Bakounine n’est pas rentré, 15

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 15

 

Bravo et merci à celles et à ceux qui se sont replongés dans mes Pigeons, ça va m’éviter des redites fastidieuses. Les autres n’ont qu’à les imiter.

J’ai raconté ma première incursion dans l’appartement, quand j’en avais été chassé le seuil à peine franchi. Pas de plaisanterie sur la seconde, s’il vous plaît. J’ai parlé de ce truc bien rigide de près de deux mètres de long dans son étui avec l’inscription chinoise.

« Ah ! ces mecs », a dit Paula.

J’ai ignoré.

« D’après un copain qui lit le chinois, ça veut dire dragon, et c’est une arme.

– Tu parles ! » a dit Paula.

Ses piques (si j’ose dire) allaient m’aider à franchir le dernier cap, en me distrayant quelque peu de cette hantise, le regard éteint d’Isabelle dans son visage tuméfié. De devoir surmonter mon agacement a fait que d’une certaine manière aussi les mots ont surmonté l’image. J’ai décrit la réaction de ma copine, le plus exactement que j’ai pu, donc avec toute l’imprécision qui convenait pour rendre compte de ce qui pour moi constituait une énigme, mais en me promettant de ne pas en rester là : de la résoudre – en mémoire d’Isabelle.

Les autres avaient arrêté de mâcher et réfléchissaient avec une certaine intensité, ou cherchaient à en donner l’impression, forcément remués par mes révélations. Jules, le seul qui ne mangeât point, a reposé sa tasse, s’est délicatement essuyé la bouche et l’a entrouverte comme à regret.

« La pauvre ! » il a fait.

Et comme, en disant cela, il me regardait, je me suis senti en partie responsable de ce qui était arrivé. Je ne parvenais pas à écarter l’idée que si j’avais poussé plus loin mes investigations Isabelle serait encore en vie. Même en me faisant la réflexion que c’était bien présomptueux et ridicule de ma part de croire que j’eusse pu à moi seul empêcher ce désastre.

Jules a dû percevoir mon malaise car il a ajouté :

« Mais elle n’aura pas tout perdu ! Le témoignage de Norbert, j’en suis sûr, permettra de coincer le ou les coupables ! »

Vu comme ça, évidemment... Cette hypothèse, que, pour le coup, je ne m’étais pas autorisée, m’a aussitôt remonté le moral, si peu que ce fût. Les filles, elles, étaient surexcitées. J’ai eu droit à un nouveau Bravo, Norbert ! et, plus discret mais tout aussi efficace, à un clin d’œil de Jules.

« Bon, mais je vais devoir aller trouver les enquêteurs. Or je suis censé ne pas quitter l’appartement.

– Commencez donc par téléphoner. Mon frère vous orientera.

– Si ça se trouve, ça n’a aucun rapport.

– Pourquoi battez-vous en retraite ? Que risquez-vous ? Au pire, vous aurez fait perdre cinq minutes à la police. Elle n’est pas à ça près. »

Cinq minutes ! C’était juste ce qu’il avait fallu pour me redonner des perspectives, un avenir ! J’en aurais embrassé notre magicien.

« Quand même, j’ai fait, comment vous avez deviné que j’avais remarqué quelque chose ?

– Une chance à courir. Vous êtes très observateur. »

Je ne sais pas ce que j’aurais répondu si le téléphone n’avait pas de nouveau sonné.

C’était Félix.

« Ah ! Norbert, bravo ! Tu me fais réveiller à huit heures et demie pour me refiler la garde d’un greffier ! Avec un nom à coucher dehors en plus ! Tu ne crains pas la colère des enfants de Proudhon !

– Mais justement, Bakounine et Proudhon...

– Je plaisantais ! On dirait que c’est toi qui manques de sommeil ! Vous avez fait la java ? Je vois : tu as usé tout ton à-propos dans l’affaire du matou : Félix, le chat. Tant pis pour lui, j’ai accepté. Au fait, je ne t’ai pas demandé, c’était comment la prison d’Étretat ?

– Merci d’y penser enfin.

– J’avais eu les détails par Carmen. Ils t’ont relâché, c’est l’essentiel. Sans que le magicien ait besoin de t’escamoter. Dis, pas de nouvelles de Constant. Et toi ?

– Moi non plus.

– On pourrait appeler l’hôpital.

– Bonne idée.

– Norbert, sauf ton respect, je te trouve complètement ramollo. Je ne sais pas ce qu’en pense ta charmante cousine. »

La blague de trop. J’ai failli lui raccrocher au nez, mais Paula, qui avait compris que c’était lui, est venue doucement me relayer, en m’adressant un de ces sourires que vous voyez beaucoup mieux quand je ne cherche pas à les décrire.

