Tous les pigeons s’appellent Norbert, 4

Publié le par Louis Racine

Tous les pigeons s’appellent Norbert, 4

 

Cette fois, je n’ai pas pensé une seconde à ma sœur, alors que ce fameux commissaire, c’était mon magicien !

Enfin, pas exactement. Voire pas du tout. Mon magicien était tout petit, le commissaire plutôt grand, d’ailleurs il doit y avoir une taille minimum pour entrer dans la police. Mais il lui ressemblait étonnamment. Il aurait été assis derrière son bureau, et non debout à nous dévisager les mains dans les poches, je m’y serais trompé. À part le sourire, nettement moins craquant, il avait les mêmes traits, la même tête chauve. J’ai pensé « le commissaire est bon enfant », d’où ça venait, déjà ? Je demanderais à Rémi.

Il a vu que je le regardais d’un drôle d’air. Je ne sais pas ce qu’il s’est imaginé, mais c’était probablement assez farce notre duo, chacun interloqué pour des raisons différentes par la gueule de l’autre. Et puis il s’est présenté.

« Commissaire Laforgue.

– Oh putain ! » j’ai dit.

C’était sorti tout seul. Mais il ne s’est pas fâché, flatté sans doute que sa réputation ait atteint le clampin que j’étais. J’ai remis les pendules à l’heure.

« Vous n’auriez pas un frère magicien ? »

Dommage que vous n’ayez pas été là, vous vous seriez bien marrés à voir son expression. Un peu celle qu’on prend quand on regarde sous ses semelles.

« Nous ne sommes pas ici pour parler de ma famille. Asseyez-vous. »

Je vous épargne le début de l’interrogatoire, en fait une simple conversation, même si un flic resté debout dans un coin prenait des notes sur un petit carnet à couverture bleu ciel qu’il avait dû piquer à sa fille. Là, j’ai pensé à ma sœur, et ça m’a fait du bien. Sauf que l’attendrissement qui se lisait sur ma figure pouvait passer pour de l’insolence, surtout après ma petite question. Je me suis donc efforcé de me recomposer un visage convenable, mais je sentais mon air tête-à-claques remonter opiniâtrement à l’assaut de mes joues et une bande de diablotins me tirer les lèvres dans tous les sens. J’avais hâte de me retrouver dehors. Pendant ce temps Paula offrait l’image même du sérieux.

C’est pas possible, je me disais, tandis qu’un flic venait chuchoter quelques mots à l’oreille de l’inspecteur qui transmettait sur le même mode à son chef avant de sortir, je suis un vrai gamin. À dix-huit ans. Et naturellement c’est le moment qu’a choisi le commissaire pour planter ses yeux dans les miens.

« Puisque vous êtes majeur... » il a commencé.

« Et vous émancipée... »

Mignonne inclinaison de tête de Paula.

« ... Nous pouvons causer entre adultes. J’ai bien enregistré vos déclarations, ça se tient, mais il y a un petit rien qui me chatouille. »

Il n’avait pourtant pas l’air de rigoler.

« À savoir ? » j’ai fait. J’avais piqué ça à mes copains d’H4.

« Vous m’avez dit que vous n’étiez pas repassé chez votre logeuse. Or quelqu’un vous a vu monter l’escalier vers dix-neuf heures trente. »

Oh putain !

Mais cette réplique m’avait déjà servi. En plus, elle était dangereuse.

Je me suis retenu juste à temps de regarder Paula, consultation qui ne pouvait qu’aggraver mon cas, et je me suis débrouillé tout seul. Le bluff, je connaissais, je vous rappelle que je touchais mon caramel aux plus nobles des jeux, mais le condé m’avait l’air sincère, renseigné sans doute à l’instant par ses subordonnés. J’ai paré le coup.

« C’est vrai, j’avais oublié. L’émotion, excusez-moi. Je suis rentré comme d’habitude, mais la porte était fermée, personne ne répondait. Je me suis dit que la... que madame Rondeau avait dû sortir. Une dernière course à faire. Elle oubliait souvent le pain. Sinon, on mangeait plutôt bien chez elle.

