Bakounine n’est pas rentré, 21

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 21

 

Je vous sais bien affûtés, tous les sens en éveil, l’esprit plus clair que le mien sur le moment à moins que vous n’ayez bu vous aussi, ça vous regarde, mais par acquit de conscience et pour mieux m’y retrouver moi-même je vais vous dire ce qui me turlupinait depuis un moment, du reste je vous l’avais promis.

Il y avait d’abord cette réflexion de Maurice qui tournait en rond dans mon crâne comme une mouche dans un bocal. Vous vous souvenez, vous qui avez lu les Pigeons : il avait prétendu non sans nous faire indirectement la morale que personne dans l’immeuble ne s’était jamais soucié de mademoiselle Caulataille. Bon, on connaissait sa passion de l’intrigue, mais il n’était pas impossible qu’il ait réellement ignoré le rôle de Würtz. Ou alors il cherchait à l’occulter, mais pourquoi ?

Accusation pour accusation, et même si les soupçons du voisin ne le visaient pas spécialement, il était difficile de ne pas s’interroger sur une éventuelle implication du cher Derambure dans la mort de Lucienne. J’avais toutefois du mal à croire qu’il ait pu la tuer pour récupérer son appartement, surtout que celui des Bonnefoy était libre. D’accord, je n’avais pas toutes les données. Peut-être que leur proprio n’avait pas voulu relouer, ou pas tout de suite, ou que Maurice tenait particulièrement à habiter juste en dessous de chez Würtz. Convenez dans ce cas qu’il était étonnant que celui-ci n’ait pas remarqué qu’il avait un nouveau voisin. Ça pouvait vouloir dire que Maurice avait emménagé en douce et qu’ensuite il était resté très discret. S’agissant de lui, ça laissait craindre le pire. Ce type avait le renseignement dans la peau, son plaisir c’était d’espionner les gens, il était venu pour moi, pour nous, mais n’avait pas dédaigné l’occasion d’accrocher une autre cible à son tableau de chasse (je ne suis pas sûr de la cohérence de cette image).

Quand même, tuer pour si peu...

Je doutais, et pourtant depuis notre retour d’Étretat je pensais à ce fameux passe, j’en entendais tinter les lames, ça me réveillait la nuit. C’était sûr qu’avec ça et une vieille demoiselle sourde un salopard pouvait s’amuser.

Et puis j’avais encore un sujet de méditation.

Jules aussi possédait un passe. Le même. Enfin, un autre. Son frère jumeau, quoi. En allemand, on distingue les deux mêmes : das selbe, das gleiche. Vous voyez, monsieur Klostermann, j’ai bien retenu vos leçons.

Ça faisait quelques jours que m’était venue cette idée pas vraiment nécessaire mais bien agaçante que je n’avais peut-être pas tout compris de l’affaire Rondeau. Oui, exact, relisez mes Pigeons. C’est justement à quoi j’allais devoir m’employer moi-même. Je m’étais toujours demandé comment Jules avait pu s’introduire dans la chambre de l’assassin, maintenant je le savais. Mais je m’interrogeais sur l’éventualité qu’il eût joué un rôle plus important que je ne l’avais cru, en visitant par exemple l’appartement de la Rondelle... Bref, j’avais hâte de le revoir, et pas seulement pour lui souhaiter la bonne année.

Würtz, en tout cas, n’en démordait pas : sans nous, il aurait continué à ignorer l’existence de son nouveau voisin, qui ou n’était jamais là ou ne faisait aucun bruit. Il n’avait pas remarqué non plus que le nom sur la boîte aux lettres et sur la porte avait changé.

On s’est quittés en excellents termes, vers une heure du matin. « Je ne vais pas abuser », il a fait, et il est parti. Aussitôt j’ai raillé : Pas très observateur, le Würtz, pour un type qu’a sûrement une bonne vue. Dans son métier, c’est indispensable.

« Et toi ? » a fait Paula en prenant un drôle d’air.

« Moi ? Dix sur dix aux deux yeux.

– Mais ton sens de l’observation ?

– Je ne me plains pas. »

Elle a souri.

« Moi non plus. C’est juste que j’avais hâte qu’il s’en aille.

– Ben oui, a dit Annette, il arrêtait pas de lui faire de l’œil.

– Comment t’as vu ça, toi ? T’étais sur le canapé avec Félix et Carmen.

– Et alors ? C’est toi qu’es aveugle.

– L’amour est aveugle, a commenté Carmen. Ça en a évité des drames !

– Qu’est-ce que t’en penses, Félix ? » j’ai fait, persuadé qu’il ne s’était rendu compte de rien.

« Je suis d’accord », il a dit.