Pendant qu’elle complétait l’information du fâcheux, je me suis isolé aux toilettes, où, à défaut de calme (les cousines venaient d’investir la salle de bains contiguë et faisaient profiter tout l’immeuble de leur gaieté complice et ruisselante), j’ai retrouvé un peu d’indulgence. En sortant, j’ai entendu Paula qui disait Le voilà, je te le passe, et j’ai pris de bon cœur le combiné qu’elle me tendait avec le même sourire que tout à l’heure, en moins triste. Allons, me disais-je, ce garçon n’a pas un mauvais fond, même si Paula n’est pas étrangère à son scrupule.

Mais c’était bien mieux que ça. Je n’ai pas seulement eu droit à des condoléances dignes de ce nom ; une bonne nouvelle m’attendait, la première depuis longtemps.

« Sinon, il a fait, faut que je te rende ton bouquin.

– Quel bouquin ?

– Tu en as plusieurs ? Je plaisante ! Celui que tu as oublié dans la boîte à gants de la Baignoire. »

Mon Odyssée ! Que je croyais réduite en cendres ! Je m’en souvenais maintenant : je l’avais prise avec moi dans la voiture, croyant pouvoir lire pendant le voyage et m’apercevant vite qu’avec le parfum d’ambiance conçu par le chauffeur la prudence dissuadait même d’essayer. J’allais revoir mon Odyssée !

On se rappellerait pour convenir d’un rendez-vous, à l’occasion par exemple du retour de Paula chez elle, car j’avais dans l’idée de la raccompagner mais je ne savais pas encore quand. J’étais si euphorique en raccrochant que ma copine a soupçonné une manifestation paradoxale de la dépression. Je l’ai éclairée, elle était ravie, évidemment, et pendant quelques minutes je me suis senti vraiment bien, tout ce qui me manquait c’était un bon bain dans une vraie baignoire, ce ne serait pas du luxe après tout ce temps, le contraste devenait difficile à assumer avec le reste du groupe, les cousines en pleine orgie aquatique, Paula et Jules qui s’étaient discrètement succédé à la salle de bains pendant mon sommeil.

En attendant qu’elle se libère, je me suis enquis de leurs projets immédiats. Jules n’allait pas tarder à s’en aller, il a offert à Paula de la déposer, elle aimait mieux rester un peu, si j’étais d’accord (tu parles !), mais elle le remerciait, pour ça et pour le reste, toutes ces attentions qu’il avait eues, c’était magique ! Je me suis joint à son action de grâces, Jules n’était plus qu’un sourire, qui s’est encore élargi quand les filles ont jailli du couloir, toutes humides et fraîches et resplendissantes de joie de vivre, à croire qu’elles s’étaient lavé la mémoire en même temps que le reste, je n’ai pas fait de commentaire, j’ai juste pensé – très connement – à l’éternel féminin, alors même que c’était le genre de notion qui pour moi restait aussi abstraite que vide de sens, une simple formule, d’autant moins adaptée du reste à la situation qu’on ne voit pas ce que la féminité vient faire dans la joie de vivre, par égard pour l’une comme pour l’autre, je me disais ça, mais par une bizarre analogie j’en suis venu à m’aviser que si tout à l’heure je n’avais eu ni le temps ni le réflexe de poser à Rémi une certaine question relative à la mystérieuse blonde, je pouvais maintenant le faire, sous prétexte de lui reparler de Bakounine et de lui enseigner l’atroce fin d’Isabelle, et même je le devais sans retard, profitant de ce que Jules aux mille tours était encore là pour nous aider de sa clairvoyance.

Je lui ai donc demandé de me laisser le temps de rappeler mon copain.

Sauf que je n’avais pas son numéro.

Bon, on l’a trouvé dans l’annuaire. Des Calmejane, il n’y en avait pas trente-six, et je savais dans quel coin de Paris créchait son protecteur.

Lequel a décroché lui-même. Je n’avais jamais entendu sa voix, une belle voix de vieillard grave et bien timbrée, un peu essoufflée toutefois. Je me suis présenté, et j’ai entendu qu’il appelait Rémi. C’est Norbert, il a crié, en faisant traîner la dernière syllabe avec un mélange de courtoisie et de désinvolture, d’indifférence et de familiarité particulièrement intimidant.

Rémi a pris l’appareil.

« Alors, monsieur l’entremetteur, j’ai fait, tu t’es bien entremis ? Le matou est casé ?

