Tous les pigeons s’appellent Norbert, 2

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 2

 

Ça s’était passé un vendredi. J’avais cinq jours à attendre, dont un week-end. Le dimanche ça irait, mais un samedi de décembre dans un Paris surexcité par l’approche des fêtes, merci bien ! À Clichy où vivaient ma mère et ma sœur ça ne serait pas beaucoup plus paisible, et ce jour-là justement elles courraient les magasins, fauchées qu’elles étaient. Ça me foutait en rogne. Alors comment employer mon samedi ? Je ne suis pas un lève-tard. En plus de ça ma logeuse respectait mon sommeil comme la merde le paillasson. Si le temps le permettait, j’irais bouquiner dans un coin tranquille, au pire je me rabattrais dans un café pas trop bruyant. L’après-midi je pouvais me faire plusieurs vieux films dans des salles pas chères et peu fréquentées du quartier latin. Il me faudrait quand même taper quelqu’un de cinq ou dix balles. Et puis il y avait la bouffe. J’ai toujours eu bon appétit ; à cette époque, j’étais insatiable. Le poulet dominical dont je flairais déjà le fumet, je le finirais sans broncher après que ma mère et ma sœur en auraient prélevé une aile et son blanc, mais je l’aurais bien dévoré tout seul avec la pyramide de frites qui lui ferait pendant. C’est ce que la Rondelle ne voudrait jamais m’offrir.

Madame Rondeau était une vague parente de ma mère qui habitait à deux pas du lycée où j’étais censé préparer le bac. Elle vivait seule, son mari étant mort d’un cancer et son fils gendarme en Nouvelle-Calédonie. Moyennant quelques picaillons, elle m’hébergeait dans la chambre d’icelui et me nourrissait, ou plutôt, le matin, me fournissait un bol de café avec un bout de pain, vérifiait que je glissais dans mon cartable l’infâme sandwich qu’elle avait sournoisement confectionné pour mon déjeuner et que je donnais en route à tel ou tel sans-le-sou, et, le soir, m’obligeait à ingurgiter un plat de nouilles ou de pommes de terre bouillies (« on sait ce que vous aimez, les jeunes ») agrémenté d’un colombin de beurre rance et constituant la garniture d’une tranche du même jambon aux reflets nacrés mais plus souvent verdâtres, couleur en somme de la mouche qui ne tarderait pas à y pondre si ce n’était déjà fait, que celui qui devait me recharger en protéines aux alentours de midi. À cette heure-là, je préférais me laisser entretenir par mes camarades de classe, dont certains étaient aussi désintéressés voire généreux que riches, et je veux rendre ici hommage à l’ami Douvenou, qui m’a fait profiter de son argent de poche sans jamais rien me demander en contrepartie, sauf de traquer les fautes d’orthographe dans ses dissertations et de partager son engouement pour cette merveille du génie humain, la NSU à moteur rotatif de son père.

L’arrangement avec la Rondelle excluait le week-end, ma mère croyant me tenir par ce lien, mais approche de Noël ou pas je rentrais rarement le samedi, justifiant ces infidélités par divers mensonges, un cours à réviser avec un copain, un rendez-vous avec une petite amie. De fait, on verra que je n’étais pas frustré de toute vie sentimentale, de tout commerce charnel, mais pour ma mère il n’était pas question que je passe la nuit avec une fille, et si c’était chez un garçon il fallait que ce soit sans la moindre équivoque. Quand j’ai atteint ma majorité, j’ai eu envie d’envoyer promener toutes ces conventions et de vivre ma vie, mais j’avais du mal à quitter les miens, ma sœur surtout, et je ne me voyais pas non plus suppléer le père de famille en aidant à faire bouillir la marmite. Ma mère quant à elle m’avait clairement dit qu’elle espérait ne pas devoir m’entretenir au-delà de la Terminale.

Bref, j’étais prêt à me lancer dans toute entreprise qui me rapportât de quoi subvenir sans trop d’efforts à mes modestes besoins, et c’est à quoi j’ai pensé quand Laforgue m’a parlé de proposition. Je me suis monté des scénarios de dingue, si le rêve nourrissait son homme je m’en serais repu jusqu’à nos retrouvailles, mais en attendant je n’avais toujours pas de programme précis pour le lendemain, et aucune envie de rentrer à Clichy. Une certaine logique aurait voulu que je m’occupe des cadeaux de Noël. Sauf à recourir au vol il était clair que j’allais devoir les fabriquer moi-même. Heureusement je n’avais pas mon pareil pour torcher un poème ou un dessin. Enfin ce n’est pas ça qui allait occuper mon samedi ni garnir mon estomac, et mes cinq francs trente-cinq ne me mèneraient pas loin.

