Tous les pigeons s’appellent Norbert, 11

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 11

 

J’ai tout de suite fait le rapprochement avec la femme du métro, ou plutôt je l’avais déjà fait. La carte de visite que je contemplais, fasciné, comportait juste un nom et, plus bas, une adresse et un numéro de téléphone. Sobrissime. Le nom m’a plu : Blanche Prével. Surtout avec l’empreinte de mon pouce taché d’encre pile sur le prénom. Je possède toujours ce document, je pourrais même l’avoir sous les yeux au moment où j’écris, mais ce n’est pas nécessaire, l’image s’en est gravée dans ma mémoire, moins durablement peut-être que les caractères sur le bristol, mais, s’ils me survivent, à qui parleront-ils comme ils me parlent encore ?

Blanche, donc. Tel était le petit nom de la femme croquemort. Elle voulait manifestement me revoir. Je n’étais pas contre. Je me demandais juste si c’était parce qu’elle s’était prise d’affection pour moi ou si elle avait l’intention de m’employer à quelque tâche ingrate. Excusez-moi, je suis méfiant de nature.

Le temps passait à la fois très vite et très lentement, mon imagination galopait sur mes routes intimes, j’avais laissé tomber la dissert’, tant pis, je la finirais plus tard, j’avais hâte de me retrouver dehors, cette salle-là ne donnait même pas sur la rue, je pouvais cependant promener mon regard entre les arbres dénudés de la cour, des fois que j’aurais aperçu Laforgue cherchant à se dissimuler derrière un tronc, je sautais d’une idée à l’autre, est-ce que mon magicien serait à l’enterrement, dans le rôle du fossoyeur ou parmi les amis de la famille, est-ce que Blanche y paraîtrait, ou le commissaire ? Bref, quand la fin du cours a sonné je ne savais plus trop où j’étais.

C’est comme ça qu’au lieu d’anticiper, de foncer vers la sortie pour pouvoir chopper Douvenou dont dépendait mon déjeuner, j’ai dû piétiner derrière le troupeau de mes condisciples. En passant près du bureau, j’ai vu qu’Isabelle Messmer s’entretenait avec le prof. Et là, moi qui m’étais cru si pressé, j’ai ralenti, et arrivé sur palier je me suis carrément arrêté.

Vous commencez à avoir l’habitude de mes revirements. Moi, je ne m’y habituerai jamais, j’ai l’impression, et c’est tant mieux si je ne me lasse pas trop vite de ma compagnie. Je me disais que j’étais en train de louper Douvenou, mais en même temps il y avait des chances qu’il m’attende dehors, et moi, inexplicablement, m’était venue l’envie d’attendre Isabelle Messmer. Le prof était resté seul avec elle, il avait fermé la porte et je ne percevais rien de leur conversation, je ne soupçonnais rien de précis non plus, certes Graindorge avait la réputation de plaire aux filles et Isabelle Messmer ne le laissait peut-être pas indifférent, mais ce n’étaient pas mes oignons, à mesure que les minutes s’écoulaient je trouvais ma position de plus en plus scabreuse, ça ressemblait ni plus ni moins à de l’espionnage, et comment j’allais justifier ça, et j’étais encore en train d’échafauder des explications foireuses quand la porte s’est rouverte. Isabelle Messmer est sortie la première, elle a poussé un petit cri en me voyant, a rougi, Graindorge a froncé les sourcils, mais à peine une seconde, avant de se recomposer un visage plus jovial : Vous vouliez me parler ? Désolé, mais il faut que je file. Ce soir, peut-être ? Je finis à seize heures.

« Non, j’ai fait, j’attendais Isabelle.

– Bien sûr, bien sûr. (Il s’est tourné vers elle.) Alors, d’accord, vous faites comme on a dit, et on en reparle en janvier. Et surtout... (il lui a pratiquement murmuré la suite à l’oreille et je n’ai rien entendu, puis il s’est rejeté en arrière et a repris à plein volume, juste un peu trop fort :) Hein ? ça ira, vous verrez, ça va aller comme sur des roulettes ! »

Puis il s’est dépêché de nous laisser, content de lui, dévalant l’escalier comme le jeune homme qu’il n’était plus.

« Tu es jaloux ? »

Elle avait fait fort ! C’était pratiquement la première fois qu’elle m’adressait la parole, vous avez dû sentir qu’entre elle et moi s’était établie comme une distance infranchissable, mais pour cette inauguration elle avait choisi des mots bien percutants. La main que j’avais négligemment posée sur la rambarde m’a aidé à ne pas trop vaciller sous son regard.