– Affirmatif ! Je suis le case-matou. Avec ton concours, mon bon. J’aurais dû y penser tout seul, ça s’imposait : Félix, le chat. Tu ne ris pas. Ah ! c’est vrai, excuse-moi. Tu voulais m’en dire plus sur une affaire gravissime.

– Je vais le faire, mais auparavant, est-ce que tu m’en dirais plus, toi, sur Sophie Trunck ?

– Décidément, il n’y en a que pour l’entremetteur. C’est une gentille fille, il ne lui est pas arrivé malheur, au moins ? »

La question m’a décontenancé une fraction de seconde. J’ai compris que je n’avais pas mesuré toutes les implications de mon hypothèse.

« Pas que je sache, mais tu pourrais me la décrire ? Une blonde, c’est ça ?

– Une vraie. Tu ne l’as jamais vue ? »

Je me suis un peu fâché pour la forme.

« Tu as tout fait pour me la mettre dans les pattes, et je crois bien qu’avant-hier, pendant que j’étais pas là, elle a carrément débarqué à Clichy, où elle est tombée sur ma mère. Je voudrais seulement que tu me dises si c’est possible, si c’est son genre de se pointer comme ça chez moi sans prévenir.

– Mais mon vieux, elle est folle de toi !

– Folle tout court ; elle me connaît pas !

– ...

– Qu’est-ce que t’es allé lui raconter ?

– ...

– OK, je crains le pire. Sympa ! Pour te racheter, tu me fileras bien son numéro de téléphone ?

– Mais je ne l’ai pas ! Ah si !... Attends... »

Adossé à la cloison, près de la porte de la cuisine, où Paula feurdassait en fredonnant, Jules m’observait d’un air interrogatif. Les cousines avaient entrepris une partie de crapote dans le salon-salle à manger-chambre à coucher. Je gambergeais ferme. Si j’avais deviné juste, on allait au-devant de nouvelles complications.

Rémi est revenu.

« Excuse-moi, en plus elle me l’avait donné à ton intention.

– Ah d’accord ! Comme go-between, t’es champion ! »

J’ai commencé à noter.

Les trois premiers chiffres ont suffi.

Les suivants, je les avais déjà.

 

 

« Norbert ? »

J’ai émergé de ma rêverie.

« Merci pour le numéro », j’ai dit.

« De rien. Maintenant, à toi. Cette histoire ? »

Je lui ai fait la version courte, vu qu’Isabelle Messmer, il ne la connaissait ni d’Ève ni d’Adam, je pense même ne pas l’avoir nommée. Il m’a bien écouté, ponctuant mon récit de ce qu’il fallait de formules compatissantes, et concluant par un « Bon courage ! » que j’ai trouvé peu inspiré, vaguement vulgaire et presque déplacé avant d’en sentir toute la pertinence. J’allais en avoir besoin, de courage !

Paula et Jules avaient tout de suite pigé, en me voyant cesser de noter, que le numéro de Sophie Trunck finissait comme celui que j’avais communiqué à Derambure. Ça ne pouvait signifier qu’une chose : la blonde qui avait sonné chez nous était bien Sophie Trunck, son mobile, celui qu’avait supposé Annette, et elle avait effectivement improvisé un bobard, histoire de me filer quand même, au moins en partie, son numéro de téléphone. Elle avait pris un risque en recourant à l’astuce du préfixe Mozart, mais apparemment la matouze ne connaissait pas, ou alors la personne même de Sophie avait accaparé son attention. J’imaginais sans peine une fille comme elle les détestait : superficielle, culottée par inconscience, pas très maligne en somme.

« Eh bien ! a fait Jules, voilà une énigme résolue. Reste à comprendre la réaction de Derambure.

– Il doit connaître une blonde qui le fait flipper », a dit Carmen, pas aussi absorbée dans sa partie qu’on aurait pu le croire. Annette non plus n’avait rien perdu de la conversation, elle l’a prouvé en lançant un triomphant « En tout cas, j’avais raison » qui lui a valu des félicitations amusées. Elles se sont muées en applaudissements, lesquels se sont reportés sur Jules qui nous quittait. Les cousines ont couru l’embrasser, une de chaque côté, il rayonnait, C’est ce qui s’appelle être aux anges, j’ai fait, tout le monde a paru apprécier, sauf Paula et Annette, qui savaient à quoi s’en tenir quant à l’angélisme de l’une, l’une en question, qui pouvait prendre cela pour de l’ironie, Jules, sensible au malaise ainsi provoqué, et moi finalement, gêné de ma bêtise.

