Tous les pigeons s’appellent Norbert, 17

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 17

 

Pendant la récréation, j’ai mené mon enquête. Douvenou devait se planquer quelque part, ce qui ne me facilitait pas la tâche et paraissait indiquer qu’il se sentait coupable. De quoi ? Il n’était pas du genre à me casser du sucre sur le dos. Peut-être avait-il eu un mot malheureux que de bonnes âmes s’étaient hâtées d’exploiter à mon détriment. La soif de ragots est inextinguible, on en extrairait d’une pierre. Si ça se trouve, le bruit courait déjà que j’élevais et dressais des araignées pour les lancer à l’assaut de mes professeurs. Tout le monde ne pouvait savoir où j’avais laissé traîner mes affaires avant de venir en cours. Du reste, même pour moi, les choses n’avaient pas d’abord été de la plus grande clarté. Si cette araignée provenait de l’immeuble fantôme, comment avait-elle pu s’introduire dans ma pochette sans que quelqu’un l’ouvre – et peut-être, mais là ça devenait dingue, l’y glisse intentionnellement ? Non, c’était une araignée de chez nous, qui habitait notre appartement à notre insu. Si elle ne s’était pas manifestée plus tôt, c’est parce qu’elle était engourdie, ou par une discrétion propre à son espèce.

Heureusement que l’incident n’avait pas eu lieu en cours d’histoire. La prof aurait sûrement demandé mon renvoi, soutenue par une partie de la classe, car je ne faisais pas l’unanimité. Certes, le prof de physique était con, mais pas au point d’accréditer n’importe quelle connerie. Je lui étais même reconnaissant de n’avoir pas donné à cette affaire plus de suites qu’elle n’en méritait. Avant de le quitter, je lui avais souhaité à mon tour de bonnes vacances et l’avais remercié de sa compréhension. Un con pareil ! Décidément, tout est relatif. Ce n’est pas lui qui aurait dit le contraire.

Mais, dans la cour, on s’écartait de moi plus nettement encore qu’à l’habitude, je croyais lire dans certains regards une horreur plus marquée, dans d’autres une lueur d’intérêt vacillant sous le pet de la couardise, ces choses m’amusaient, n’empêche que j’ai apprécié de pouvoir interroger Géraldine Parmentier, la seule qui ne me fuît point, et qui au contraire me tenait tête, son petit nez plus émouvant que jamais.

C’est par elle que j’ai eu les renseignements qui vous importent. Douvenou avait seulement raconté que la veille après déjeuner Isabelle Messmer avait préféré me suivre plutôt que de retourner en cours. Las ! il avait fallu qu’une camarade de classe d’Isabelle, voulant récupérer un bouquin qu’elle lui avait prêté (et probablement en apprendre davantage sur notre degré d’intimité), se pointe le soir même chez elle, où on lui avait dit qu’Isabelle était souffrante. Sa mère lui avait remis le bouquin de sa part mais elle avait réussi à entrevoir de loin le visage de sa copine et de toute évidence je l’avais massacrée.

« Moi ? Mais pourquoi ?

– Parce que tu étais jaloux de Graindorge. »

Géraldine m’avait débité ça sans sourciller. Qu’en pensait-elle ? C’est n’importe quoi, elle a fait, je leur ai dit à tous ces idiots. Je suis pas sûre de les avoir convaincus. Mais je le sais, moi, tu ne ferais pas de mal à une mouche. T’es pas une araignée.

« Et toi ? » j’ai demandé, juste comme ça.

« Si tu savais ! »

Je ne l’avais jamais vue sourire, et j’ai adoré ses petites dents. Pas possible, je devenais trop facilement amoureux.

« T’as du poil aux pattes ? » j’ai enchaîné. De plus en plus spirituel.

« Plein. Mais c’est l’avantage d’être blonde, j’ai pas besoin de m’épiler.

– On a jamais besoin.

– Tu contestes mes privilèges ? »

On est restés les yeux dans les yeux sur notre îlot désert, je l’imaginais dansant nue sur le rivage, beau sujet de chronophotographie. Ça a sonné, je lui ai demandé ce qu’elle faisait pendant les vacances.

« Si tu savais !

– C’est ta réplique préférée ?

– Non, mais tu vas pas me croire.

– Dis toujours.

– Un stage. Chez ma tante.

– Un stage de quoi ?

– Devine.

– En fait, tu veux que je devine le métier de ta tante.

– Bonne chance.

– Croquemort ? »

Ça vous paraîtra moins ahurissant si je précise qu’au même moment je prenais conscience d’un possible bien que vague air de famille entre Géraldine Parmentier et Blanche Prével. Toujours est-il que je suis tombé juste.

