Tous les pigeons s’appellent Norbert, 12

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 12

 

Isabelle Messmer ne connaissait de l’histoire que le suicide de ma logeuse, elle ignorait l’existence de Jean-Guy, son suicide à lui, l’instance de divorce, tout ça. Je l’ai mise au parfum, sans lui parler de Jules Laforgue. Et je lui ai présenté mes sincères excuses pour avoir sous-estimé (en réalité, oublié) sa ressemblance avec la belle-fille et l’épouse des suicidés. Bon, je ne pouvais pas deviner qu’en plus du visage elles avaient la même silhouette, mais c’était manifestement le cas, comme aussi devenait flagrante l’animosité de la famille de la défunte à l’égard de la femme en question. Je n’ai pas développé, mais en mon for intérieur je me faisais certaines réflexions sur ce point en me promettant d’y revenir quand je serais tranquille.

Isabelle buvait mes paroles en même temps que son whisky, je ne sais pas ce qui la faisait le plus tousser, je ne sais pas non plus si c’est sa lèvre enflée ou de penser à Paula mais je la trouvais de moins en moins attirante, et même assez moche, commune en somme, vulgaire presque, malgré sa haute taille et ses longs cheveux bien soignés, je me la figurais côte à côte avec mon magicien, côte à hanche eût été plus exact, j’imaginais aussi les deux Laforgue ensemble, je brûlais d’envie de vérifier si c’était bien le frère du commissaire que j’avais vu se faufiler derrière le cortège, mais je n’allais pas abandonner Isabelle dans ces circonstances, ainsi rêvassais-je, c’est tout juste si je ne m’endormais pas en parlant, avec le sentiment de fonctionner sur ma réserve, comme je suppose certains profs quand ils font cours, Klostermann par exemple, toujours à chevaucher parmi les aulnes, on murmurait qu’il avait perdu son fils, vous voyez comme j’étais à ce que je disais, je me demande si je ne m’étais pas mis à délirer, d’ailleurs à un moment Isabelle m’a demandé de répéter et j’ai dû faire un effort pour revenir au sujet, je vous rappelle que je manquais de sommeil moi qui m’en passe mieux que d’autres, bref, notre partie de jambes en l’air s’éloignait à pas de grande, tandis que j’éprouvais de plus en plus fortement le désir de retrouver le lit, les bras, le regard de Paula, à qui je n’aurais rien caché, y compris la tristesse qu’elle m’avait causée – mais je ne l’en rendrais pas responsable, tout venait de moi, de mon incorrigible jalousie. Jaloux, oui. Isabelle ne s’y était pas trompée, je le lui concédais volontiers.

Je ne pensais plus qu’à la façon dont j’allais pouvoir me débarrasser d’elle et de ses avances, quand un bruit de voix m’a fait tendre l’oreille. Des gens s’étaient installés à une table voisine, mais l’angle du mur nous les masquait. Assez vite j’ai compris de qui il s’agissait.

En me déplaçant un peu, j’ai réussi via la combinaison des miroirs à les entrevoir. C’étaient bien eux. La gifleuse n’était pas du nombre, une petite dizaine. J’ai fait signe à Isabelle d’écouter à son tour, et nous n’avons pas été déçus, car ils parlaient d’autant plus librement qu’ils se croyaient seuls au monde, ce qui est naturel quand un être cher vous a quitté, sauf que là ce n’étaient pas leurs relations avec la défunte qui justifiaient leur solipsisme collectif mais la haine de l’autre, ils n’avaient pas de mal à compenser l’absence de la furie, qui n’avait été que le bras armé du groupe.

