Tous les pigeons s’appellent Norbert, 15

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 15

 

Qu’est-ce qui selon vous pouvait produire ce bruit de carreau que l’on heurte à petits coups de doigt replié ou de bec ? En pleine nuit ? Au troisième étage ?

Gagné ! Mon magicien.

Confortablement calé dans un fauteuil club tendu de velours rouge, il tournait vers moi son visage radieux, arborant le même sourire qu’à chacune de nos rencontres (sauf la dernière, pour les bonnes raisons que vous savez). Il a fait le geste de frapper encore, histoire de confirmer, avec un clin d’œil complice. Je lui ai souri moi aussi, sans pouvoir m’empêcher de regarder comment il parvenait à se maintenir ainsi en suspension. J’ai vu les filins, levé la tête, et j’ai compris : des dizaines et des dizaines de colombes voletant silencieusement dans la nuit se chargeaient de la manœuvre. Je les ai saluées, puis à mon tour j’ai adressé un signe de connivence à mon visiteur, tout en jugeant à part moi le coup des colombes un peu trop attendu.

« Je peux entrer ? » il a mimé.

Je me suis hâté d’ouvrir. Agile et léger comme à son habitude, il s’est glissé dans la pièce et, pendant que les colombes allaient garer quelque part et se reposer un peu, a désigné muettement le trottoir en contrebas, de l’air de compatir à mon petit malheur. Ça m’a brusquement rappelé l’origine de l’incident, j’ai regardé la fenêtre en face, et j’ai eu un choc si brutal que j’ai poussé un cri qui m’a réveillé.

Ma chambre-salon-salle à manger était de nouveau plongée dans la pénombre.

Je me suis demandé d’où venait la lumière qui baigne nos rêves.

Assis dans mon lit, je tremblais. Pas de froid, la chaleur était revenue, mais de terreur.

J’avais mal au crâne. Les aiguilles phosphorescentes du réveil marquaient quatre heures et quart. J’avais dormi à peine une heure. J’ai allumé. Tout était en ordre, les rideaux sagement tirés. Je tremblais de plus en plus. Mon regard a rencontré la poignée de la porte. J’ai vu qu’elle s’abaissait lentement.

J’avais l’impression que mes cheveux se rassemblaient au-dessus de ma tête en un paquet dru et vibrant d’électricité. J’ai serré les poings et j’ai voulu crier encore, mais la porte s’est ouverte, c’était ma mère.

Rarement j’avais eu autant envie de l’embrasser.

« J’ai fait un cauchemar », j’ai dit.

« Pas étonnant, avec la vie que tu mènes. T’as failli réveiller ta sœur. »

J’ai hésité à lui parler de la fenêtre en face. Je me suis levé, j’ai regardé dans la rue, comme machinalement. Rien à signaler.

« Qu’est-ce qu’y a ? T’as encore eu des visions de l’oreille ?

– Va te recoucher, j’ai dit, c’est rien.

– Non, j’ai passé mon heure. Mais fais-le, toi. Faut que tu sois d’attaque pour aller au lycée rendre ta dissertation.

– J’ai passé mon heure aussi.

Elle m’a entraîné dans la cuisine, j’ai réchauffé le café que j’avais si opportunément préparé, je nous ai servis, ma mère a allumé sa dernière cigarette (Je peux ? elle a fait en plantant ses yeux dans les miens. Bon, elle m’a laissé tirer une goulée de temps en temps), et elle a dit :

« Faut que je te parle. »

Elle semblait désorientée. Plutôt que de m’installer à ma place accoutumée, en vis-à-vis, je me suis assis à côté d’elle, et je lui ai pris la main. J’ai senti que j’avais bien fait.

D’une voix lasse, presque sans timbre, elle a commencé :

« Tu trouves pas ta sœur bizarre, en ce moment ? »

Le malaise qui s’est aussitôt emparé de moi n’a fait que grandir au fil de son récit. Je m’en voulais de n’avoir rien vu, rien compris, d’avoir été si peu présent, si peu attentif, je rêvais de pouvoir rattraper ça, secourir ma sœur et punir ses persécutrices.

Pour vous résumer l’affaire, Annette depuis la rentrée était victime de toutes sortes de vexations de la part des grandes de sa classe. Par grandes, entendez deux redoublantes et une masse anonyme de filles physiquement mieux dotées que ma minuscule sœur et que le prestige de leurs aînées délurées et pubères avaient transformées en auxiliaires serviles de leur méchanceté. Qu’est-ce qu’on lui reprochait surtout ? Sa petite taille ou ses bons résultats scolaires ? Sa gentillesse ou sa timidité ? Son manque de chic ou ses parents séparés ? Son (très léger) cheveu sur la langue ou ses abondantes bouclettes ? Son sac à dos à fleurs ou son éternel sourire ?