« Tu rigoles », j’ai fait.

C’était envoyé !

« Tu as déjà entendu parler du désir triangulaire ? »

J’ai confessé mon ignorance. Elle m’a renseigné.

« Je n’ai pas besoin de ça pour m’intéresser à toi », j’ai dit.

« Moi non plus. »

On était toujours sur le palier, les yeux dans les yeux, moi levant les miens, elle était vraiment grande, et pas du genre à porter des souliers plats, mais ce n’était pas le moment de vérifier.

« Douvenou m’attend », j’ai fait.

« Douvenou m’attend », elle a répété sur le même ton.

J’aurais pu m’estimer offensé, mais je me sentais surtout très con, et ça ne s’est pas arrangé quand, évidemment, elle a ajouté :

« C’est bien ce que je disais. Tu ne t’intéresses à moi que quand Graindorge me drague.

– Il te drague ?

– C’est banal, non ?

– Qu’est-ce qu’il te dit ?

– Si tu veux des conseils, demande-lui.

– Ça n’a pas l’air très efficace.

– Qu’est-ce que tu en sais ?

– Tu couches avec lui ?

– Je couche avec qui je veux. Viens, on va rejoindre Douvenou. »

Dans l’escalier, on s’est pris la main une seconde, une seconde de pure lévitation, mais une seconde seulement parce que le surgé montait à notre rencontre et nous a engueulés d’être encore là, lui qui y était en permanence, à croire qu’il y dormait. Ce que je lui ai dit. Je dors où je veux, il a fait. Isabelle et moi on a éclaté de rire, on s’est repris la main et on a couru vers la sortie. Douvenou s’en allait, mais quand il nous a vus son visage s’est illuminé comme jamais quand il me voyait moi, ni d’ailleurs quand il voyait Isabelle Messmer. C’était de nous voir ensemble. Tout rose, il nous a demandé où on pensait déjeuner. Mais vous préférez peut-être rester ensemble, il a dit. On peut rester ensemble même quand tu es là, j’ai fait. La main d’Isabelle a accentué sa pression sur la mienne, une partie de moi-même volait très haut au-dessus de toutes les contingences, le monde s’était mis à respirer à mon rythme, j’étais étourdi de désir et d’appétit. Et là, Isabelle a dit :

« Je vous invite. »

Elle a choisi l’endroit, un bistrot plus chic et plus cher que ceux que je fréquentais. Douvenou le connaissait. Pendant le déjeuner, c’est lui qui a fait les frais de la conversation, nous on se tenait la main sous la table, ce qui m’obligeait à manger de la droite, mais je m’en suis bien sorti, pendant que Douvenou nous racontait sa vie et la voiture de son père, et là deux remarques : ce qu’il pouvait y avoir pour moi d’un tout petit peu intéressant dans ses propos, vu la différence de milieu, leur dimension documentaire et sociologique, Isabelle n’en avait rien à taper, et donc elle se foutait secrètement de sa gueule, mais ils restaient du même monde, juste un peu plus classe probablement s’agissant d’Isabelle, parce que le père de Douvenou était au départ un prolo alors qu’elle, grande famille, même si ses parents étaient un peu déclassés, une  tache dans l’album ; ça créait néanmoins entre eux une forme de complicité dont je me sentais exclu, et je commençais à me dire qu’à Megève dans le chalet de Clémentine ça risquait de ne pas toujours être évident, mais bon, Rémi serait là, et j’étais le roi de l’adaptation, et j’ai lâché la main d’Isabelle en me rendant compte d’un truc, entre deux bouchées de croque-monsieur (excellent, ma parole, il valait ses presque six francs) : le caméléon, c’était moi !

Enivré par ma découverte, par l’imprévu de mon aventure avec Isabelle, par le verre de brouilly que je m’étais laissé offrir, j’ai lâché :

« Tous les camés s’appellent Léon. »

Ils ont sursauté. Douvenou, qui détaillait les avantages de l’énergie nucléaire sur ses concurrentes, s’est interrompu. Isabelle n’a même pas tourné la tête.

« Il est fondu », elle a dit.

Et elle a repris ma main sous la table. 

Une demi-heure plus tard, on marchait tous deux dans la rue, en se serrant l’un contre l’autre pour avoir moins froid. Douvenou était retourné en cours, mais Isabelle Messmer avait déclaré qu’elle n’en avait pas l’intention, ce qui lui avait valu un regard incrédule, apeuré et admiratif à la fois de notre condisciple.

« Mais tu n’as jamais séché !

– Il faut bien commencer. C’est Noël !