– Vous n’avez pas de clé ? »

Pas besoin de tourner la tête pour savoir que Paula flippait sec.

« Je les avais oubliées. Moi aussi je suis distrait, des fois.

– Et maintenant vous les avez.

– Bien sûr. »

J’ai voulu les prendre dans ma poche, et je me suis rendu compte qu’elles n’y étaient pas.

« Vous les avez, ou non ?

– J’ai dû les laisser dans ma chambre. L’émotion, encore. »

Qu’est-ce qu’elles étaient devenues, ces fichues clés ? Je sentais la crise d’angoisse rappliquer au grand galop.

« Vous êtes donc repassé chez madame Rondeau. Vous vouliez déposer votre cartable avant d’aller dîner avec mademoiselle Masurier, mais vous avez trouvé porte close et, comme vous n’aviez pas vos clés, vous êtes reparti.

– C’est exactement ça », j’ai fait. Mon collier venait de se desserrer d’un cran.

« Sans laisser de mot ? »

Argh !

« J’ai préféré téléphoner, mais comme je vous l’ai dit ça sonnait tout le temps occupé, j’ai pensé qu’elle était en communication avec son fils en Nouvelle-Calédonie.

– Où il était quelque chose comme quatre ou cinq heures du matin. »

Damned !

« Ça pouvait être quelqu’un d’autre.

– Je vous l’accorde. »

Il s’est tu. Le flic debout dans un coin a laissé tomber son carnet. Pendant qu’il se baissait pour le ramasser, le commissaire a haussé les sourcils, ça faisait une petite chorégraphie rigolote, encore fallait-il être d’humeur.

« Un autre détail... » il a repris.

« Qui vous chatouille ? »

Autant rester dans mon personnage. Je ne savais pas comme Paula incarner la sagesse précoce. D’ailleurs il n’a pas répondu. Mais il ne souriait plus du tout, il ne ressemblait plus ni à son frère ni encore moins à ma petite sœur, et le bruit du carnet tombant de nouveau sur le sol n’a aucunement détendu l’atmosphère.

« Votre logeuse avait bien un porte-monnaie ? Pour faire ses courses ? Quand elle avait oublié le pain ? »

Le ton était franchement accusateur.

« Elle me le confiait de temps en temps. Justement, je l’ai là. »

Je lui ai tendu. J’ai pensé qu’il allait appeler un sous-fifre pour que l’objet soit cueilli avec des pincettes et glissé dans une pochette spéciale, mais non, il l’a pris, il l’a ouvert, il a regardé dedans.

« Pourquoi l’aviez-vous aujourd’hui ?

– Pour m’acheter des copies en rentrant. Mais je n’ai pas trouvé celles qu’il me fallait. Il n’y en avait que des à petits carreaux perforées. Celles-là, monsieur Vandeputte refuse de les corriger. »

Une fois de plus, je me suis retenu juste à temps. J’allais ajouter : renseignez-vous. Mais il est malvenu qu’un simple quidam donne des conseils professionnels à un policier.

Je respirais mieux depuis quelques secondes, j’avais retrouvé un peu d’assurance. Je n’en avais pas moins hâte de quitter ces lieux hostiles et confinés pour la rue, où Paula et moi pourrions déambuler librement, main dans la main, qui sait ? cherchant un bistrot où dorloter notre mésaventure avant probablement, sûrement, de nous lover dans la chaleur de nos corps. Puis le téléphone a sonné, le commissaire a décroché, je l’observais avec avidité, certain qu’il s’agissait de notre affaire, alors même qu’il regardait ailleurs, évitant peut-être mon regard, et je n’ai pas été tellement étonné, mais très intéressé quand en raccrochant il a dit comme pour lui-même, comme si nous avions déserté son bureau, le laissant seul dans la lumière faussement chaleureuse des lampes, parmi les odeurs de cigarette et de café et les piles bancales de dossiers, sous les yeux morts des fenêtres aux vitres noires de nuit :

« Dix-huit heures. »

Le flic au carnet cascadeur a pris un air intelligent.

