Tous les pigeons s’appellent Norbert, 9

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 9

 

Je vais être honnête : en voyant la tête du commissaire j’avais deviné que Jean-Guy nous avait quittés, comme on dit, mais pas de cette façon-là. C’est même la dernière personne à qui j’aurais prêté des idées de suicide, mais ç’avait été pareil pour sa mère. Je suis parti à gamberger tous azimuts, et, par honnêteté encore, je vous avouerai que ce qui me chagrinait le plus dans ce rebondissement c’est la difficulté où je me trouvais désormais de brancher le commissaire sur le chapitre de son frère. J’aurais pourtant bien aimé vérifier une intuition que j’avais eue, qu’après mes révélations les deux frangins s’étaient parlé de moi, d’où l’espèce de faveur dont je me sentais l’objet. Surtout, je n’avais pas renoncé à savoir en quoi consistait cette fameuse proposition que le magicien souhaitait me faire. Il allait falloir attendre.

Le commissaire avait raccroché. Il me regardait comme on mesure de l’œil un meuble à déménager. Il s’est levé, j’ai obéi au signal.

« Le décès a été constaté tôt ce matin. L’hôpital s’apprêtait à nous alerter. Je file là-bas. Vous, vous allez en cours. Votre mère y tient. Et moi aussi. »

Il m’a poussé vers la sortie, cueillant au passage son manteau. On a dévalé l’escalier, et je me suis retrouvé une fois de plus en carafe, me repérant, m’orientant sans but ni désir.

Ce que j’ai fait, j’ai repris le métro, en m’accordant jusqu’à Gare de l’Est pour choisir ma destination – le lycée ou le quartier latin.

Vous devinez quelle correspondance mon karma m’a rendue la plus séduisante. Non, vraiment ?

Je suis descendu à Odéon, et par la rue du même nom puis la rue Corneille j’ai gagné le Petit Suisse, qui venait d’ouvrir. Je n’avais plus un centime, et l’arabica du commissaire était déjà loin. Je suis entré, comptant sur mes bonnes relations avec Jérôme, le serveur.

« Mais bien sûr, tu me paieras plus tard ! »

Mieux, il m’a offert un croissant. Devant mon air incrédule, il m’a expliqué qu’il venait de découvrir un bouquin génial. Il l’a sorti de derrière une pile de corbeilles métalliques, l’a ouvert et m’en a lu un  passage. Il y était question d’un type, le narrateur, qui à une époque de sa vie se goinfre régulièrement de croissants chez Capoulade en prétendant toujours n’en avoir pris qu’un seul, et le serveur estomaqué lui fiche la paix.

On en aurait pleuré tous les deux de tant d’humanité.

« Dis donc, il m’a fait, c’est qui cette pépée qui te cherche ? »

J’ai failli renverser mon chocolat.

« Jolie avec ça. Mes compliments. »

Il me l’a décrite. J’ai reconnu la fille des 4S. J’ai reconnu quelqu’un que je ne connaissais pas !

« Elle a pas donné son nom ? Sophie ?

– Non, elle a juste dit qu’elle cherchait Norbert, un joueur de go.

– Elle joue ?

– Les filles jouent pas au go. À part Marie-Hélène. »

Et bientôt Clémentine, j’ai pensé. De fait, dans ce club du Petit Suisse, il n’y avait que des mecs, si l’on excepte la copine de l’un d’eux. Pas mauvaise tacticienne d’ailleurs. Avec une ombre de moustache qui n’était pas tellement mon truc.

C’est Rémi qui m’avait fait découvrir l’endroit, que fréquentait assidûment un copain à lui, son condisciple à H4 depuis le « petit Lycée », amateur du noble jeu, plus par snobisme que par réelle attirance, pas doué en tout cas, bien que fils d’un célèbre intellectuel (célèbre dans ce petit monde). Il sortait plus ou moins avec la Marie-Hélène en question, qu’il avait initiée et qui le battait à chaque fois. Je m’étais pointé là un soir sans crier gare, Rémi, qui ne jouait pas et était venu en curieux, m’avait présenté dans l’indifférence générale, j’avais regardé une partie ou deux, demandé si je pouvais... – pourquoi pas ? – sourires bien faux-cul –, et en un quart d’heure j’avais battu un champion, qui avait passé tout le reste de la soirée à répéter autour de lui comme un chien en mal de caresses : Je ne me suis pas méfié.

Il aurait dû, en effet. Notamment quand j’ai protesté contre les neuf pierres de handicap. Trois me suffiraient, ai-je minaudé. Mais il ne pouvait pas savoir que j’avais une revanche à prendre. Je vous raconterai ça aussi un jour. N’ayez pas peur, je note tout ce qui me reste à vous dire, mais là le temps pressait, l’enquête avant tout.

