Tous les pigeons s’appellent Norbert, 21

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 21

 

Tous les trois, on s’est regardés en silence.

Qu’on ait frappé au lieu de sonner, bizarrement ça renforçait mon sentiment qu’on avait écouté notre conversation. Rien de rationnel, je m’en suis rendu compte, et puis un espion n’aurait pas interrompu ma mère au moment même où elle allait passer aux aveux.

À moins qu’il n’ait voulu lui prêter main forte.

Ou, justement, l’interrompre !

Mais bon, on avait peut-être tout simplement affaire à un emmerdeur.

Je me disais ça en allant vers la porte, c’est dingue ce qu’on pense vite, et j’ai collé l’œil au judas.

C’était notre nouveau voisin.

« Ah ! c’est notre nouveau voisin », j’ai claironné, et je lui ai ouvert. Une forte odeur de parfum, poussée par l’haleine chargée de la cage d’escalier, a envahi notre entrée. Un truc lourd et musqué, pas particulièrement agréable, comme si on avait utilisé du pain d’épices pour nettoyer une cuvette de chiottes.

« Je crois qu’il y a quelqu’un de malade chez vous, il a dit, c’est pour ça que je n’ai pas sonné, non, je n’entre pas, je ne vais pas vous déranger, tenez, c’est pour vous, vous me direz ce que vous en pensez, quand vous aurez le temps, je vous l’offre, c’est pas un cadeau de Noël, haha ! Allez, je file, bonne soirée, et un prompt rétablissement à votre sœur. »

Il a filé, me laissant entre les mains un bouquin dans une enveloppe, sans remporter ses vestiges olfactifs bien dégueulatoires. Ajoutez à ça, je ne sais pas si vous avez eu la curiosité de compter combien d’heures j’avais dormi depuis trois jours, la fatigue liée au manque de sommeil, quand je suis revenu dans la cuisine ma mère a poussé un cri.

« T’es tout pâle ! J’aurais pas dû te faire boire du porto ! »

C’était assez farce, vu la mine qu’elle tirait, ma sœur n’en parlons pas, je me suis attablé avec elles, je leur ai raconté le voisin depuis notre première rencontre, ça me remettait son parfum dans le nez, de plus en plus écœurant, il s’y mêlait maintenant une odeur de brûlé, Ma quiche ! Ta quiche ! ont crié en même temps Annette et ma mère, celle-ci engueulant celle-là d’avoir oublié de baisser le thermostat du four, la chose était plus que réchauffée tandis que nos relations avaient pris un sérieux coup de froid, et avec ça on ne savait toujours pas ce que ma mère avait de si important à nous dire.

Elle nous a considérés tour à tour, Annette, ses yeux à peine dégonflés repartant dans le rouge, qui tentait de sauver son œuvre, moi qui menaçais de défaillir, elle s’est levée brusquement, Tant pis, elle a fait, je vous emmène au restaurant !

On n’a pas posé de questions, quand notre mère avait de ces résolutions soudaines il n’y avait pas à discuter, on a tout laissé en plan, on s’est habillés vite fait, en deux minutes on était sur le palier, un peu incrédules quand même vu que le restaurant c’était comme le taxi, exceptionnel, un peu excités aussi, et nous voilà partis, ma mère bille en tête, comme sachant où elle allait, comme si nous avions réservé quelque part et que nous fussions en retard, on l’a suivie par les rues jusqu’au premier restau ouvert, un couscous, pourquoi pas, on est entrés, une table nous tendait les bras, on s’est installés, d’avoir le postérieur en contact avec le rembourrage des chaises, les mains avec la nappe, de voir les serviettes debout dans les verres ça nous a redonné le moral et à ma mère le sourire, et quand sans qu’on lui demande rien elle a repris son récit, ça c’était se mettre à table, je me serais cru dans une pièce de théâtre ou dans un film ou dans un rêve, avec les lumières tamisées et le parfum de l’encens puis des brochettes d’agneau le discours maternel avait acquis sur nous un tel pouvoir de fascination qu’on aurait aimé que ça ne s’arrête jamais, pressentant la rude épreuve que serait le retour à la réalité.

« Mes enfants, vous savez que vous êtes ce qui compte le plus au monde pour moi, et tout ce que j’ai fait je l’ai fait en pensant d’abord à vous. »

C’était bien parti. Il manquait juste un coup à boire (non, on ne prendrait pas l’apéro, vu que, n’est-ce pas, c’était fait), et justement on nous a apporté la demi-bouteille qu’on avait commandée, un rouge assez fort avec un nom en ouane. On s’est servis, et elle a enchaîné :

« Vous vous rappelez ma mésaventure au Printemps. »

Je n’y étais pas du tout, je pensais à la saison, ma mère parlait du magasin, ma sœur en revanche voyait très bien, mais bon, moi je ne vivais plus autant à la maison, j’ai un tout petit peu persisté dans mon obtusité, pour la forme.