« Traître !

– Ingrat ! Si j’avais pas distrait les filles, Würtz aurait rien lâché.

– Me dis pas que t’as entendu.

– D’autant mieux que j’écoutais, monsieur. Tout en jouant et en chantant. C’est ça, la classe !

– Nous aussi, a crié ma sœur, on a tout suivi ! »

Les coquines ! Le coquin !

« Et toi, Constant, t’as remarqué quelque chose ?

– Tu le demandes ? J’ai pas arrêté de te faire des signes et de te lancer des regards révélateurs.

– Qui m’ont rien révélé du tout.

– Si ça se trouve, lui a tout capté. »

Je ne plaçais plus d’espoir que dans la matouze. Je n’ai pas eu besoin de l’interroger.

« C’est bien simple, il la dévorait des yeux. Ma petite Paula, tu as le ticket.

J’ai adoré qu’elle la tutoie.

– Je suis flattée », elle a minaudé.

Elle plaisantait, bien sûr, mais quand même ça m’a gentiment détruit. Je commençais à me dire que je n’avais pas le champagne si gai que ça. Ça m’a fait penser à quelqu’un, et j’ai sauté sur l’occasion comme un cascadeur change de cheval ou passe du toit d’un camion à celui d’un train. J’ai demandé à mon copain s’il n’avait pas l’intention d’appeler son père pour lui souhaiter la bonne année. Paula m’a gratifié d’un froncement de sourcils qui voulait dire : Passe encore que tu esquives, mais pas en te vengeant sur lui – tandis que Constant répondait qu’à son avis son père était incapable même de décrocher le téléphone.

« T’es sévère », j’ai dit, espérant un appui de la matouze, sur le mode : Quand même, c’est votre papa. Mais elle aussi elle savait changer de conversation, et elle a lancé :

« Et si on faisait un jeu ?

– Mais maman, on a PAS de jeux », a dit Annette.

« Si, j’ai fait, un Monopoly. »

Berk général.

« Qui vous parle de ça ? Pas besoin de cartes ou quoi. Y a des tas de jeux auxquels on peut jouer comme ça. »

Bon, même Paula et Annette ont rigolé, et ma mère a fini par nous rejoindre.

« Mais qu’i’ sont bêtes !

– Une petite partie d’assassin ? » a ironisé Félix.

« Désolée qu’on soit aussi petitement logés », elle a répondu du tac au tac.

« Un tac au tac ! » j’ai fait.

C’est ce jeu où on dessine à tour de rôle en tendant des pièges à un personnage ou en les déjouant, ou plus généralement en posant des problèmes aux autres ou en les résolvant. Un truc qu’on avait vu à la télé. L’idée a bien plu à tout le monde, sauf à ma mère, qui prétendait ne pas savoir dessiner, on a quand même réussi à la convaincre, malgré de nouvelles objections (On est sept, un nombre impair, on va pas pouvoir faire deux équipes – C’est ça, y a qu’à retourner chercher Würtz ! – Pourquoi pas Derambure ? etc.), et c’est elle qui nous a le plus fait marrer. Comme effectivement elle maîtrisait mal la figuration, elle modifiait le sens de ses gribouillis en fonction des besoins. Et elle a plusieurs fois fait gagner son camp, malgré les protestations de Félix qui feignait l’indignation devant cette forme originale de tricherie.

« En plus, à quatre contre trois, y a pas de quoi plastronner. »

Oui, je découvrais une facette inédite du personnage : il était mauvais joueur.

Tout ça nous a menés jusqu’à pas d’heure et au fond de la bouteille de porto (offerte par Paula, qui l’avait négociée au bar dont je vous ai parlé, proche de Saint-Lazare), parce qu’après le tac au tac on a joué au cadavre exquis (pas longtemps, la matouze s’est lassée – et moi aussi, Constant nous ayant révélé que Félix et Marc étaient en train d’écrire, selon ce procédé, tout un roman, avec au début la participation de Paula qui les avait lâchés), puis à la règle secrète, puis au mot interdit, puis on s’est mis à causer à bâtons rompus en ricanant bêtement pour un rien. Il a quand même fallu aller se coucher, les plus jeunes dormaient depuis un moment sur le canapé, ça m’a évidemment rappelé Étretat, et peut-être pour penser à autre chose parce que ce n’était pas facile d’avoir en même temps à l’esprit (si je puis dire) la partie de jambes en l’air avec Carmen et bien en face le regard franc comme l’or de Paula, j’en suis venu à réaliser que je ne m’étais pas soucié un instant des résultats obtenus dans la journée par les enquêtrices. Seulement à cette heure avancée de la nuit je n’étais plus en mesure de recueillir la moindre information que ce soit, encore moins de l’analyser. En revanche, incroyable mais vrai, j’étais ou me sentais encore parfaitement capable de picoler. Heureusement il n’y avait plus de quoi, et la honte autant que la raison l’a emporté quand Félix m’a tendu devant ma mère éberluée sa flasque d’akvavit pour qu’on en partage les dernières gouttes. Je les lui ai laissées, tout en réalisant que la matouze avait été bien bonne d’inviter Félix sur les instances d’Annette, qu’elle ne le connaissait pas plus que ça, que je ne lui avais jamais parlé de lui – pas plus que de Constant, qu’elle semblait cependant avoir plutôt à la bonne malgré son homosexualité ou grâce à elle –, et tout à coup :