« Elle est passée quand ?

– Hier soir. Tu sais bien, y avait tournoi. On t’a regretté. Pas que la fille. Et pas que toi. Manu s’est décommandé au dernier moment. Et Rémi était pas là non plus. »

Tu m’étonnes, il avait mieux à faire. J’ai demandé qui avait gagné.

« Lui, justement. Personne l’avait jamais vu non plus, un type incroyable. Un tout petit bonhomme tout gentil, mais qu’est-ce qu’il leur a flanqué comme dérouillée ! »

Cette fois, vous y êtes. Jérôme a grimacé en miroir, comme si j’étais tombé sur un os dans le croissant et qu’il eût compati par réflexe.

« Qu’est-ce que t’as ? Tu le connais ?

– Chauve ?

– Un œuf. Souriant jusqu’aux oreilles, y compris quand il leur mettait la pâtée. Avec de toutes petites mains hyper agiles. Tu le connais ? »

J’ai pensé à un truc.

« Est-ce qu’il a entendu, quand la fille demandait après moi ?

– Forcément, ils étaient ensemble. Qu’est-ce qu’il a, ce croissant ?

– Il est parfait. Ch’est cha copine ?

– Va savoir ! Mais non, je crois pas quand même. Y a bien trente ans d’écart. Une super nana, je t’assure. Attends. »

Il a refarfouillé derrière les corbeilles, dans son trésor, en a extrait un magazine sur papier glacé qu’il a ouvert du premier coup à la bonne page, comme Paula son Gaffiot (qu’elle disait), et qu’il m’a mis sous le nez.

« Ce genre. »

Bon, elle n’a aucun besoin de ma piètre publicité, cette vedette plane haut, et par ailleurs j’ai foi dans l’imagination des lecteurs. Si vraiment l’énigmatique souris ressemblait de près ou de loin à ce qu’il me montrait, j’étais un sacré veinard. Et d’autant plus malchanceux.

J’ai voulu prendre un air détaché, provoquant l’hilarité de mon informateur.

« La tête que tu fais ! À ta place, je grimperais au rideau. »

Il m’a fourni des précisions. Le type et la fille s’étaient pointés un peu après le début de la compétition. Tandis qu’elle s’enquérait d’un joueur nommé Norbert, il était allé regarder une partie et avait ingénument demandé s’il pouvait disputer la suivante avec le perdant. Il n’était pas inscrit, bien sûr, mais comme il y avait eu une défection (celle du copain de Rémi), on avait accepté. La fille était restée à côté de lui tout le temps en lui parlant à l’oreille et en regardant régulièrement vers la porte comme pour guetter les éventuels arrivants. Il avait bouleversé l’organisation du tournoi et pilé tous ses adversaires, y compris le champion que j’avais moi-même ratatiné la première fois (il devait pourtant se méfier davantage). Ils étaient repartis bras dessus bras dessous la fille et lui, enchantés de leur soirée, au point d’avoir tenu à payer une tournée. Ils laissaient derrière eux des amours propres endoloris et des cœurs écorchés. Mais il n’y avait pas eu moyen de connaître le nom du petit homme ni de son égérie.

Tel est en substance le récit que Jérôme m’a débité de sa voix nasillarde, puis il m’a abandonné pour aller servir d’autres consommateurs. J’ai vraiment cru que je rêvais, je me suis ébroué, j’ai fait quelques pas dans le café, dehors le jour était né, je me sentais à la fois vide et trop plein d’un tas de choses superfétatoires, j’aurais aimé que Jérôme revienne démentir toute l’histoire dans un grand éclat de rire, mais non, c’est des blagues, un champion sorti de nulle part, tu rigoles ! À la rigueur il pouvait garder le petit homme chauve et la fille et même leurs liens indécidables, mais pas le joueur de go !

La fille qui me cherchait. Pourquoi ?

« Pourquoi ? » j’ai dit tout haut. Des clients ont tourné la tête vers moi. Jérôme était de l’autre côté de la salle, en train de tailler une bavette à une vieille originale, une habituée dont on tolérait les innocentes manies comme de secouer les cendres de ses Pall Mall exclusivement sur sa table, entre deux invectives contre les rastaquouères, deux confidences non moins sonores à son mari défunt (qu’elle vouvoyait) ou deux splendides ronds de fumée.

Je suis retourné me percher sur mon tabouret, je me suis accoudé au comptoir et j’ai dû piquer du nez, pas longtemps, quelques secondes, mais j’ai fait coup sur coup deux espèces de rêves éclairs.

J’étais devant la porte de Paula, j’entendais ronfler quelqu’un dans sa chambre, j’entrais et je trouvais mon magicien couché nu sur le lit. Seul, c’est toujours ça.