« Donc, vous vous rappelez l’histoire. Il y a deux semaines... »

OK, je résume, sinon on y est encore demain. Ce n’est pas que je refuse la parole à ma mère, mais j’aurai plus vite fait qu’elle à vous représenter l’ensemble du tableau avec toutes ses implications, et vous allez voir, c’est pas rien !

Un jour donc, au Printemps, un samedi, ma mère avait été plus ou moins accusée de vol par une employée qui avait cru la voir mettre discrètement de la marchandise dans son sac. Par malheur le sac en question contenait effectivement une babiole qu’elle pouvait avoir prise sur place, mais qui en réalité s’y trouvait depuis longtemps, elle était incapable de rien prouver mais elle a argumenté comme elle a pu, bref, elle a réussi à faire valoir sa bonne foi et tout s’est relativement bien terminé. À part qu’elle avait décidé de ne plus jamais mettre les pieds chez ces enfoirés, et je suis sûr qu’elle a tenu parole.

Notez au passage que j’ignorais effectivement l’anecdote. Tant mieux, car c’est typiquement le truc à me faire perdre mes nerfs. Je suppose que ma mère et même ma sœur auraient continué à me préserver sans ce qui va suivre.

Il y avait eu quelque sensation autour de cette affaire, et quand ma mère a enfin pu repartir, à la fois courroucée et piteuse, vu qu’elle n’avait pas reçu des autres clientes toutes les marques de solidarité qu’elle pouvait espérer, C’est chacun pour soi, de nos jours, elle avait l’habitude de dire depuis, bref, en sortant de l’espèce de bureau où on l’avait interrogée elle est tombée sur un type qui l’attendait, le seul client à être intervenu en sa faveur mais qui s’était fait rabrouer du genre Vous la connaissez cette dame ? Non, alors occupez-vous de vos affaires, il voulait savoir comment ça s’était passé, heureux qu’elle ait pu s’en tirer, ils ont un peu causé et de fil en aiguille il lui a offert un café.

Je ne résume pas assez, vous trouvez ? Vous n’avez qu’à sauter le passage.

Ma mère a hésité, forcément, un inconnu, mais le type était sympathique, il avait quelque chose, elle a accepté, un peu de chaleur humaine, et qu’est-ce qu’il lui a dit en guise de justification quand ils se sont retrouvés en tête-à-tête ? Vous avez quelque chose. Ce n’était pas pour rien qu’il l’avait remarquée, et ce qu’il avait à lui proposer était en rapport direct avec cette impression qu’elle lui avait faite.

Annette et moi on était suspendus à ses lèvres, ce qui ne m’empêchait pas de dévorer. Je n’avais jamais mangé d’aussi bon couscous. Ce que je savourais moins, c’est les circonlocutions de ma mère, toute gênée de devoir avouer... quoi ? Vous n’y êtes pas, mes amis. Avec la naïveté et la franchise qui lui étaient habituelles quand tout allait bien, ma sœur a lancé recta On va avoir un nouveau papa ? Ça a bien réjoui ma mère, Non ma chérie, mais du coup on ne devinait pas ce qui pouvait l’embarrasser, elle a fini par lâcher le morceau juste comme je m’adjugeais la dernière brochette :

« Mes enfants, je vais faire du cinéma. »

Je n’allais pas me laisser couper l’appétit, mais il y avait de quoi. Tandis que ma sœur battait des mains comme une vulgaire héroïne du Club des Cinq, je voyais déjà la matouze tomber dans un piège grossier tendu par un salopard qui allait la balader comme son ex, mais quelque part en moi une fleur de joie était en train d’éclore, j’étais quand même sacrément content, ne fût-ce que de comprendre enfin le trouble maternel. L’intéressée a confirmé d’elle-même : après tout le mal qu’elle avait pu dire des artistes, saltimbanques et autres feignants, des gens du spectacle en général avec au sommet, évidemment, très haut, les trapézistes femelles à fessier ravageur, cet aveu lui coûtait. Et elle n’a pas tardé à nuancer son propos : déjà, faudrait qu’elle soit retenue, c’était pas fait, et puis c’était juste pour une fois, pour voir.

Une femme fière. Oui, vous le saviez.