Massés à la fenêtre, on a regardé la Mini tourner le coin de la rue, je pense pouvoir dire qu’on a tous eu un pincement au cœur, on est restés là un moment, puis les cousines sont retournées finir leur partie et Paula et moi on s’est serrés l’un contre l’autre dans le froid de l’hiver, j’ai pris ma copine aux épaules, elle m’a enlacé la taille, ça ressemblait à une réconciliation définitive, allons ! tout s’arrangeait, Étretat ne serait qu’une parenthèse, un incident de parcours, j’aurais certes du mal à empêcher telle ou telle image ou odeur de se rappeler inopinément à mon souvenir comme une écharde mal extraite, mais la page était tournée, les relations entre Carmen et les deux autres n’avaient pas l’air de s’être dégradées plus que ça, peut-être même s’étaient-elles renforcées d’une forme particulière, ou plutôt de deux formes particulières de complicité, non désirée mais réelle, et on a vu Maurice sortir de l’immeuble.

Enfin, on a supposé qu’il en sortait, car il a traversé obliquement la rue sous nos pieds, dans la direction opposée à celle que Jules avait prise. Il était donc revenu dans la nuit, ou au petit matin. Ça valait peut-être le coup de prévenir le commissaire. On a dû avoir la même idée, mais comme on amorçait ensemble un mouvement de recul on s’est rendu compte que Maurice était suivi.

Le type était en embuscade dans une voiture garée non loin de là. Il a attendu que Maurice atteigne presque le bout de la rue avant de descendre, côté passager.

Le téléphone a sonné.

C’était le commissaire. Je l’ai remercié d’emblée.

« Je n’ai fait que mon devoir. Merci plutôt à vous, Norbert, pour l’aide que vous nous avez involontairement apportée. Et aussi pour avoir eu le bon goût de ne pas me parler de mon frère.

– Vous êtes au courant ?

– Vous croyez que nous n’avions pas repéré sa voiture ? Que je ne connais pas son immatriculation par cœur ? Bon, votre maman va pouvoir rentrer ce soir. Nous la cueillerons à la sortie de son travail, faute de pouvoir la prévenir, et nous la déposerons à l’entrée de votre rue. Content ?

– Ravi. »

Il a repoussé mes nouveaux remerciements. Debout près de moi, Paula articulait muettement quelque chose à mon intention : « Isabelle ». J’ai acquiescé.

« Dites-moi, j’ai fait, je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, et je sais que vous n’êtes pas chargé de l’enquête sur le meurtre d’Isabelle Messmer, mais à supposer que je détienne un éventuel indice, à qui faudrait-il que je m’adresse ?

– À moi quand même, dans un premier temps. Allez-y, je suis tout ouïe.

– Ça remonte au jour de l’enterrement. Je l’ai raccompagnée chez elle, elle venait de se faire agresser sous mes yeux par la folle du cimetière, donc elle était peut-être spécialement vulnérable, mais en arrivant elle a eu une réaction bizarre devant un genre d’arme chinoise qui trônait dans l’entrée. J’ai eu l’impression que d’une manière générale elle subissait comme une domination, je ne sais pas comment vous dire. Quelque chose d’épisodique mais qui la détruisait à chaque fois. »

Paula n’a pu s’empêcher de lever les yeux au ciel en ricanant.

« C’est mademoiselle Paula qui est avec vous ? Vous la saluerez de ma part. Écoutez, Norbert, je prends note de votre remarque. Il n’est pas impossible qu’on vous demande de témoigner. D’ici là, je vous le redis, soyez prudent. »

Il allait raccrocher. J’ai décidé de surmonter mon hésitation.

« Je saurai un jour en quoi j’ai pu vous aider ?

– Promis.

– Pourquoi pas dès maintenant ?

– Pour que vous le répétiez à mon frère ? Pas question. Chacun son métier.

– Et si je vous jurais...

– Ne vous mettez pas dans l’embarras. Au revoir, Norbert. »

Les cousines avaient fini leur partie. En apprenant que notre mère rentrerait le soir même, Annette a sauté de joie, Super ! on va lui faire une surprise : grand ménage et dîner fin !

On ne pouvait pas lui refuser ça, ni à la matouze. On s’y est tous mis, et l’affaire a été rondement menée. Comme plus rien ne nous empêchait de sortir, Paula et moi on a fait les courses. À midi on a déjeuné léger, puis on a terminé le ménage, les préparatifs et à cinq heures on était tous affalés devant la télé à regarder je ne sais plus quoi.

Quand le téléphone a sonné, j’ai laissé Annette répondre, elle aimait bien.

J’aurais mieux fait d’y aller moi-même.

 

(À suivre.)

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