– Tous les fondus s’appellent Noël », j’ai dit.

Bien que se comportant de manière inhabituelle, Isabelle donnait l’impression de très bien savoir ce qu’elle faisait, ce qu’elle voulait. Mais c’était par habitude, justement, et au fond elle était aussi paumée que moi. Je me rappelle d’ailleurs m’être dit que peut-être il en était toujours ainsi, que ce n’était pas parce qu’elle paraissait sûre d’elle qu’elle l’était, et que c’était peut-être ça le secret de la classe à laquelle elle appartenait.

On passait devant des petits hôtels borgnes, on se regardait, comme pris d’une inspiration, chacun attendant que l’autre se décide à dire : on va là ? ou que tous les deux d’un seul mouvement et sans un mot on s’engouffre dans une de ces entrées. On ne s’était même pas embrassés, alors que les portes cochères ne manquaient pas, et puis elles ne sont nullement nécessaires, et moi pendant tout ce temps une formule me tournait dans la tête à m’en donner le vertige, Eros et Thanatos, Eros et Thanatos... Quand enfin j’ai osé prendre la parole – on ne disait rien, on ne faisait rien de plus que marcher, parfois l’un de nous souriait ou riait, la première fois c’était moi, elle m’avait demandé Pourquoi tu ris ? Pour rien, j’avais répondu, et depuis on ne se parlait plus du tout, Eros et Thanatos, Eros et Thanatos – donc, quand enfin j’ai brisé le silence, j’ai dit que j’allais à un enterrement, celui de ma logeuse (oui, elle se rappelait, Elle s’est suicidée, c’est ça ?), et je lui ai proposé de m’accompagner.

Ça, ça lui a plu ! Elle s’est mise à trépigner, et une grande qui trépigne sur ses hauts talons, je vous assure que ça se remarque. Les gens se retournaient dans la rue, j’étais à la fois flatté et gêné.

« Génial, elle disait, c’est génial ! »

Ce qu’il y avait, je ne savais pas à quelle heure avait lieu la cérémonie, mais autant tracer tout de suite, peut-être même qu’on allait être en retard. Du coup, elle nous a payé le taxi. On n’est pas tombés sur le Russe de l’autre fois, l’auteur n’a pas tant d’imagination ou ne se moque pas à ce point de ses lecteurs, mais sur un brave pépé qui semblait faire la sieste et dont on se demandait s’il dormait en conduisant ou conduisait en dormant, à part ça pas plus lent qu’un autre et même assez efficace, et on est arrivés au cimetière de Pantin vers les deux heures et quart.

Rien n’avait encore commencé. On n’a pas eu de mal à repérer le corbillard avec les bonnes initiales sur le velours et le petit groupe de silhouettes noires, on s’est avancés, on ne se tenait plus par la main, Isabelle m’avait dit que si au dernier moment elle ne se sentait plus trop de me tenir compagnie pendant l’inhumation elle irait se réfugier au café du coin, où je la retrouverais, Et après ? j’avais fait. Après, tu verras. Et quand une fille comme elle vous dit ça avec cet air-là, je vous jure que vous ne vivez plus qu’au futur, le passé n’existe plus, ce qui est logique, mais le présent non plus, malgré toute sa pesanteur et sa dureté, ce qui est commode. Mais apparemment elle tenait le coup, et on marchait sans faiblir vers le groupe, quand soudain s’en est détachée une petite femme agile et énergique qui nous a foncé dessus et, campée devant Isabelle, a glapi :

« Vous ! Vous ! Comment osez-vous ? »

Puis elle s’est haussée sur ses petits pieds chaussés de noir verni et, avant qu’on ait pu esquisser le moindre mouvement, l’a giflée de toutes ses forces en criant :

« Tiens, salope ! Celle-là, tu ne l’as pas volée ! »

 

 

La pharmacienne me dévisageait d’un œil soupçonneux voire accusateur. Le malheur, c’est que je ne parviens pas à paraître innocent quand je le suis réellement. De me savoir suspect me donne un air hypocrite qui m’accable et brouille le visage ingénu qui m’innocenterait. Il y a des gens qui prétendent ne jamais mentir ou mentir très mal (« Je ne saurais pas » : j’adore !), moi je mens par simple désir d’être cru.