À cela s’ajoutait qu’elle n’assumait pas complètement son coup de tête. Le matin même, elle était partie travailler, faire ce boulot qu’elle détestait parmi des gens détestables, avec un patron infect, et elle s’était dit brusquement qu’elle était bien bête de laisser passer une telle occasion, qu’à l’approche de la quarantaine il était grand temps qu’elle s’autorise une folie, une autre vie peut-être, plus riche, plus exaltante, tant pis pour les conséquences, sa décision était prise, elle était allée au rendez-vous que lui avait fixé le type du Printemps. Elle n’avait même pas pris la peine de prévenir tout de suite son employeur, qu’elle avait fini par appeler pour dire qu'elle était malade, elle s’était fait drôlement recevoir, elle allait peut-être perdre son boulot et ça, ça l’ennuyait, quoique du boulot ça se retrouve, elle ne voulait pas se vanter mais des bosseuses comme elle ! Et puis elle avait quelque chose, ne l’oubliez pas. Ce n’étaient pas ses collègues ni son patron qui risquaient de s’en être aperçus.

Nous, on l’a réconfortée. Annette voyait déjà sa maman tête d’affiche, être fille de star elle s’en accommoderait, moi je jouais les adultes bien informés et sûrs d’eux, on ne licencie pas les gens comme ça, elle avait déconné d’accord mais elle avait eu raison, elle pouvait compter sur notre approbation pleine et entière, et c’était quoi alors ce film ?

Elle ne savait pas trop, en fait, mais elle avait passé une journée formidable, entourée de comédiens et de techniciens, on l’avait filmée dans plusieurs scènes, seule ou avec d’autres acteurs, elle avait eu des textes à dire, des trucs bizarres parfois, on l’avait fait courir aussi, c’est ce qu’elle avait préféré parce qu’elle s’était rendu compte qu’elle était en pleine forme pour une bientôt quadragénaire, on l’avait félicitée pour sa pointe de vitesse, on lui avait fait visiter les studios, immenses, le réalisateur était sur un autre tournage et à midi elle avait déjeuné avec toute l’équipe, bref, le rêve, et on la croyait volontiers à voir toutes ces étincelles dans ses yeux, Mais tu peux pas nous donner plus de précisions sur ce film que tu vas faire ?

Si je suis prise, elle a répété. Non, le réalisateur m’a dit que le scénario n’était pas prêt mais qu’il me le donnerait à lire dès que possible. Ah ! si, je sais une chose, c’est le titre. Vous allez rigoler.

Vous aussi, lecteurs, j’espère. Mais accrochez-vous. Et surtout, je vais avoir besoin de votre soutien, physique même. Car je suis sur le point de tomber dans les pommes.

« C’est quoi ? » on a demandé.

« Tous les pigeons s’appellent Norbert. »

 

 

« C’est bête, comme titre », a fait Annette.

Ses mots ont tourné un moment dans mon oreille, comme amplifiés à la fois par une sorte d’écho et noyés dans du coton, et je me suis senti partir.

Quand j’ai repris connaissance, j’étais allongé sur une banquette du restau, et ma mère causait à voix basse avec deux personnes dont j’ai compris peu à peu qu’il s’agissait du patron et d’une cliente, infirmière de son état. Ça m’a fait rire, parce que déjà quand Jean-Guy s’était trouvé mal, au restau alsacien, il avait pu être secouru sur place.

« S’il rit, c’est que ça va », a dit l’infirmière. « Vous voyez, c’est juste la fatigue.

– Quand même, ça me soucie, il nous a fait le coup avant-hier.

– Vous dites qu’il a très peu dormi depuis. Votre fils est surmené, c’est tout. Mais maintenant c’est les vacances, il va pouvoir se reposer. Et puis il est sûrement très émotif.

– Il pleure souvent », a ponctué Annette la bouche pleine de loukoum. De quoi je me mêle ?

Je tenais absolument à rassurer ma mère, ma sœur, tous ces braves gens et à repartir sur mes deux jambes. Mon cerveau s’était remis à fonctionner à plein régime, je me suis levé, repoussant bras secourables et conseils de prudence, j’ai fait quelques pas dans la salle, pas de problème, je tenais debout, j’étais même plutôt dispos, disposé à fournir toutes les explications qu’on voudrait, sinon celles que je préférais taire et celles qui me manquaient encore mais que je me faisais fort d’aller chercher où il le faudrait. J’avais besoin de repos, c’était évident, mais le moral était bon. Et pour le prouver, je me suis rassis et j’ai dit que si ce n’était pas abuser je souhaitais avoir moi aussi un dessert.