J’étais aux marionnettes du Luxembourg, trépignant avec les enfants, le spectacle s’intitulait « Pigeon ! », un  des personnages était mon magicien, tiens, me disais-je, c’est drôle, qui peut bien manipuler cette marionnette-là ? Je me levais, j’allais discrètement passer la tête dans les coulisses, et qui était le marionnettiste ?

Ça m’a donné une idée. Je ne savais de toute façon pas quoi faire de ma matinée. Autant aller rôder au Luco. Il ne pleuvait pas, et tout en déambulant je tirerais mes plans.

« T’es sûr que tu veux pas t’allonger quelque part ? » a dit Jérôme. « T’as vraiment l’air crevé.

– J’ai passé une nuit blanche. Mais te tracasse pas, je vais marcher, c’est ce qui me remet en forme. »

Il a insisté. Ils avaient une petite chambre au-dessus où il se reposait le midi les jours où comme celui-là il avait fait la fermeture et l’ouverture.

– T’en as donc besoin, j’ai dit.

– On tient à deux, pas de problème. »

Je n’avais aucun doute quant à la pureté de ses intentions, mais aucune envie non plus de me claquemurer. Je l’ai remercié, pour ça et pour le reste, et je suis parti.

J’avais à peine traversé la rue de Vaugirard que je me suis reproché mon étourderie. La chose que j’aurais dû faire, c’est téléphoner à ma mère. Elle n’apprécierait pas que je l’appelle à son travail, mais je commencerais par lui demander pardon pour la scène de tout à l’heure, et je lui parlerais de l’enterrement. Il fallait tirer cette affaire au clair.

Seulement je déteste rebrousser chemin, alors j’ai longé le parc. Un peu plus haut il y avait une cabine, et je trouverais bien un passant à apitoyer de quelques piécettes. Au pire, je pousserais jusqu’au Malebranche, où j’étais moins connu mais où c’était bien le diable si on ne me laissait pas appeler ma mère en urgence.

Voilà comment on se console de n’avoir pas un sou. On se dit qu’on pourra toujours compter sur son esprit. Ou sur le cœur des autres. Bref, sur sa propre naïveté.

J’en ai eu assez vite assez d’apostropher les passants et même les passantes. J’avais essayé diverses mimiques et attitudes, souriant ou tremblant ou les deux, le Laforgue visible ou non, le duffle-coat boutonné ou grand ouvert, j’imaginais une maman : Commencez par fermer votre manteau, jeune homme, vous allez prendre froid. – Vous avez raison, ma mère me le dit souvent. D’ailleurs elle est à l’hôpital, il faut que je l’appelle. Vous n’auriez pas quelques francs ? C’est loin, c’est en province, etc. Je t’en fous ! Que des rombières haineuses et des bourgeois apeurés, ou l’inverse, qu’il crève, ce parasite ! ou dans le meilleur des cas des étudiants fauchés.

Cependant cette histoire d’hôpital avait réveillé en moi un vieux souvenir, et vous allez en profiter. Je vous devais cette précision, la voici. Le temps du trajet jusqu’au Malebranche.

Les gens qui n’aiment pas les univers médicalisés, j’en connais, ils sont probablement la majorité, mais ce que j’ai vécu je ne le souhaite à personne.

J’avais douze-treize ans, j’étais tombé follement amoureux d’une fille qui en avait onze. On s’était rencontrés l’été en colo, par son travail et le comité d’entreprise ma mère avait pu nous offrir ça, à ma sœur et à moi.

Encore aujourd’hui je ne peux pas la nommer. Ni la décrire. Vous n’aurez là aussi qu’à l’imaginer.

Peut-être que si elle avait vécu elle serait devenue comme l’inconnue du 4S et maintenant du Petit Suisse ? Une vamp, une star ? Je m’en fous autant qu’à l’époque, où je m’en foutais royalement. Il n’y avait rien de sexuel dans cet amour, ou alors je n’ai rien compris. On ne se touchait pas, on n’aurait pas su. Mais je n’ai jamais aimé personne aussi fort, ne me suis jamais senti aimé comme ça. Elle, de fait, elle habitait loin ! Pour la voir, j’ai fugué plusieurs fois. C’est pour ça que j’ai redoublé ma quatrième. Alors que notre projet c’était d’arrêter l’école, d’aller vivre tous les deux dans la montagne. Ou sur une île. Loin de tous et de tout. Avec son chien quand même. Qui s’est laissé mourir après sa maîtresse. Il a fallu que je fasse mon deuil du setter aussi. Bon, c’était plus facile.