« Pas mal », elle a dit sans se troubler plus que ça. « Comment t’as fait ?

– Dis-moi d’abord si elle s’appelle Blanche.

– Tu la connais ? »

Mais c’était bien moi le plus étonné des deux. Je lui ai raconté les kleenex, pas la carte de visite, je ne sais pas pourquoi. Peut-être que j’étais un peu vexé de son calme.

Ce dont je commençais aussi à me rendre compte, c’est que cette fille que j’avais prise pour une rêveuse avait surtout l’esprit libre de tout préjugé. Du coup, je me demandais comment j’avais pu ne pas sympathiser plus tôt avec elle.

Quand même, tandis qu’on remontait en cours, elle m’a demandé comment j’avais su pour sa tante.

« C’est tes poils », j’ai dit.

Elle a ri. Comment, mais comment avais-je pu négliger cette fille ?

Sur le palier, changement de programme. Elle a pris un air grave. J’ai cru un instant qu’elle blaguait, mais pas du tout.

« Tu sais, elle m’a fait, ça m’inquiète cette histoire.

– Quelle histoire ? »

Et là, je vous jure, toute la fatigue, toutes les tensions accumulées depuis tant de jours, depuis le suicide de la Rondelle finalement, malgré les adoucissements passagers, les câlins avec Paula, les bons moments en famille ou avec les copains, malgré toute cette chaleur humaine et le soulagement d’avoir bouclé ma dissert’ dans les temps, tout ce poids que j’avais encore sur les épaules s’est brusquement envolé, les nuées de plomb qui pendaient à mon plafond intérieur se sont dissipées, les yeux bleus de Géraldine m’ont hissé à un autre ciel. Je me suis soudain senti aérien. Je comprenais tout, et plus je comprenais, plus je me détachais du monde terrestre, pour mieux y revenir, mieux m’y ancrer, j’avais l’impression de pouvoir à loisir m’y enraciner jusqu’aux genoux et m’en élancer à nouveau comme mû par un ressort, en montant toujours plus haut dans le bleu de ces yeux, et je voyais clairement à quoi tenait surtout cet air de ressemblance : Géraldine et sa tante avaient le même regard.

Tout s’était joué en une fraction de seconde. Elle avait suffi à m’éclairer. Le triste état d’Isabelle, Géraldine ne m’en tenait pas responsable, mais elle en ignorait l’origine, puisque je n’avais pas pris la peine de la lui révéler. Il était temps de le faire, et je lui devais bien ça, à elle qui venait de confirmer mes intuitions au sujet de notre camarade, cette grande fille si sûre d’elle et manifestement victime de sévices qu’elle n’osait pas révéler.

Je ne me suis même pas aperçu que nous étions entrés en cours. Avant de s’asseoir, à deux rangs du mien, Géraldine m’a lancé une œillade complice et soucieuse qui résumait bien notre bref échange sur le palier, le prof a toussoté, il m’observait, ma dissert’, bien sûr ! Je l’ai extraite de ma pochette, et la lui ai portée jusqu’à son bureau. Il m’a presque souri.

« Bravo, jeune homme », il a fait.

Je suis retourné à ma place, escorté de regards pas tous bienveillants. Douvenou continuait à faire le mort, il y avait manifestement un problème, bon, on verrait ça plus tard.

Le cours était encore moins palpitant que d’habitude, mais je m’en tamponnais comme il faut, dans quelques heures je serais en vacances, j’irais chercher ma sœur à la sortie des cours, cet alexandrin en annonçait d’autres, une belle épopée, vacances à Clichy ! Non, je n’arrivais pas à détacher mon esprit de Géraldine, d’Isabelle, j’étais comme sorti de moi, devenu extralucide par la grâce des yeux d’une fille et désormais tourné vers autrui. Être extralucide sur soi n’intéresse personne.

À la pause, Géraldine et moi on s’est reparlé vite fait, le temps d’échanger nos numéros de téléphone (j’ai trouvé le sien très beau), puisqu’on n’allait pas se revoir avant les vacances, elle faisait anglais première langue et je n’avais aucune envie de rencontrer sa prof, une grande copine de la prof d’histoire dont je vous ai parlé, surtout que l’après-midi j’avais décidé de sécher, de toute façon vu mon état ça n’aurait servi à rien que j’aille en cours, ç’avait été assez difficile le matin, en allemand je comptais comme d’habitude sur mon bagout pour me tenir éveillé mais je n’étais pas certain de ne pas piquer du nez en pleine chevauchée magistrale.