À force de me demander toutes les deux minutes si ça allait et de voir que je mangeais et buvais de bon cœur, ma mère a fini par se détendre à son tour. Je m’étais bien gardé de lui raconter ma rencontre avec Jules Laforgue, mais je me la repassais en boucle, notamment cette fameuse réplique qui venait de resurgir sans crier gare, et si l’enchaînement des causes et des effets me demeurait en grande partie mystérieux, je comprenais au moins qu’il y avait dans tout cela une logique ; elle ne m’échapperait plus très longtemps. Grâce à ma mère, je tenais une hypothèse convaincante quant à la résolution d’un problème en apparence secondaire mais en réalité central. Je n’en dirai pas plus, car je devais encore procéder à certaines vérifications, et aussi parce que la plupart des lecteurs, j’imagine, préféreront que je fasse un peu durer le suspense.

Mais bon, on est rentrés guillerets, Annette et moi on a remercié tant et plus notre mère pour son invitation tout en redoublant de compliments, et nous voilà au pied de notre immeuble.

Avec ma sœur on a échangé un bref regard en voyant d’en bas que la fenêtre de l’espion était toujours obscure et dépourvue de rideau. J’ignorais ce qui s’était dit dans la cuisine en mon absence, tandis que je faisais la connaissance du type du deuxième, mais apparemment ma mère n’avait pas accordé beaucoup d’intérêt à cette histoire d’espion. Annette lui avait-elle parlé de la couvrante ? J’avais hâte de pouvoir reprendre l’enquête.

Mais d’abord, comme on passait devant les boîtes aux lettres, j’ai pu constater qu’en effet notre numéro d’étage était quasiment illisible. J’en ai profité pour chercher le nom de notre nouveau voisin. J’étais prêt à tout, un Laforgue, un Pigeon, un Norbert, un Messmer, un Prével, enfin vous avez pigé, et j’ai été presque déçu en voyant qu’il s’appelait Maurice Derambure. Bon, ça sonnait, ça faisait un peu auteur, et je me suis rappelé ce bouquin qu’il m’avait donné, sur le coup ça ne m’avait pas marqué plus que ça, mais c’était évident que c’était lui qui l’avait écrit, il était écrivain, c’est pour ça qu’il lui fallait du calme, on avait un écrivain dans l’immeuble, si ça se trouve ça ne valait pas tripette ce qu’il faisait, Maurice Derambure, qu’est-ce qu’on pouvait composer avec un nom pareil ? De grands cycles romanesques, des sagas, d’immenses épopées ou au contraire des poésies bien vieillottes et bien mièvres ?

On a retrouvé notre appartement comme on l’avait laissé, la table de la cuisine encombrée, une vague odeur de brûlé flottant dans l’air. Ma mère a voulu m’envoyer me coucher, j’ai protesté, pas question de ne pas aider à débarrasser, elle a fini par accepter, on s’y est mis à trois et ç’a été vite fait, puis ma sœur est allée aux toilettes et j’ai demandé :

« Au fait, ma couverture commence à puer, faudrait la laver. On en avait pas une autre, la même ?

– Bien sûr, elle a fait, c’est ton père qui l’a embarquée, comme pas mal de choses d’ailleurs.

– T’as pas de nouvelles ?

– Il te manque ? »

Elle me fixait avec intensité. Chaque fois que je parlais de lui, elle prenait cette expression, qui semblait vouloir dire : un mot de plus sur ce mec et je quitte la pièce. Le pire aurait donc été de répondre.

Annette est revenue, juste pour un bisou de bonne nuit, j’ai dit que j’étais désolé de les priver de télé, mais non, tu parles, on a tous besoin de récupérer, une demi-heure plus tard chacun avait regagné son lit. J’avais craint que ma mère ne s’attarde dans la cuisine, mais elle avait réellement sommeil après une telle journée, et moi de bonnes raisons de céder enfin. J’ai sorti de son enveloppe le bouquin de Maurice Derambure, c’était bien son nom sur la couverture, tiens, couverture, c’est marrant le français, ce qui aurait été marrant aussi c’est un titre du genre que vous savez, mais celui-là n’avait rien de bouleversant, Embarcadère, roman, pas de quoi se pâmer, ah d’accord toutes les lettres du titre étaient dans le nom de l’auteur, une coïncidence peut-être, on s’en fout, voyons ça, un roman, vraiment ? Ça ressemblait plutôt à un long poème, oui, c’étaient des vers, enfin ça rimait plus ou moins, un roman en vers, original, j’ai commencé à lire, je me suis endormi sur la première page.

 

(À suivre.)

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