« Putain, Bakounine ! j’ai crié à Félix, qu’est-ce que t’en as fait ?

– T’affole pas, il a tout ce qu’il lui faut. Sauf peut-être une chatte. »

Indiscutablement, il était grand temps d’aller au lit. On s’y est employés, sans qu’il soit besoin cette fois de transporter les filles, après une tournée générale de bises elles ont gagné toutes seules, sur leurs jambes de zombies, Carmen le lit de ma sœur et icelle celui de la matouze, Paula et moi on s’est enlacés sur le seuil de la chambre d’Annette, Vous étiez en beauté ce soir, madame, je lui ai fait, elle a rosi, elle avait encore la force de rosir, on avait très envie l’un de l’autre mais on aurait toute la nouvelle année pour se rattraper, j’ai regagné le salon, Constant s’était dépêché de déplier le canapé avant que Félix s’y affale, il s’est de nouveau proposé pour prendre le fauteuil, je m’en contenterais d’autant mieux que je n’avais pas sommeil, c’est ce que je croyais, mais je dois à la vérité d’avouer qu’à peine assis je me suis endormi.

 

 

On a été les premiers à émerger, ma mère et moi, vers les onze heures, quand elle est entrée dans la cuisine le café finissait de passer, elle a apprécié, le soleil brillait, je me sentais le cœur léger, on s’est resouhaité la bonne année, et on a parlé organisation, mais calmement, et ça m’a fait plaisir mais en même temps un peu étrange de voir ma mère reposée comme ça après tous ces excès et la tension des derniers jours.

On attendrait que les autres soient réveillés pour commencer la ronde des vœux par téléphone, ça concernait peu de monde, le cousin Bourzeix, l’oncle, quelques autres parents, quelques amis. Il a bien sûr été question de mon père, c’est ma mère qui en a parlé, moi je n’aurais pas osé, s’il éprouvait le besoin de se manifester il le ferait, de toute façon elle n’avait pas son numéro, je l’avais, moi ? Non. On aurait été incapables de le joindre. C’est très bien comme ça, elle a fait. On est revenus sur le mystérieux coup de fil de la veille, Une erreur, elle a tranché. Dis donc, faut pas que tes copains hésitent à appeler chez eux. Enfin, ça a l’air encore compliqué cette histoire.

Elle se souvenait que Paula n’était pas en bons termes avec ses parents, qu’ils divorçaient, que Constant avait un père problématique, tout ça. Quant à Carmen, elle ferait comme elle voudrait, mais ça l’étonnerait qu’elle ait hâte de souhaiter la bonne année à Marie-Jo. Quel gâchis quand même !

Elle s’exprimait posément, pas d’un air indifférent, non, elle s’impliquait, mais sans que ça puisse altérer en elle une assurance fondamentale, et j’ai pris le risque :

« T’attends que René t’appelle, ou tu feras le premier pas ? »

Ma question l’a enchantée, ma parole, elle avait rajeuni, la matouze ! Malgré ses traits tirés et ses yeux cernés, elle respirait la fraîcheur. Mais le plus étonnant, je sentais autre chose derrière cette éclosion. Même si la perspective d’un renouveau sentimental pouvait l’expliquer, et justement parce que ça aurait dû me suffire, j’allais lui demander carrément ce qu’elle me cachait, quand au lieu de répondre à la première question elle a dévié sur le cousin Bourzeix.

« À propos, elle a fait – admirez son à-propos –, si on l’invitait ?

– Il est pas à la Boissière ?

– Non, Marie-Jo voulait personne, l’oncle s’est incliné.

– Pourquoi il a pas réveillonné avec nous alors ?

– Tu connais François (c’était son prénom, je l’oubliais régulièrement), il avait mieux à faire. »

Il faudra qu’un jour où on aura le temps je vous présente le cousin, l’homme au canapé, l’homme au triporteur, comme j’ai failli en avoir l’occasion le soir même.