Depuis la mort de la Rondelle et mon déménagement, ma mère était persuadée que je déjeunais à la cantine du bahut, solution moins avantageuse que la précédente, même si ma logeuse se prenait sûrement plus de marge que notre économe, qui pourtant n’avait pas bâti sa réputation sur sa philanthropie, mais au moins je mangerais chaud. Elle attendait avec anxiété la première facture, et je me réjouissais par avance du cadeau que je lui ferais en lui annonçant qu’elle ne devait rien à personne. Il m’avait fallu m’assurer qu’elle ne prendrait pas contact elle-même avec l’intendance ; mes aptitudes pour le mensonge et sa détestation des démarches administratives y avaient suffi. Bon, elle voudrait savoir comment je m’étais débrouillé pour les repas de midi. Je lui dirais que Douvenou m’invitait à partager chez lui son ordinaire. Scandale ! elle m’engueulerait comme du poisson pourri, parlerait de dédommager madame Douvenou (je l’entendais d’ici), prouvant par là que j’avais bien fait de lui taire cet arrangement, je la rassurerais, les Douvenou étaient riches et s’en foutaient, deux chipolatas et une assiette de nouilles font deux parts de chipolata aux nouilles, Mais voyons mais enfin à ton âge on a besoin de manger ! T’inquiète, t’as vu comme je me rattrapais le soir, bref, la crise passerait, je réussirais bien à éviter à ma mère de mettre tout le monde mal à l’aise, elle la première, en téléphonant chez mon copain, et puis on n’y était pas, à chaque jour suffit sa peine, sur ce les amis le cours d’allemand a commencé et je n’ai pas entendu la question de Klostermann. Oui ?

« À la bonne heure, vous êtes avec nous ! Il paraît que vous avez quelque chose à nous dire ?

Bitte schön ? [1] » (J’y mettais les formes.)

« Haben Sie kein Gedicht, kein persönliches Gedicht, uns aufzusagen ? [2] »

Oh putain ! Le censeur avait pris ma promesse au sérieux. Et, non content de ça, en avait touché un mot à cet innocent de Klostermann. Comment voulez-vous vous en sortir avec des gens aussi naïfs ?

Un narrateur indifférent aux attentes de ses lecteurs caserait ici le chapitre annoncé sur mes relations avec l’Allemagne. Mais à quoi bon préciser dans quelles circonstances j’avais fait deux séjours outre-Rhin, le premier dans une petite ville de la Forêt Noire, le second en Bavière ? Est-ce le moment d’évoquer Brigitte ou Barbara, quand les personnages féminins commencent à former autour de moi comme une nébuleuse ? Est-il si urgent de souligner que quelques semaines d’immersion m’avaient plus appris que des années de cours, grâce, il est vrai, à mon don exceptionnel pour les langues ? Rémi en a été suffisamment impressionné, lui qui m’impressionnait tant. Non, ce que vous voulez savoir, c’est comment je me suis tiré du mauvais pas où m’avait lâchement attiré la crédulité de mes maîtres.

Qu’est-ce que j’avais dit déjà ? Ah oui ! Noël, la mort, les études. Facile !

Non, pas facile du tout à improviser.

« J’aimerais mieux y travailler encore, j’ai fait (en allemand, mais on va arrêter là la cuistrerie), je peux toutefois vous réciter un poème que j’aime beaucoup. »

Klostermann a consenti, et je me suis lancé.

Par chance, j’étais tombé un jour sur une courte pièce de Heine que j’avais aussitôt apprise par cœur : deux petits quatrains qui me paraissaient très beaux et que je me disais de temps en temps, histoire de me tenir compagnie. J’en comprenais le sens littéral, j’y devinais une métaphore, ça me faisait partir aussitôt. J’ai un peu hésité à livrer ce trésor, mon exhibitionnisme n’est qu’un voile de ma pudeur, mais je me suis représenté les choses positivement : j’avais été bien inspiré d’apprendre ce machin, j’allais pouvoir en tirer profit.

Donc, je me suis lancé.

Ein Fichtenbaum steht einsam... [3]

Dès le premier vers, j’ai vu les yeux du prof briller d’un éclat bizarre. J’ai cru que lui aussi allait perdre l’équilibre, je l’ai imaginé le cul dans la corbeille, ça ne m’a pas empêché de débiter mon texte, je crois même que ça m’a aidé à aller jusqu’au bout sans me laisser submerger par l’émotion. Quand j’ai eu fini, j’ai voulu sourire, mais je n’ai pas pu, parce qu’autour de moi tout le monde faisait une tête d’enterrement. Je suis pourtant certain que le sens littéral avait au moins en partie échappé à mes condisciples.