« L’heure de la mort ? »

Désormais ils étaient deux, et nous admis, comme au cinéma ou au théâtre, à voir fonctionner l’esprit d’élucidation.

« Suicide par pendaison, Brocol. Le légiste est formel.

– Si on vous dérange... » j’ai dit.

Je ne me serais pas permis cette impertinence si je n’avais compris brusquement ce qui se jouait là. Le commissaire était le premier embêté, d’avoir en face de lui ces deux ados tout juste capables de faire du mal à une mouche, et encore, par inadvertance, ou après s’être longuement chamaillés. Il était heureux de pouvoir les congédier, les choses étant rentrées dans l’ordre sinon dans la lumière, car comment expliquer et surtout comment accepter un suicide, celui de la Rondelle ou un autre ? D’avoir affaire à un garnement de mon espèce ne le ferait pas renoncer à ses vœux de justice et d’humanité, au contraire. Mais flic il était, flic il restait, et ç’a été plus fort que lui, il est revenu à la charge, m’a interrogé sur les raisons qui avaient pu pousser ma logeuse à mettre fin à ses jours, je n’ai pas eu de mal à jurer derechef mes grands dieux que je n’en savais rien, je commençais à en avoir ma claque de ces énigmes, et ç’a été le pompon, il m’a demandé ce que faisais à dix-huit heures.

Bon, là, je pouvais regarder Paula, et je ne m’en suis pas privé. Je lui ai trouvé l’air fatigué, tu parles ! Je m’en suis voulu de ce qu’elle venait de subir à cause de moi. Seulement j’avais de quoi lui rendre un minimum de gaieté.

« Je ne sais pas si je dois », j’ai dit.

Le commissaire hésitait entre deux expressions, l’égrillarde complice ou la courroucée. Il a essayé les deux en même temps, et j’ai regretté de ne pas avoir un appareil photo dissimulé dans ma montre. Plus encore que de ne pas avoir de montre.

« J’étais au café », j’ai repris.

– Avec qui ?

– Euh... c’est un peu gênant.

– Si c’est par rapport à mademoiselle, je peux lui demander de sortir.

– Non, c’est par rapport à vous.

– Je ne comprends pas. Avec qui étiez-vous donc ?

– Avec votre frère, le magicien. »

 

 

« René, je parie. »

Une flamme espiègle dansait dans les yeux de Rémi.

Comment il avait deviné ? J’en suis resté tout ébaubi.

Il m’a expliqué. René Laforgue. Bon, encore des trucs d’hypokhâgneux.

« Tu peux le lire aussi, c’est intéressant d’un point de vue épistémologique.

– Épi... ? »

Il m’a expliqué.

« Tu es un puits de science ! »

Vile flatterie qu’il a écartée de sa main d’enfant étiré. Clémentine est entrée, est venue se poser sur une chaise à côté de lui, alors que je lui dégageais ostensiblement une place sur la banquette des 4S.

« Putain Miremont ! Qu’il est chiant !

– Miremont chose », a enchaîné Rémi.

Ils allaient encore parler de leurs profs. J’ai fait mine de partir. Elle a réagi au quart de tour.

« Et ton magicien ?

– C’est demain. Mais il s’en est passé depuis vendredi.

– Écoute-le, a commenté Rémi, tu m’en diras des nouvelles. »

Bien sûr, je m’en suis tenu à la thèse du suicide, et j’ai à peine évoqué Paula, juste histoire de sonder Clémentine, mais elle n’a pas eu l’air plus émue que ça par ce détail, ni par le reste.

« Où tu habites maintenant ? » elle a demandé en sirotant son lait-fraise.

« Chez toi, si tu veux », j’ai dit. Ils ont ricané. Sacré boute-en-train ! N’empêche que ça ne m’aurait pas déplu. Rien que de voir la chambre de Clémentine ou d’attendre qu’elle ait fini pour lui succéder à la salle de bain ou de prendre le petit déjeuner avec elle ou, le soir, d’écouter de la grande musique vautré sur un des canapés de leur immense salon, forcément immense. Quitte à faire un peu le pitre devant les parents, si toutefois ils me prêtaient attention. Ce n’était pas demain la veille que des bourgeois comme eux me proposeraient le vivre et le couvert. De gauche pourtant. Mais on peut toujours rêver.