Apparemment, tout le monde était au courant des projets de divorce entre les deux Calédoniens. Les torts étaient du seul côté d’Annabelle (incroyable, presque Isabelle, j’ai pensé), cette salope (ils avaient peu de vocabulaire), même si Jean-Guy n’avait peut-être pas toujours été un gars facile (un solitaire, a ponctué quelqu’un), passionné de spéléologie, pourquoi il avait été épouser ce bibelot, une fille habituée à courir les magasins, elle devait s’emmerder loin de tout (la femme qui a dit ça s’est fait rabrouer et a battu en retraite, jurant qu’elle n’avait pas cherché à disculper cette salope), tu m’excuseras mais de là à se taper des nègres, parce que tu m’excuseras mais c’est des nègres, comment qu’ils s’appellent déjà ? les macaques, quelque chose comme ça, attention pas que des nègres, le fils d’un entrepreneur (c’est presque pire, a commenté une autre femme, on ne lui a pas demandé de préciser sa pensée), tu vois pas qu’elle serait tombée enceinte, tu vois pas le Jean-Guy à la naissance d’un petit macaque, ou d’un rouquin, si, si, il était roux le fils de l’entrepreneur (comment tu sais ça, toi ? pas de réponse), quelle abomination, pas étonnant que Gisèle (le prénom de la Rondelle) ne l’ait pas supportée, y a pas de justice, c’est l’autre qu’aurait dû se foutre en l’air, vous reprenez quelque chose ? non, on va filer, mais quand même quelle salope, et puis ce culot de se pointer à l’enterrement, la cerise sur le gâteau, non, c’était pas elle, ah bon ? mais non c’était pas elle, tu penses bien que si ç’avait été elle elle s’en serait pas tirée à si bon compte, Annabelle ? pas de danger qu’elle se soit dérangée, elle est restée sur le Caillou, mais alors la tante s’est trompée, oui, oui, on la contrôlait plus, la tante (rires), après elle s’est rendu compte de son erreur, la fille était un peu trop jeune, elle se serait bien excusée mais le commissaire Laforgue est arrivé, en parlant de tante vous avez vu le gars qu’était avec Annabelle, enfin entre parenthèses (encore un qui confondait parenthèses et guillemets), le petit pédé à cheveux longs, je t’enverrais tout ça chez le coiffeur, et d’abord un bon décrassage (rires), c’est ces gars-là qu’il faudrait expédier chez les nègres, qu’il aillent se faire... vous êtes sûrs que vous reprenez rien ?

Le volume sonore s’est dégonflé d’un coup, non seulement à cause du départ de quelques-uns mais aussi parce que ceux qui restaient s’étaient mis à baisser la voix pour les critiquer, alors qu’ils ne pouvaient pas les entendre. Puis, ce nouveau climat y étant propice, sont éclos des conciliabules plus confidentiels encore, dont la teneur m’a en partie échappé. On parlait d’héritage, de contrat de mariage, de soupçons, le nom de Laforgue revenait régulièrement, par chacun prononcé avec une crainte respectueuse. D’autres mots étaient articulés presque silencieusement, comme, m’a-t-il semblé, celui de meurtre. Je tâchais d’en perdre le moins possible, mais Isabelle n’était pas sur la même longueur d’ondes, elle avait hâte de s’en aller, soucieuse pourtant de n’être pas vue du groupe. Au contraire, j’ai fait, on va leur demander des excuses, et on va les menacer de porter plainte. Je leur dirai que je connais personnellement le commissaire Laforgue.

J’ai élevé la voix sur cette fin de phrase. Derrière l’angle du mur, la conversation a cessé. J’étais un peu hardi de m’être décidé sans savoir si mes adversaires les plus violents avaient décampé, nous imputerons ma témérité à la fatigue et au whisky, je me suis levé, Tu viens ? Isabelle a suivi, on est passés devant leur table, on a feint la surprise, C’est dommage que la folle soit pas avec vous, j’ai fait, mon amie lui aurait bien dit deux mots. Elle va de ce pas porter plainte. Il se trouve du reste que j’ai des relations dans la police. Je crois que vous connaissez le commissaire Laforgue ?

Ils se taisaient, médusés. Seulement moi, je l’étais aussi : juste comme je prononçais son nom, je venais de croiser dans la glace le regard du commissaire.

 

 

Nous sommes toujours au café, où je me remets de ma surprise. De ma méprise, aussi. Car ce n’était pas le commissaire que la magie des miroirs me présentait, mais son frère. Avant même de le reconnaître j’avais saisi ce que son regard avait d’impérieux : je ne devais pas révéler sa présence. Et j’ai apprécié le dispositif : le petit homme s’était assis de manière à dissimuler son visage à ceux qu’il espionnait. La ressemblance eût pu les inhiber.

Quelqu’un s’est bien retourné d’un mouvement réflexe pour voir ce que je voyais (alors qu’il lui aurait suffi de regarder devant lui), mais mon magicien avait de nouveau pivoté sur sa chaise et ne montrait que le dos voûté d’un petit homme replet, aucun moyen de le prendre pour son frère.

Le silence tardait à se rompre, à peine fissuré par les lointains échos du zinc. Ça m’a laissé le temps d’élaborer ma stratégie.

« Pardonnez à mon amie, j’ai dit, vos regrets la touchent énormément, elle en reste sans voix, nous nous contenterons d’accepter que vous régliez nos consommations. »

Un clin d’œil mental à Jules, et j’ai entraîné Isabelle à l’extérieur, laissant derrière nous un groupe de marbre, ou plutôt – viendrait-il à un sculpteur l’idée de tirer une telle horreur d’un aussi noble bloc ? – un gros tas de merde.