Je ne pouvais simplement pas la quitter. Ma mère, les gendarmes (on avait fini par me retrouver), le personnel de l’hôpital, tous ont dû l’admettre : je passerais mes jours et mes nuits – ses derniers jours, ses dernières nuits – à son chevet. Et ses parents, me direz-vous ? Eh bien ils m’ont toléré. Ils se persuadaient que c’était mieux pour leur fille. Ils étaient prêts à tout faire pour elle, vu qu’il n’y avait rien à faire. Les médecins ne leur avaient pas caché.

Nous arrivons au Malebranche. Vous voyez, ça n’a pas été long. Pour d’autres détails, je préfère vous le dire : c’est non. J’aimerais mieux ne pas revenir sur cette histoire. À la maison, on n’en parle jamais.

Le patron a été sympa, il m’a laissé téléphoner gratis. Il m’avait repéré comme un copain de Clémentine, une bonne cliente. Je ne l’ai pas précisé, mais en général c’est elle qui payait pour Rémi. Encore un pauvre. Enfin, tout est relatif. Plus tard, l’histoire de Rémi, s’il vous plaît. Ça sonne.

J’avais eu beau me préparer, je n’ai fait que bafouiller. On m’a quand même passé ma mère, et je les ai trouvés bien indulgents voire légers.

« Qu’est-ce qui te prend de m’appeler au boulot ? elle m’a fait d’une voix glaciale. Tu trouves que c’est pas assez compliqué comme ça ? »

Elle m’a écouté, s’est radoucie. Jusqu’à un certain point.

« L’enterrement ! Tu n’y penses pas ! Jamais j’aurais obtenu ma demi-journée !

– Donc tu étais au courant. Pourquoi tu m’en as pas parlé ?

– Parce que t’as mieux à faire, l’année du bac. Et ton cartable, au fait ? Ils l’ont retrouvé ? »

Je lui avais raconté qu’avec tout ça il était resté à la station de métro. Elle n’aurait pas gobé un autre mensonge, par exemple que je l’aie oublié chez un copain, encore moins toléré la vérité.

« Oui, j’ai fait, je l’ai.

– Tant mieux, parce que j’ai pas les moyens de t’en payer un autre ! »

Sur ce, elle m’a quitté, désolée, débordée, bise et à ce soir.

Esprit de contradiction, me direz-vous, fréquent chez les ados (comme si je ne l’avais pas remarqué ! Ça m’amusait et en même temps ça m’agaçait, je voyais les limites du truc), toujours est-il que je me sentais fondé à me rendre à Pantin pour l’inhumation. Il y a comme ça des festivités auxquelles on peut participer sans y être invité. J’avais d’ailleurs été suffisamment éprouvé ces derniers temps pour que ma présence à une telle cérémonie ne paraisse pas trop scandaleuse. Je prendrais le métro à Maubert, je changerais à Austerlitz, après c’était direct jusqu’à Église de Pantin, le terminus, je finirais à pied. Mais auparavant je me serais arrêté au bahut et j’aurais tapé un copain pour déjeuner dans un troquet. Ou demandé une avance à Douvenou.

« On va faire comme ça. »

Le patron m’a demandé de répéter.

« Merci pour le téléphone, j’ai dit. À propos, toujours pas de flipper ?

– Ces conneries ? C’est pas demain la veille. »

Il s’est penché vers moi. Il attendait que je me rapproche. J’ai fini par piger qu’il avait un truc à me dire discrètement.

« Écoute, petit, t’as peut-être besoin d’argent. Il paraît que t’es bon en allemand. Tu voudrais pas donner des cours à ma fille ? »

La source ne pouvait être que Rémi. Encore un qui s’était laissé bluffer par mon accent. Quand même, j’étais flatté, et alléché.

« En quelle classe elle est ?

– En seconde.

– Tope là », j’ai fait.

D’un coup d’un seul j’avais retrouvé tout mon dynamisme. Au point que Pantin ne m’attirait plus autant, mais quelque chose me disait que j’avais intérêt à me forcer.

Avant de repartir, j’ai interrogé le patron sur Laforgue. Se rappelait-il ce petit homme qui était là avec moi la semaine précédente ? Il disait connaître l’endroit. Peut-être y était-il revenu depuis ? Je lui ai décrit mon magicien.

« Jules Laforgue. Comme le poète. »

Vous parlez si ça lui parlait ! Il réfléchissait néanmoins.

J’ai cru bon d’ajouter qu’il avait un frère commissaire de police. René Laforgue.

Il hochait négativement la tête.

« Je vois pas. Quoique... Tout petit ? Chauve ?

– Oui, et magicien. Enfin, prestidigitateur.

– Y a bien un client qui ressemble à ça, mais je sais pas s’il est presgi... chose. En tout cas il s’appelle pas Jules.

– Comment alors ?

– Norbert, je crois. »

 

(À suivre.)

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