Je les ai définitivement rassurés.

« Je rentre tous les soirs à Clichy.

– Ça fait une trotte », a dit Clémentine avant de se rappeler qu’elle n’avait pas intérêt à trop insister là-dessus.

« Ça reste jouable, j’ai répondu. À propos... »

Cinq minutes plus tard, on s’était mis d’accord. Rémi nous apprendrait le grec, je les initierais au go, Clémentine nous inviterait à passer une semaine à Pâques dans son chalet de Megève. J’en aurais pleuré de bonheur. Clémentine me regardait avec admiration. On sentait qu’elle était fière d’avoir trouvé quoi mettre dans la corbeille. De mon côté j’étais satisfait. Je n’avais pas espéré un hébergement à l’année.

Elle se faisait fort de convaincre ses parents.

« De toute façon, on est majeurs », elle a dit.

« Pas moi », a corrigé Rémi.

« On commence quand ? » j’ai demandé.

– Eh bien mais pourquoi pas tout de suite ?

– Excellent », a dit Clémentine. Un mot de Rémi.

« Par le grec alors ? » j’ai fait.

 

 

Dans le métro, je me récitais les quatre vers d’Homère que Rémi nous avait fait noter et apprendre par cœur après nous les avoir traduits et commentés. En une heure, il avait déjà déblayé un bon bout de terrain. C’est fou comme ça m’a stimulé. Paula serait sacrément étonnée. Mais je ne lui dirais rien pour l’instant.

La gentillesse de cette nana ! Elle était prête à partager sa piaule avec moi. J’avais courtoisement refusé. On se serait marché dessus. On ne pouvait pas passer notre temps à forniquer, pas plus qu’à ne pas le faire. Elle devait le penser aussi sans le dire. Je débarquerais quand je voudrais, à condition de la prévenir la veille, pour qu’elle puisse s’organiser par rapport à son boulot. Elle bossait dur, dissertations, versions... Des fois je m’amusais à servir d’intermédiaire entre mes internes et ma bonne amie, mais ils ne s’étaient pas encore rencontrés. Paula était une solitaire, cultivait des relations bien à elle, sans pour autant jamais se montrer possessive. Et séparément. Par exemple, elle ne m’imposait pas ses copains de Duruy, que j’avais beaucoup de mal à supporter.

Pendant quelques jours, donc, j’ai réintégré le domicile familial. Je rentrais tard, à l’heure du dîner, je partais tôt, après avoir préparé le petit dej. Ma mère était de toute façon trop fatiguée dans la semaine pour me demander davantage de présence. Annette, elle, me faisait de la peine. J’adorais ma sœur, mais à distance. Très vite elle m’énervait par sa façon de me donner l’impression d’attendre quelque chose de moi, oscillant entre la timidité et le harcèlement. J’avais en permanence le sentiment de n’être pas avec elle comme j’aurais dû, je l’envoyais balader, des fois je l’aurais giflée, et je ne pouvais plus la prendre dans mes bras, ma sœur toute petite, ses seins commençaient à pousser, ils bossaient durs eux aussi, et ça me gênait.

Le premier week-end, on était sous le coup du suicide de la Rondelle. Le commissaire avait personnellement téléphoné à ma mère le samedi pour lui présenter ses condoléances, lui dire que je n’étais évidemment pour rien dans cette malheureuse affaire et qu’il avait trouvé en moi un garçon plein de bon sens. Je ne sais pas où il avait puisé ce compliment mais c’était quand même gentil. Trop, peut-être.

En fait, je n’arrivais pas à me tranquilliser. J’en étais venu à soupçonner une ruse des flics. Ils avaient feint de croire au suicide pour mieux coincer le meurtrier, moi, éventuellement. Plus on en parlait, Paula et moi, mieux je voyais ce qui clochait dans l’histoire. Une des raisons qui me rendaient impatient de retrouver mon magicien, c’est que je m’étais mis en tête de lui confier mes inquiétudes.

 

(À suivre.)

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