« Mais pas aujourd’hui ?

– J’en sais rien, on peut toujours essayer. Pas avant quinze heures, à mon avis.

– On l’inviterait à dîner alors ? Tu reprends demain, je te signale.

Elle rigolait silencieusement.

« Attends ! On est mercredi... Me dis pas que tu fais le pont ?

– Un fameux pont », elle a gloussé. « Un saut dans le vide, oui ! Et sans filet ! Ton père qu’aime les voltigeuses, il en serait sur le cul ! »

C’est moi qui pour le coup sentais un gouffre s’ouvrir sous mes pieds.

« Ils t’ont virée ? »

Elle a brusquement cessé de rire. Je lui ai trouvé le regard dur.

« J’ai démissionné.

– Mais t’es folle ! »

J’avais lancé ça sans réfléchir, et je m’en suis voulu, j’étais prêt pour la grande scène, On parle pas comme ça à sa mère, pour implorer son pardon à genoux, elle a juste dit :

« Complètement. »

C’est le moment qu’a choisi quelqu’un pour frapper trois coups timides à la porte. J’ai reconnu la délicatesse de Constant, et c’était bien lui, coiffé comme un dessous de bras.

« Je ne vous dérange pas ? »

Devant son air ahuri, on a éclaté de rire. Je cédais. Je m’en remettais à la joie maternelle. J’avais confiance. Plein de questions, d’accord, et même un peu d’animosité par-ci par-là, mais aucun mal à me convaincre que ma mère savait ce qu’elle faisait. Jusqu’à présent, je n’avais pas eu beaucoup de conneries à lui reprocher. Alors que dans l’autre sens...

Bon, je ne vous oublie pas, vous saurez tout sur cette démission. Enfin, tout ce que la matouze a daigné m’apprendre en ce Premier de l’an.

Ça faisait longtemps qu’elle en avait marre de son patron. Le ton était monté peu à peu, et la veille des vacances ç’avait été l’explosion. Elle était partie en claquant la porte, non sans évoquer les prudhommes, ça ne lui a fait ni chaud ni froid à l’autre, il prétendait qu’en démissionnant elle ruinait ses chances, alors elle était allée jusqu’à dire qu’elle connaissait des gens haut placés dans la police et qu’il avait du souci à se faire, que pour sa publicité il pouvait compter sur elle, bref, ça avait bien chauffé, elle avait foutu le camp avec pertes et fracas et voilà pourquoi elle était rentrée plus tôt du travail.

« Vous pouvez pas savoir comme je me sens soulagée », elle nous a dit par la suite, et c’est devenu son refrain. Elle se donnait tout le mois pour trouver un nouvel emploi, en attendant le tournage du film allait bientôt commencer, côté finances elle avait une roue de secours, l’équivalent d’un mois de salaire sur un compte épargne prévoyance. La vie était belle. Il n’est sans doute pas nécessaire de révéler dès maintenant dans toute son exactitude ce que ma mère avait subi de la part de son patron, mais je peux d’ores et déjà vous garantir qu’elle avait très bien fait de se tirer de ses sales pattes et qu’elle mérite pour ça un grand coup de chapeau, en plus de la compassion pour le reste.

« Mais t’as pas l’air d’aller bien », j’ai fait à Constant.

« Je dors plus jamais avec Félix », il a répondu.

On s’est regardés avec la matouze, réussissant à garder notre sérieux. Puis Paula est arrivée, puis les jeunettes, puis Félix, blanc comme un linge, puis le téléphone a sonné, je suis allé décrocher, tandis que ma mère précisait pour la collectivité qu’il était à la disposition de chacun, Pas de danger que j’appelle ma marâtre, a rétorqué Carmen, au bout du fil j’ai entendu la voix de Rémi.

« Bonne année ! » j’ai lancé joyeusement (la matouze : Et ton père ?). « C’est sympa d’avoir pensé à nous. Alors, ton réveillon ? »

(Carmen : C’est un con.)

« Meilleurs vœux ! » il a dit. « Le réveillon, génial. Je me suis fait draguer toute la soirée par de vieilles tantes. Il est là, Félix ?

– Oui, ma petite sœur l’a invité.

– Il est venu seul ?

– Oui, à qui tu penses ?

– Devine.

– Je vois pas. On se connaît mal.

– Mes copains anars, ils ont eu un pépin, ils sont rentrés tout à l’heure. Ils sont passés récupérer Bakounine, sans s’annoncer. Félix était pas là, bien sûr, mais ils ont vu qu’il avait laissé une fenêtre ouverte. »

Oh putain !

 

(À suivre.)

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