« Salut, Norbert ! »

J’ai sursauté. Je me demande si je ne m’étais pas tout bonnement endormi devant mon verre vide. J’ai levé les yeux. C’était bien la voix de Rémi. Il était accompagné d’une fille que j’avais déjà vue mais pas avec lui, et qui dans mon souvenir se prénommait Clémentine, une brune plutôt fluette mais extrêmement mignonne avec une petite tête ronde fendue de deux grands yeux noirs surmontés d’épais sourcils et une peau hâlée, les joues parsemées de taches de rousseur.

Je les ai invités à ma table. Pendant qu’ils s’installaient (« on se connaît », on a dit en même temps Clémentine et moi, c’était comique), j’ai fourbi l’instrument de ma gloriole. J’ai même attendu l’arrivée des consommations, dont mon troisième demi. Je m’étais assuré que mes commensaux régleraient leur écot.

« Devine, Rémi, qui était assis à ta place il n’y a pas dix minutes.

– Giscard ?

– Jules Laforgue. »

Ça la lui a coupée. Mais il a vite retrouvé ses esprits.

« Tu n’as pas perdu de temps. Ni moi mon conseil.

– Nîmois que nous saluons au passage.

– Éclaire-moi, mon bon. Tu sus donc...

– Comme un cochon.

– Tu pus...

– Comme un bouc.

Clémentine écarquillait ses jolis yeux, tout en plissant le nez au-dessus d’une moue craquante.

« ... évoquer avec assez d’efficace le poète pour qu’il prît corps ici ?

– En chair et en saucisse. Non, c’est plus con. Il s’agit d’un homonyme. »

Je leur ai raconté, tout en admirant la petite bouche de Clémentine et les fossettes qui jouaient à cache-cache entre ses pommettes et les commissures de ses lèvres. Je me gênais d’autant moins, enhardi par une légère ébriété, qu’elle devait avoir l’habitude qu’on la dévore ainsi des yeux et qu’y déroger pouvait la mettre mal à l’aise. Il m’a été plus difficile de soutenir son regard quand elle a pris la parole, tant l’éclat de ses yeux l’embellissait encore.

« Génial ! Il va t’apprendre des tours, tu vas devenir son assistant ! Et un jour tu seras Norbert le Magicien ! »

Je me demandais si Rémi sortait avec elle. Il en était capable, le salaud ! Je ne lui en aurais pas voulu, je l’aurais juste un peu envié.

« Alors, cette hypokhâgne ? » j’ai fait.

« Et cette hypocloud », a galamment complété Rémi – ils n’étaient pas dans la même classe. « Ça suit son cours. Celui de Ferrand est de plus en plus chiant. Mais en grec, on s’éclate.

– J’aurais dû faire du grec », a dit Clémentine.

« Tu n’as qu’à me rejoindre dans ma chambrette.

– Pour tomber sur un de vos cinglés ? Tu as vu les deux qui se sont battus à la cantine ce midi ? Il devait y avoir Putois dans le lot.

– Quelle brute, ce mec ! L’autre jour devant le bahut une fille lui a dit quelque chose qui lui a pas plu, il l’a précipitée dans les mobylettes garées sur le trottoir.

– Et personne n’est intervenu ? » j’ai dit.

« Nous sommes trop lâches, mon bon. »

Il s’est consolé à la bière.

« Pourquoi on vous a mis avec eux ? »

En fait de chambrette, Rémi et ses copains internes partageaient un immense dortoir avec les cyrards.

« Parce que les cornichons sont des littéraires, figure-toi. Tu n’en douterais pas si tu les entendais gueuler leurs chants de para à sept heures du matin, les anciens aboyer sur les bizuts et ceux-ci s’aplatir devant leurs aînés. Brames, brimades.

– Bromure ?

– Ah non ! pas de gaspillage.

– Et avec les Sénégalais, ça se passe comment ? » a demandé Clémentine.

Il y en avait trois en prépa, dont deux internes.

« R.A.S. C’est surtout le froid le problème. Et on n’est pas encore au cœur de l’hiver.

– Les dortoirs ne sont pas chauffés ?

– Les radiateurs sont chauds, pour eux ça va, tout autour c’est glacial. Va chauffer un hall de gare. Le confort, ce sera pour plus tard, quand on aura eu le concours.

– Les pauvres », a dit Clémentine.

J’ai cru que Rémi allait lui caresser la joue, et peut-être qu’il s’est retenu de le faire. Il a juste dit :

« Bon, il ne pleut plus. On y va ? »

Il la raccompagnait chez elle, de l’autre côté du Luco. Depuis quand ça durait ce petit jeu ?