En même temps que le malaise, donc, grandissait en moi le désir d’agir, de mettre fin aux tourments de ma sœur. Des images défilaient dans ma tête à un rythme affolant, celles que je me faisais de ses ennemies et de leurs sévices alternant avec les souvenirs de moments heureux avec Annette ou au contraire de scènes pénibles, car il y en avait eu, et même des tas, et dans certaines j’avais ma part, et d’avoir été simple spectateur était déjà difficile à assumer, et bizarrement dans cette espèce de film venaient s’insérer çà et là, en plus de la vision qui m’avait fait crier dans mon sommeil, des gros plans sur la lèvre tuméfiée d’Isabelle Messmer et sur son air épouvanté devant ce machin avec l’inscription en chinois, une arme pour la chasse au dragon tu parles, quelque chose de très méchant se tramait derrière tout ça, j’ai eu soudain comme une révélation, Isabelle Messmer m’avait menti, des violences elle en avait déjà subi, c’était évident, il faudrait creuser ça, mais pour l’instant revenons à ma sœur, et à ma mère qui était en train de me laisser entendre, non, de me dire clairement que puisque la préparation du bac semblait me laisser du temps libre j’aurais été bien inspiré de le consacrer à mes proches. Peut-être que si j’avais été là plus souvent ma sœur se serait confiée à moi alors qu’elle venait juste de craquer à l’occasion de son premier bulletin, baisse inquiétante des résultats, qu’est-ce qui se passe ? Et les enseignants, ils n’avaient rien remarqué ? Et les surveillants ? Tous ces gens avaient promis d’être plus vigilants à l’avenir mais Annette était persuadée que ça ne ferait qu’aggraver les choses.

J’étais sur le point d’exploser, comme le verre de lait sur le trottoir, je me suis dominé, j’ai dit à ma mère que je pouvais me débrouiller pour attendre Annette au moins certains jours à la sortie du collège, ça a paru la tranquilliser, mais dans mon for intérieur je me rendais compte de mes limites, je n’étais pas de taille à lutter contre cette pieuvre, il aurait fallu un magicien, ou peut-être tout simplement un père, un vrai, et j’étais sur le point de demander à ma mère ce qu’était devenue la couverture jumelle, donc à lui parler du rideau dans l’immeuble en face, j’ouvrais la bouche pour le faire quand j’ai brusquement mesuré le mal que j’allais lui causer pour ce qui n’était sans doute qu’une coïncidence.

Elle était plus détendue, presque soulagée, elle aurait peut-être même réussi à redormir un peu, mais elle a préféré continuer à papoter, à cinq heures on a chanté à voix basse la chanson de Dutronc, c’était marrant parce que vu comme ça et à une telle distance du lever du soleil Paris était loin de s’éveiller, mais bon, on était debout, nous, enfin façon de parler, ma mère a fait des mots croisés et moi je me suis concentré sur mon poème pour ma sœur, ça ne pouvait mieux tomber.

En réalité, ça n’a pas donné grand-chose, parce que, libre désormais de repenser à mon rêve, je ne parvenais pas à effacer de mon esprit l’horrible vision sur laquelle il s’achevait.

Vous vous rappelez l’arrivée de Jules Laforgue en fauteuil volant et ce moment où je jetais un œil de l’autre côté de la rue, vers la mystérieuse fenêtre.

Elle était ouverte et, les mains posées sur la rambarde, se tenait face à moi l’homme le plus hideux que j’aie jamais vu.

Ne comptez pas sur moi pour vous en faire un portrait fidèle. À supposer que j’en aie le talent et le cran, je risquerais de vous traumatiser à vie. Et par ailleurs je sais pouvoir compter sur votre imagination.

Le fait est je ne m’en suis pas encore remis. Chaque fois que j’ai besoin de reprendre mon sérieux, de réprimer une envie de rire, c’est le plus sûr moyen : je convoque l’image de ce personnage. Je lui ai donné un nom, mais vous me permettrez de le garder secret. De votre côté, tâchez de vous pénétrer de cette idée : moi qui ai vu quantité de films d’horreur, je ne connaissais et je ne connais toujours pas de visage plus terrifiant.

À six heures et demie, après m’être douché vite fait et avoir avalé deux barres d’ovomaltine, je me suis apprêté à décaniller. Il était tôt, mais j’étais censé passer « chez Louis » récupérer mon cartable. Ma mère avait l’air crevée. Dans ses yeux pourtant le fond de tristesse s’était éloigné, elle a même plaisanté sur le pouvoir du maquillage, dans cinq minutes elle serait une autre femme, au boulot personne n’y verrait que du feu, je lui ai demandé de quoi m’acheter des tickets de métro, prétendant avoir oublié les miens dans mon cartable, on a évité de justesse une nouvelle scène.