Voilà pourquoi Klostermann était persuadé que j’aurais mon bac. Mes sincères excuses, cher monsieur !

À la fin du cours, je me suis dépêché de filer, je voulais intercepter Douvenou, qui était en anglais avec Géraldine, si je me postais sur le trottoir il ne risquait pas de m’échapper, je bousculais les gens sur mon passage, et ils étaient nombreux, à croire que leurs profs les avaient lâchés avant la sonnerie, il y avait de quoi s’interroger sur la fiabilité de l’établissement, enfin je me suis trouvé dans la rue, et, sans quitter des yeux la porte du bahut, j’ai attendu.

J’ai vu sortir des tas de gens plus ou moins connus, des élèves, des profs, Géraldine (on s’est fait un petit coucou mais on s’était déjà tout dit, enfin pour l’instant), les autres anglicistes, pas de Douvenou, leur prof en grande conversation avec la prof d’histoire (je me suis détourné, vu mon projet de séchage), d’autres élèves, d’autres profs, le flot s’amaigrissait, toujours pas de Douvenou, le concierge est apparu dans l’ombre de l’entrée, il a laissé passer quelques retardataires, puis, le flot s’étant tari pour de bon, s’est approché de la porte, m’a observé un moment d’un œil plus morne qu’interrogateur et, avec des gestes lents, comme pour permettre une ultime sortie – ou mieux me la faire espérer, et mieux me décevoir –, l’a refermée.

Je regrettais de ne pas avoir parlé à Géraldine, j’aurais dû lui demander si elle savait où était passé Douvenou, j’essayais de comprendre, il n’avait jamais mangé à la cantine, je ne voyais pas pourquoi il aurait commencé, par quoi avait-il pu être retenu ? Un entretien avec un prof ? Avec quelqu’un de la strass ? Rien de tout ça ne me paraissait vraiment convaincant. Ou alors il était sorti avant moi ? Mais Géraldine connaissait nos habitudes, elle me l’aurait dit spontanément en devinant que c’était lui que je guettais.

À un moment, j’ai failli sonner, demander à rentrer sous prétexte d’un oubli quelconque pour fouiller le bahut à la recherche de mon Douvenou. Mais c’était irréaliste, et tactiquement stupide s’il attendait que j’abandonne mon poste pour s’éclipser discrètement. Qui sait même s’il ne m’épiait pas depuis une salle donnant sur la rue ? J’ai examiné toutes les fenêtres, en vain.

Je commençais à ressentir le même genre d’oppression sur lequel on avait mis le nom de claustrophobie, mais qui, à l’air libre, était simplement de l’angoisse. Des mouvements étranges se produisaient dans mon ventre, ils n’avaient pas seulement rapport à la faim.

Je regardais autour de moi, comme si Douvenou pouvait brusquement apparaître, m’ayant juste fait une niche. Mais, à part de rares passants, j’étais tout seul sur le trottoir avec mes fantômes. Je me suis donné cinq minutes, après quoi je lèverais le camp.

Que faire en attendant ? J’aurais bien fumé, mais qui taper ? Heureusement j’avais encore sur moi le Laforgue, il ne quittait pas ma poche, sauf quand me venait l’envie d’en lire une page ou deux, silencieusement ou non.

Je l’ai ouvert au hasard et, adossé au mur près de la porte, j’ai baissé les yeux. Aussitôt je me suis senti interpeller :

Quand les croq’morts vinrent chez lui,

Quand les croq’morts vinrent chez lui ;

Ils virent qu’ c’était un’ belle âme,

Comme on n’en fait plus aujourd’hui !

C’était dans la Complainte du pauvre jeune homme. Tomber pile sur les croq’morts : j’étais poursuivi, non ?

Ça m’a laissé songeur. Songe bercé de sirènes. Enfin, d’une seule. Est-ce que les corbillards sont ainsi équipés ? La source sonore se rapprochait. Pris d’un pressentiment, j’avais rangé mon livre. Le camion a débouché à toute vitesse dans la rue, un véhicule de premiers secours. Il n’avait pas encore stoppé devant le bahut, dont la porte venait de se rouvrir, que des pompiers en descendaient et se ruaient à l’intérieur.

Je les ai suivis : putain, Douvenou !

 

(À suivre.)

 


[1] Pardon ?

[2] Vous n’avez pas un poème, un poème personnel à nous dire ?

[3] Un pin se dresse solitaire...

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