« Bon, où on va ? » j’ai dit quand on s’est retrouvés dans la grisaille de l’hiver. Histoire de donner le change, car j’avais mon programme. Ça m’aurait ennuyé de devoir décliner une proposition de câlin, mais comme je m’y attendais la baffe bien plus que l’air glacial avait refroidi les ardeurs d’Isabelle, elle voulait juste rentrer chez elle. Elle s’est laissé raccompagner, de nouveau en taxi, cette fois c’était une femme qui conduisait, elle avait à côté d’elle un gros berger allemand, Il vous relaye parfois ? j’ai dit, c’était plus fort que moi, et pour toute réponse elle a regardé Isabelle dans son rétro en haussant les sourcils d’un air de dire Si c’est ton copain j’espère que tu sais ce que tu fais.

Isabelle habitait dans un quartier chic, plutôt éloigné du bahut. Immeuble bourgeois, escalier à large tapis rouge, premier étage. Elle a tenu à me présenter à sa mère, j’avais plus ou moins prévu le truc, elle comptait probablement sur mon témoignage pour expliquer son bobo, du moment que ça ne me retomberait pas dessus j’étais d’accord, devant sa porte on s’est rapidement entendus sur les circonstances – une dingue dans la rue qui l’avait prise pour quelqu’un d’autre, elle complètement désarçonnée, incapable de réagir, moi, son condisciple, qui passais par là et qui lui étais venu en aide en l’emmenant dans une pharmacie –, elle a ouvert, ça m’a fait penser à mon problème de clés, mais j’en ai tout de suite été distrait par l’attitude d’Isabelle qui a paru d’un coup se liquéfier. Rien à voir avec sa stupeur de tantôt. Elle était devenue une petite chose, et dans son cas ça faisait vraiment un drôle d’effet. Elle avait les yeux fixés devant elle. Il y avait là un couloir menant aux chambres. Et, près de l’entrée de ce couloir, debout contre la cloison, un long étui noir rigide, de la taille d’Isabelle mais nettement moins flageolant, portant des caractères chinois.

Elle m’a fait signe de ressortir, me poussant dehors parce que je tardais à m’exécuter. Comme elle avait encore ses clés à la main, elle s’en est servie pour refermer tout doucement la porte, et on est redescendus. Je l’ai précédée sur le trottoir, mais au lieu de m’y rejoindre elle a laissé la porte de l’immeuble se rabattre devant elle, cette grande porte vitrée d’immeuble bourgeois, et à travers la vitre et la grille m’a fait chut, au revoir. Puis elle a tourné ses hauts talons, et d’un pas trop volontaire pour être serein s’est dirigée vers l’escalier.

Moi, je suis resté planté là, écarquillant les yeux. Arrivée en haut de la première volée de marches, Isabelle m’a de nouveau congédié de la main. J’ai été frappé par son expression. J’y ai lu un mélange de terreur et d’amertume résignée – presque ironique, mais d’une ironie qui n’amuserait personne. Je n’ai pas su quoi répondre, de toute façon elle avait disparu.

J’étais en proie à une furieuse envie de fumer, sans le moindre brin de tabac en poche ni le moindre centime. Je n’avais pas eu le cynisme de taper Douvenou au déjeuner sous prétexte qu’Isabelle nous invitait, encore moins celle-ci, qui avait payé le taxi et les boules de gomme. Je me suis rabattu sur cette hypocrite confiserie. Et après tout je pouvais me passer d’excitants plus efficaces, mon cerveau tournait à plein régime.

J’ai pris le métro, utilisant mon dernier ticket. J’en ai profité pour améliorer ma connaissance de la ligne 3, que je pratiquais peu. Surtout, je me suis organisé. Et, avant ça, réjoui d’avoir retrouvé mon Laforgue.

J’ignorais ce qui le reliait à la famille de la Rondelle, mais il semblait s’intéresser de près à cette affaire. Ça me donnerait des occasions de le revoir. Si, tout à l’heure, j’avais pu rester plus longtemps sur place, je l’aurais attendu, en veillant à respecter son incognito. Mais il avait fallu tenir compagnie à Isabelle. Et le commissaire ? Savait-il que son frère assistait de loin à l’enterrement ? Et pouvait-il ne pas m’avoir reconnu, autrement dit ne pas m’avoir vu ?

Je suis arrivé chez Paula vers dix-sept heures. Elle n’était pas rentrée, mais elle ne tarderait guère. Je n’avais qu’à m’installer au bistrot en bas de chez elle, pour la guetter au chaud. Si par malheur elle ne venait pas, je dirais que j’avais oublié mon portemonnaie et je laisserais ma carte d’identité le temps d’aller le chercher ou de m’entendre avec un ami, à moins qu’ils me fassent crédit. J’étais connu dans ce troquet, et arrêtez de soupirer, voici l’histoire de la Lutterbach.