Je ne l’étais visiblement pas de la pharmacienne, qui tout en soignant Isabelle ne cessait de m’observer à la dérobée. J’avais fini par lui dire : Mais posez-lui la question ! Vous verrez bien que ce n’est pas moi. Ça n’avait servi qu’à m’enfoncer davantage. La justicière avait eu un geste méprisant qui voulait dire : On connaît la chanson. Nul doute qu’elle avait interprété ma suggestion comme une mise en garde adressée à ma victime. Aujourd’hui je la comprends et lui pardonne. Sur le moment j’étais hors de moi. Si je n’avais pas eu besoin de ses services, je l’aurais probablement insultée. Giflée, peut-être ? Elle me sentait bouillir, elle attisait ma colère, c’était le parfait cercle vicieux. Je ne dois qu’à Isabelle d’avoir pu résister à son ultime assaut.

Elle venait de finir. Elle s’est approchée de moi, et elle a fait :

« Ne me dites pas qu’il n’y a pas de violence en vous. »

J’ai levé la main, j’ai croisé le regard de ma copine, comme un bras qui aurait jailli pour arrêter le mien, j’ai achevé mon geste en direction du présentoir voisin.

« Je vais vous prendre des boules de gomme », j’ai dit.

Encore un truc qu’Isabelle a dû payer.

Une fois dehors, on a pu repenser à la scène devant le cimetière. Et pour en parler confortablement, on s’est installés dans le café le plus proche, celui-là même où on avait envisagé qu’elle m’attende. On s’est planqués au fond, avec elle je ne craignais rien, pas la moindre menace de crise claustrale, on a commandé des whiskies, ça m’était venu comme ça et elle a suivi, Première gifle de toute ma vie, premier jour que je sèche, premier whisky, elle a dit, C’est ce qui s’appelle sécher un whisky, j’ai fait, on a bu sans se quitter des yeux, c’était d’autant plus difficile que je m’étais mis à penser à Paula, et quelque chose comme un nœud se formait dans ma gorge alors qu’il aurait fallu au contraire être bien détendu, heureusement on avait à causer et on s’est lancés presque en même temps.

« C’est qui cette folle ? » elle a dit.

« Une vraie dingue », j’ai fait.

Comme quoi elle n’aimait pas tous les fous indistinctement.

Moi je pensais à d’autres détails, comme la présence de... Mais je vous raconte ça dans l’ordre.

Isabelle venait donc de se prendre sa mandale, elle saignait abondamment de la lèvre, la gifleuse son devoir accompli avait rejoint son camp d’un pas tout aussi résolu quoique moins rapide qu’à l’aller, Isabelle était sonnée, incapable de la moindre réaction, moi guère plus vaillant, à dix mètres devant nous les autres formaient comme un mur hostile, tous inconnus, leurs visages dans une belle frontalité comme une collection de masques, le mot de Rémi m’est revenu, Nous sommes trop lâches, mon bon, Isabelle saignait, les kleenex de Blanche Prével étaient partis en coquelicots, deux grands types faisaient mine de sortir du rang pour venir me casser la gueule, c’est alors qu’on a vu arriver le commissaire, le groupe s’est tourné vers lui, moi j’ai attrapé Isabelle par le bras et je l’ai entraînée à l’écart, on a traversé en diagonale vers la pharmacie, la femme nous a poursuivis quelque temps de cris incompréhensibles, mais le commissaire ne regardait pas de notre côté, il ne faisait pas attention à nous, il serrait des mains, j’ai vu tout le monde franchir la grille à la suite du corbillard et, juste avant qu’on entre dans la pharmacie, j’ai aperçu un tout petit bonhomme qui longeait furtivement le mur du cimetière jusqu’à l’entrée par où il s’est coulé comme une souris dans un trou. J’aurais adoré qu’il me remarque et me fasse signe, mais à cette distance il y avait peu de chances, et moi j’étais accaparé par le souci d’Isabelle. Je suis entré à sa suite dans l’officine, d’une démarche un peu hésitante après ces émotions.

Voilà le film qu’on se repassait au café.

Je ne sais pas si c’est le whisky, l’influence de Paula ou les deux, une muse en tout cas devait m’inspirer parce qu’à la première gorgée j’ai compris, et j’en ai fait profiter Isabelle, la pauvre ! Jamais je n’aurais dû l’entraîner dans cette aventure !

« Tu es belle », j’ai dit.

Elle ne s’y attendait pas. Elle a porté la main à sa lèvre tuméfiée, et tout le bas de son visage s’est déformé : elle allait pleurer.

« Tu es belle, je te jure. Ta lèvre, c’est rien, ça va passer. Tu es la plus belle fille que je connaisse. »

Là, ses yeux se sont remis à pétiller. Un feu qui repart.

« Beaucoup plus belle que cette femme qui te ressemble de loin et avec qui cette furie t’a confondue. »

 

(À suivre.)

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