« Qu’est-ce que tu fais après ? » j’ai demandé.

Il m’a regardé d’un air stupide. Un garçon si vif !

« Après quoi ?

– Ah ! tu ne vas pas repartir tout de suite. »

Cette fois il avait surtout l’air gêné. Clémentine elle non plus ne savait plus où se mettre. J’ai enfoncé le clou.

« Vous allez faire du grec ? »

Ils ont daigné sourire sans se regarder, mais j’étais fixé sur leurs sentiments mutuels et réciproques.

« Moi, je vais retrouver Joseph. »

J’ai pris congé des deux tourtereaux. On s’est séparés sur le trottoir, je leur ai souhaité un bon week-end et j’ai commencé à remonter la rue. Je me disais que je n’aurais pas dû boire ce troisième demi, surtout si je devais effectivement retrouver Joseph. Il n’était pas facile de rester sobre en sa compagnie.

 

 

Joseph avait ses habitudes aux 4S, les Quatre Sergents, une des annexes du lycée Henri IV. Il m’y avait emmené un soir, et c’est là que j’avais rencontré la petite bande d’internes dont Rémi faisait partie. Ils s’y retrouvaient après le dîner pour jouer au flipper et boire des coups de blanc, quand ils ne descendaient pas au bar de l’X faire un 421 en sifflant de petits calvas. J’aimais bien ces garçons, leur culture, leur humour. Il y avait parmi eux des fils de bourgeois de province mais aussi quelques prolos distingués par leurs maîtres [1]. On sentait chez certains une banale ambition, chez d’autres une réelle aptitude à rendre la vie plus intéressante, d’autres encore étaient franchement paumés. Le groupe m’avait adopté, mais je préférais les fréquenter individuellement, au gré des circonstances. Dans la journée, ils étaient différents. D’abord ils étaient mêlés aux externes, aux filles en particulier, comme Clémentine, et même à quelques profs. Ils étaient moins libres, ils se surveillaient. S’ils se lâchaient, c’était aussi ou surtout pour amuser la galerie. Le soir, qu’ils aient picolé ou non, ils étaient plus vrais.

Ils devaient quand même faire attention à l’heure de fermeture de l’internat. Moi, j’étais censé me coucher tôt, le sommeil d’avant minuit compte double, disait ma mère, et la Rondelle l’avait bien assurée de sa scrupuleuse vigilance (sans lui promettre de ne pas remuer ses casseroles dès qu’elle me croyait endormi), mais je m’étais fait faire un jeu de clés supplémentaire, j’accrochais les autres bien en évidence près de la porte, et les soirs où ma pâtée à peine avalée je ne filais pas dans ma chambre pour soi-disant travailler, en réalité pour attendre en bouquinant l’extinction des feux avant d’en rejoindre de plus chaleureux, je me payais le luxe de demander à ressortir juste une heure, deux au maximum, et respectais si exactement la consigne que ma logeuse, vacarme excepté, me fichait une paix aussi royale que celle qu’elle s’autorisait à elle-même. Je ne comptais plus les nuits où, rentrant à pas d’heure, je m’étais endormi bercé par ses ronflements. Mais, je le répète, je suis un lève-tôt. Je récupère vite, et si dans la journée j’avais un coup de mou je trouvais toujours un coin pour m’assoupir, en évitant quand même de le faire en cours. Comme j’y allais peu, le danger n’était pas bien grand.

Sans Joseph, je n’aurais jamais mis les pieds dans un troquet plein de lycéens, a fortiori de cette catégorie qu’on appelle l’élite. Je dis que ceux-là m’avaient adopté, mais c’est moi qui suis allé vers eux. Le flipper m’y a aidé. J’ai appris à Rémi comment faire une fourchette, branler l’appareil sans tilter, deux ou trois autres trucs de base. Pas pour me mettre en valeur, je n’ai plus à prouver ma modestie, mais par pure générosité. En échange, la petite bande me finançait, entendez me payait ma première partie. Après, excellent retour sur investissement, c’est moi qui leur en claquais, aux points ou au spécial, jusqu’à ce qu’on se lasse ou que le patron s’énerve. Pour éviter de me faire repérer, j’avais coutume d’abandonner les commandes à un autre joueur juste avant le score à atteindre ou après avoir allumé le spécial, quand il n’y avait plus qu’une cible à toucher. Sinon je risquais de me voir interdire de billard électrique, comme il y en a qui sont interdits de casino. Je ne consommais pourtant pas moins que les autres, qui trouvaient normal de me subventionner pour ça aussi.