 

 

Je ne suis pas du genre à me moquer, vous le savez, et le garçon que je vais camper ici a toute mon affection, du moins l’avait-il toute à l’époque ; je crains que certaines choses qu’il a faites ou dites depuis ne l’aient pas beaucoup grandi à mes yeux, mais bon, l’histoire d’abord.

Ma première paye de promeneur de toutous, j’avais voulu la fêter dans un bistrot du secteur. Le repère des aveugles étant exceptionnellement fermé, j’étais parti dans la direction opposée et mes pas m’avaient conduit jusqu’à un petit café accueillant où je m’étais attablé derrière un demi. J’étais loin de me douter que deux semaines plus tard, au dernier étage du même immeuble, une aimable jeune fille, bref. Il y avait là un type de mon âge à peu près, plongé dans un océan de cahiers et de bouquins. Un lycéen ? On ne bosse pas comme ça, même en Terminale, si loin du bac. Un étudiant, probablement, qui avait des exams à repasser, ou alors... Et là, j’ai fait fort. Comme de temps en temps il levait les yeux, de l’air de la poule qui a oublié où elle a planqué son œuf, j’ai attendu que nos regards se croisent et j’ai dit :

« Vous êtes en Hypokhâgne ? »

Quand plus tard j’ai parlé de lui à Paula, elle a très bien vu. Éric Beulay ! Ils étaient dans la même classe, mais ils ne se fréquentaient pas.

Il était enchanté que je l’interrompe dans son travail, tellement il avait envie de causer. Et de quoi ? De son village natal, de ses poèmes – il m’en a mis sous le nez –, et de la Lutterbach, qui lui avait fait élire ce troquet. De la Lutterbach à Paris ! Ah ! La Lutterbach ! Sur la Lutterbach il était intarissable. Et d’un lyrisme qui lui tirait des larmes. La meilleure bière du monde. Il la reconnaissait au nez, dès le trottoir. La première gorgée le mettait en transe. C’était en lui tout le pays qui affluait, du bout de ses orteils à la racine de ses cheveux. Sa Moldau.

Fin du premier acte.

La semaine d’après, on s’est revus, au même endroit. On s’est de nouveau offert quelques tournées. Il m’a remercié de l’aide que je lui avais apportée pour sa dissertation de français (je lui avais juste refilé une citation que je tenais de Rémi et qui m’avait plu), il m’a montré d’autres poèmes, et il est reparti sur la Lutterbach. Je croyais qu’il avait tout dit la première fois, erreur, et franchement il m’a étonné, on a eu droit à un show étourdissant, je dis on parce que les autres consommateurs s’étaient rapprochés, et le patron a fini par s’enquérir de ce qui mettait le jeune homme dans des états pareils.

Il lui a dit.

Le patron a bien rigolé.

« C’est de la Fischer. J’ai pas été livré en Lutterbach. »

 

 

Voilà donc le bistrot où je m’étais posté. C’est là aussi que Paula et moi on était allés le premier soir. Le Beulay n’avait pas dû y reparaître souvent.

Je scrutais intensément les ténèbres, la nuit était tombée, l’éclairage du café noyait l’extérieur dans une encre homogène. Je m’étais collé contre la vitre, les mains en visière, et je pensais à Paula, à tout ce qu’elle m’avait apporté en si peu de temps. À notre complicité, impossible à reconstruire avec qui que ce soit d’autre. Et je flippais. Comment je le vivrais si elle débarquait avec un copain ? Ne fais pas ça, Paula, je t’en supplie, ne me fais pas ça.

On a toqué à la vitre à côté de moi. C’était elle. Hilare. Rayonnante. Elle était arrivée par l’autre côté. Elle est entrée. Ses joues étaient fraîches et roses à pleurer de bonheur. Elle ne m’a pas laissé l’admirer longtemps. Tu montes ? elle a fait.

« Tu veux pas d’abord prendre quelque chose ?

– J’ai ce qu’il faut là-haut. »

Elle a vu mon air hésitant, et elle a compris.

« Tu charries, tu anticipes mes bontés. »

Bon, elle a payé ma Lutterbach, livrée à temps, cette fois.

J’adorais monter son étroit escalier derrière elle. Elle le savait. À mi-hauteur, elle m’a fait passer devant. Chacun son tour, elle a dit avec le sourire approprié. On allait repartir, et brusquement elle a demandé :

« Rassure-moi, tu ne viens pas seulement chercher ton cartable ? »

Son expression m’a intrigué. J’entendais vaguement dans sa question autre chose que des sous-entendus concernant notre relation.

« Pourquoi, j’ai fait, tu l’as plus ? »

Elle avait l’air très ennuyée.

« J’ai été cambriolée, Norbert. »

Un frisson m’a parcouru.

« Oh merde ! On t’a beaucoup pris ?

– Rien n’a disparu. Seulement ton cartable. »

 

(À suivre.)

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