« Ben comment que t’es rentré alors ? »

J’ai dû l’avouer : j’avais truandé. Elle n’était pas contente, évidemment, Faut jamais faire ça mon chéri, imagine si tu te fais prendre, mais elle m’a pardonné pour cette fois.

« T’as pas oublié ta dissertation au moins ? »

Je lui ai montré l’espèce de pochette qu’elle m’avait filée, un truc à fermeture éclair très moche mais où ma copie serait plus à l’abri des possibles intempéries que dans la chemise à rabats. Je lui ai dit de bien embrasser ma sœur, je l’ai bien embrassée elle aussi, et je suis parti.

J’avais décidé de faire à Annette la surprise d’aller la chercher à la sortie du collège. Je m’en réjouissais déjà. Mais j’avais un projet à plus court terme, et il ne vous étonnera pas : je voulais explorer l’immeuble d’en face.

La rue était déserte. J’ai trouvé sans peine comment me faufiler entre les grands panneaux d’aggloméré et je me suis retrouvé dans le hall. Restait le problème de l’obscurité. En prévision, j’avais discrètement taxé la lampe de poche toujours rangée dans le tiroir de la cuisine. Elle éclairait mal, la pile devait être en bout de course, mais c’était mieux que rien. Mieux valait quand même l’économiser. Alors je m’en suis passé le plus possible pendant mon ascension.

À mesure que je grimpais, mes yeux s’accoutumaient aux ténèbres. Et, comme les portes des appartements étaient au minimum entrouvertes, certaines béant sur un vide blafard, je pouvais de loin en loin savourer des bribes d’éclairage urbain comme on reprend sa respiration.

Arrivé au deuxième étage, je suis carrément entré dans un de ces appart’s et me suis avancé vers la rue, jusqu’à voir un peu plus haut la fenêtre de notre salon. Elle n’était pas totalement obscure. La lumière devait provenir de l’entrée ou de la cuisine, où peut-être Annette déjeunait. Je ne savais plus trop où j’étais, je crois que je n’aurais pas été autrement étonné de me voir moi-même penché à la fenêtre en train de regarder au-dehors et plus précisément de contempler le trottoir où s’épanouissait toujours la grande araignée blanche, mon œuvre et celle du hasard. Ce qui se serait passé si j’avais croisé mon propre regard, je n’en sais rien, mais cette perspective m’a bien chatouillé l’esprit, et j’allais gagner le troisième étage quand je me suis immobilisé.

Au-dessus de ma tête, c’est-à-dire dans la pièce qui m’intéressait le plus, le plancher avait craqué.

Or j’étais à bout de forces et de nerfs, j’avais encore devant les yeux non une simple vision de cauchemar, mais la pire que vous puissiez concevoir à la faveur d’un mauvais trip ou d’une cuite au Manor (je sais de quoi je parle).

Me suis-je évanoui ? Ai-je détalé ? Hurlé ? Sauté par la fenêtre ?

Rien de tout ça. J’ignore comment j’ai réussi à opter pour ce seul parti : attendre, réfléchir.

J’étais sûr de n’avoir fait aucun bruit. En outre je n’avais pas encore utilisé ma lampe. Personne ne pouvait savoir que j’étais là. Fort de cette certitude, j’ai repris lentement mon calme et mon souffle. J’y voyais assez clair maintenant et j’avais suffisamment reconnu les lieux pour pouvoir me replier rapidement en cas de danger.

Voilà pour le côté rationnel.

Mais la vérité, c’est que je n’avais pas peur. Le danger, je n’y croyais pas du tout. J’étais ému, ça oui ! Je me sentais pour ainsi dire accueilli, adopté par le peuple des fantômes.

Je perçois votre agacement ou votre embarras : qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Quels fantômes ?

Si vous êtes de ces lecteurs tatillons, prêtez-moi votre attention pendant quelques secondes avant de trancher : représentez-vous le décor, les circonstances, et avouez qu’il y avait de quoi être effrayé. Ajoutez à ça mon état physique et psychologique, et demandez-vous d’où je tirais ma sérénité – relative, j’en conviens. Je ne me suis pas jugé courageux pour un sou, encore moins héroïque. En revanche, je me rappelle précisément m’être fait la réflexion que j’étais passé de l’autre côté d’un miroir invisible. Et même, j’ose l’écrire ici en lettres publiques, j’ai entrevu, l’espace d’un bref instant, la possibilité que je sois mort – par exemple, d’une chute accidentelle au cours de mon expédition ; ce n’était pas sans raison que ces lieux avaient été condamnés –, et que j’aie rejoint l’autre monde. Vous voyez ? J’ai eu cette idée, et je l’ai chassée parce qu’elle ne me servait à rien. Ce qui m’importait, c’était ce que je vivais, non l’interprétation que quiconque – moi compris – pourrait en faire. Ou, plus exactement, l’expérience et sa signification formaient un tout uni : il n’y avait pas lieu de s’interroger sur le pourquoi ni sur le comment. C’était comme quand on fait l’amour. Avec d’énormes différences, bien sûr.