Joseph, lui, ne jouait pas, ou alors couché sur la vitre, comme je l’ai vu faire aux aveugles de l’association Valentin Haüy, qui se guidaient plus à l’ouïe qu’à la vue. Mais il aidait à débarrasser les tables et à vider les cendriers. Parfois, il servait. Le sucre n’avait pas toujours le temps de fondre entièrement dans la soucoupe avant l’arrivée de la tasse de café.

Ce soir-là, Joseph était occupé à rédiger ses mémoires. C’était celui de ses passe-temps qui me mettait le plus mal à l’aise. Assis dans un coin de la salle, il traçait pendant des heures, avec application, au crayon bleu, dans un cahier d’écolier petit format, d’indéchiffrables sinuosités. Comme des vagues. Il prétendait écrire là dans sa langue maternelle, le morave, qu’évidemment personne parmi la clientèle ne comprenait. Il ne m’a pas vu entrer, et j’ai cru pouvoir m’éclipser incognito, mais la patronne m’a apostrophé : quelqu’un avait demandé après moi. Joseph a levé la tête, m’a salué, et a repris son activité, souriant comme un écrivain content de sa trouvaille. Quelqu’un ? Qui ? Une jeune fille que madame Henriette ne connaissait pas. Elle était comment cette jeune fille ? Le portrait qu’elle m’en a fait ne me disait rien. Un habitué a mis son grain  de sel, peine perdue. Je sentais chez tous deux une certaine bienveillance, et chez la patronne une forme de soulagement (je n’étais peut-être pas homosexuel). Joseph souriait toujours, penché sur son cahier. Je me suis approché, des fois que. Il n’était pas au courant.

« J’étais trop concentré sur mon chapitre », il a dit. « Mais ça y est, j’ai fini. »

Ça s’arrosait, bien sûr. Il me restait juste de quoi, mais l’amitié avant tout.

À cette heure-là, le troquet s’était vidé de sa jeune clientèle. Les internes reparaîtraient après le dîner, ceux du moins qui avaient cours le samedi matin ou qui de toute façon ne rentreraient pas dans leur famille. La salle était aux trois quarts déserte, le comptoir vociférait par une douzaine de bouches alcoolisées. Je m’étais sagement contenté d’un panaché, au risque de raviver les soupçons de la patronne, et tandis que Joseph me racontait à nouveau l’histoire de la chauve-souris je rêvais d’une bonne petite bouffe avec Clémentine suivie d’un bon film et d’un gentil câlin. Joseph a vu que je n’écoutais pas. Il a posé sur mon épaule une main paternelle :

« Je te fatigue, petit, alors que tu as besoin de te reposer. Rentre chez toi, va. On se verra un autre jour. Merci pour la tournée. »

Tout d’un coup, j’étais devenu affreusement triste, moi qui suis d’un naturel plutôt joyeux, vous l’avez senti. J’ai regagné mon logis, fumant en chemin une des trois gauloises qui me restaient. Je l’ai trouvée infecte. À un moment, deux jeunes filles qui venaient à ma rencontre ont changé de trottoir en riant. Un peu plus loin c’est moi qui ai voulu contourner un groupe de pigeons occupés à se disputer je ne sais quelle immondice. Ça les a fait s’envoler et l’un d’eux m’a frôlé les cheveux. Je l’ai insulté, mais mon invective a fini en sanglot. Ça n’allait pas fort.

La porte de l’immeuble était ouverte, ce qui arrivait souvent, et je suis monté directement chez la Rondelle. Comme j’allais sonner, j’ai vu que sa porte aussi était entrebâillée. Derrière, tout paraissait obscur. Mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai aussitôt compris que quelque chose de grave était arrivé. Pour ça, j’ai de l’intuition. Le cœur battant, j’ai sonné quand même, mais je savais que c’était inutile. Au bout de quelques secondes j’ai poussé la porte. La lumière du palier a éclairé l’entrée, et j’ai sursauté en apercevant mon image dans le miroir au-dessus du téléphone, dont le combiné avait été raccroché de guingois. Sur le parquet ciré, la porte de la salle à manger projetait un rectangle laiteux.

J’ai failli appeler au secours, mais ça m’a paru ridicule. Je me suis avancé, j’ai allumé, histoire de me sentir moins désarmé j’ai attrapé un grand parapluie qui se trouvait là, et j’ai crié : « Madame Rondeau ? »

Ça m’a fait drôle, parce que je n’avais jamais entendu crier dans cet appartement. Mon cri a résonné dans la cage d’escalier. J’ai fermé la porte derrière moi, je me suis encore avancé, j’ai regardé dans la salle à manger, puis j’ai tourné la tête de l’autre côté, vers la cuisine, et j’ai hurlé.

 

(À suivre.)

 

 

[1] Nous étions en 1974.

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