselle Caulataille qui était décédée, vous ne l’avez pas su ? C’est drôle, personne ne se souvient d’elle. Oh ! j’ai fait, les gens ne se connaissent pas dans l’immeuble, ils vivent chacun de leur côté, et puis on n’est pas très nombreux, on se voit peu. Eh bien au moins ce sera tranquille, moi j’ai besoin de tranquillité. J’ai failli lui dire Avec les Bonnefoy vous allez être servi, mais j’ai réalisé que ça faisait un moment qu’on ne les avait pas entendus se disputer, peut-être qu’ils avaient réglé leur problème, ou qu’ils s’étaient séparés, ou qu’ils étaient partis, j’ignorais presque tout de ces gens-là et je m’en foutais, pourtant ils avaient des enfants, dont les cris se mêlaient parfois à ceux de leurs parents, depuis quand je n’avais plus vu aucun de ces spécimens d’humanité ? Je devais avoir les yeux dans le vague car notre nouveau voisin me considérait avec étonnement, Excusez-moi, j’ai fait, je manque de sommeil, vous disiez ? Vous êtes tout excusé, on sait ce que c’est que la terminale, je vous demandais justement si vous aviez récupéré votre cartable.

Bon, je me tenais à la rampe.

« C’est vous qui me l’avez rapporté ? » j’ai fait, mais c’était peu probable, il m’en aurait parlé tout à l’heure. En même temps, il correspondait à la description d’Annette : gentil et banal.

« Non, j’ai juste renseigné ce monsieur. Il n’arrivait pas à lire l’étage sur votre boîte aux lettres.

– Merci. À quoi il ressemblait ?

– Oh ! banal. Gentil, mais banal. Il m’a quand même dit une chose bizarre. Il m’a dit : Ce cartable, c’est une histoire de fous. Il n’a pas précisé. Il m’a demandé s’il y avait du monde chez vous, je n’en savais rien, je rentrais, quand je suis ressorti un peu plus tard, rappelez-vous, on s’est croisés, mais vous étiez manifestement très pressé. Bon, donc vous avez retrouvé votre cartable. Vous l’aviez perdu ? Excusez-moi, je suis trop curieux. Alors que je ne me suis pas présenté.

– Nouveau voisin, c’est déjà pas mal. »

Il a souri.

« Vous n’êtes pas curieux, vous ?

– Ça vous regarde ? » j’ai fait, avec le clin d’œil qu’il fallait pour emballer la blague. « Je le suis comme tout le monde, j’ai ajouté, mais faut que je me dépêche d’aller chercher le pain.

– Prenez ma baguette, je n’en ai pas besoin. La boulangère me l’avait mise de côté, je n’ai pas osé lui refuser, mais je suis invité à dîner. N’hésitez pas.

– Et votre petit déjeuner ? »

Ses yeux pétillaient.

« Je ne suis pas sûr de rentrer cette nuit. »

Tous ces croûtons ! Ma mère serait contente. Bon, on a fait affaire, et on s’est séparés sur son palier.

« Je suis souvent à la maison, il a dit, passez me voir quand vous voulez, qu’on cause, ça m’intéresse ce que pense un jeune comme vous. »

 

 

« J’ai fait une touche, j’ai dit en rentrant ; le nouveau voisin du deuxième. »

Ma mère n’était plus au téléphone, mais dans la cuisine avec ma sœur, laquelle avait les yeux rouges et reniflait tout ce qu’elle savait. Ça n’avait pas traîné. Mais pourquoi elle avait pas attendu mon retour ? Au regard de reproche qu’elle m’a lancé, j’ai compris que ma démonstration d’humeur avait indisposé la matouze et qu’elle en avait fait les frais.

« C’est quoi cette baguette-épi ? Qu’est-ce que t’as été prendre ça, ça sèche deux fois plus vite ! » a grondé icelle. Je l’ai renseignée, sans parler du cartable, comme, je l’espérais, Annette, conformément aux termes de notre accord. Ce dérivatif n’a pas fonctionné longtemps.

« T’étais au courant, pour ta sœur ?

– Ça sèche plus vite ?

– Oui, ben j’ai pas envie de rigoler !

– Moi non plus. T’étais au boulot, toi ? »

Annette, que j’observais en douce, est passée du gros chagrin à la stupeur.

J’avais saisi les rênes de la conversation, et je les ai gardées bien en main. J’ai commencé par soigner ma publicité : après les cours, je m’étais précipité au collège pour faire une surprise à ma sœur. Ça se voyait qu’elle était touchée, ma mère aussi, j’ai calmé le jeu, d’ailleurs je voulais moins la mettre mal à l’aise que connaître la vérité, gênante néanmoins, je le sentais, mais ce n’était pas ma faute et mon vœu restait légitime. J’ai rapporté les propos de la surgé concernant le coup de fil à son employeur, et j’ai attendu.

Elle est restée un long moment silencieuse. C’était impressionnant. Je ne l’avais jamais vue comme ça. Tendue, vibrante d’énergie contenue, le regard énigmatique et brûlant. Objectivement, on pouvait craindre une explosion, et violente, et cependant j’avais confiance. On avait atteint un seuil critique, d’une seconde à l’autre notre vie allait changer du tout au tout, ce serait la révolution, mais finalement on s’en trouverait mieux, comment vous dire ? J’étais prêt. Et même, j’étais prêt pour ma sœur, si elle ne l’était pas. Je l’aiderais. Je la soutiendrais. Et je soutiendrais ma mère aussi. Je nous savais embarqués dans une aventure à la fois terrible et exaltante. Surtout, on n’avait pas le choix, et toute notre liberté résidait dans le devoir de surmonter l’épreuve, solidairement. Ça me ramenait des années en arrière, à l’époque de la séparation. Je comprenais tout à coup comment nous avions pu nous en sortir. C’est là que j’ai vu que j’avais un peu grandi.

Ma mère a enfin ouvert la bouche.

« Mes enfants... »

Elle s’est arrêtée.

On frappait à la porte.

 

(À suivre.)

Commenter cet article