Fantôme ou pas ayant ou non affaire à des fantômes, je suis donc monté au troisième. Le bruit ne s’était pas reproduit. Moi-même j’étais resté parfaitement silencieux. Je suis arrivé devant la porte de l’appartement en face du nôtre, juste au-dessus de celui que je venais de quitter. Elle était fermée.

La peur est revenue d’un coup, pas la même cependant : un mélange de déception et d’anxiété. Depuis mon entrée dans l’immeuble je n’avais rencontré aucun obstacle. Là, je butais contre la réalité. Il allait falloir s’en accommoder, imaginer des gestes, des ruses. Tout redevenait ordinaire et compliqué.

J’ai posé ma pochette sur une marche de l’escalier, pour avoir les mains libres, et à la maigre lueur de ma lampe j’ai examiné de près cette porte. Impossible de l’ouvrir de l’extérieur. L’espèce de bouton qui saillait en son centre était purement décoratif, il ne tournait même pas.

J’ai regardé par le trou de la serrure et je n’ai rien vu. Collé une oreille au panneau, écouté. Silence total.

Que faire ? Frapper ? Je m’en sentais incapable.

Je ne voulais pas non plus repartir comme ça. À tout hasard je suis monté au quatrième. Je me disais que si l’appartement du dessus était ouvert j’y entrerais et manifesterais ma présence, en faisant craquer le plancher par exemple : j’inverserais les positions. On verrait bien ce qui se passerait.

J’ai repris ma pochette et l’escalier.

L’appartement était effectivement ouvert. Je l’ai traversé à pas résolus jusqu’à la fenêtre, d’où j’avais une vue plongeante sur ma chambre, toujours à demi éclairée par la lumière de l’entrée ou de la cuisine. J’ai ouvert les battants en grand. L’air froid m’a ragaillardi. Et, malgré le contraste évident entre les deux scènes, j’ai pensé à La Nuit américaine, le moment où les amants de Je vous présente Paméla paraissent au balcon de leur chambre d’hôtel : un moment plus que lumineux, solaire. Ça m’a frappé, parce que je ne voyais pas le rapport avec ma situation, à moins de considérer ce lieu où j’étais comme un décor factice. J’ai aussi repensé à cette idée que j’avais eue tout à l’heure, l’éventualité de me trouver face à face avec moi-même.

De l’autre côté de la rue, Annette et ma mère se préparaient à vivre une de leurs mornes journées de victimes. Ne pas les voir avait des avantages. Je me suis penché vers la fenêtre du dessous, toujours masquée, toujours obscure. Ça ne voulait pas dire qu’on ne nous espionnait pas, depuis longtemps peut-être. Mais pourquoi ? Et pourquoi avec ce mélange de discrétion et d’ostentation ? À moins que l’on n’ait pas su que cette couverture nous rappellerait des souvenirs. Comment du reste ma mère avait-elle pu ne pas la remarquer ? Ou alors elle rentrait trop tard du boulot pour avoir encore l’énergie de regarder dehors ? Et Annette ?

Mon trouble se muait en colère. J’ai refermé bruyamment la fenêtre et frappé un grand coup de talon sur le plancher.

Pas de réaction.

Les minutes s’écoulaient. J’allais finir par me mettre en retard.

Je n’avais plus qu’à redescendre.

Dès les premières marches, j’ai envisagé ce qui allait arriver. Ça fait qu’en repassant devant la porte je n’ai pas été vraiment surpris de la voir entrebâillée.

Ah ! on voulait jouer ?

J’ai poussé du pied le panneau, qui s’est ouvert en grand et est allé heurter la cloison. Devant moi j’ai reconnu la même entrée que dans les autres appartements, mais plus sombre, à cause de cette fameuse fenêtre occultée qu’on distinguait dans l’axe.

« Y a quelqu’un ? » j’ai crié.

En vain.

Ça m’a rappelé ma dernière soirée chez la Rondelle. D’entendre mon appel résonner dans la cage d’escalier m’a fait éprouver toute ma vulnérabilité. Disons-le franchement, j’ai eu la trouille. Tant pis, je n’entrerais pas, pas maintenant. Je reviendrais en plein jour. Je me répétais ça en dévalant l’escalier, de plus en plus vite, jusque dans la rue, où j’ai continué à courir, ce qui m’a permis dattraper mon bus, juste avant qu’il reparte, ouf ! j’ai respiré un grand coup, et je me suis rendu compte que j’avais laissé ma pochette dans l’immeuble.

 

(À suivre.)

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