Bakounine n’est pas rentré, 10

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 10

 

Pour une surprise, c’en était une. J’avoue, j’en ai un tantinet voulu à ma sœur d’avoir reconnu notre visiteur avant moi au seul son de sa voix, mais vous allez encore trouver que je traîne, alors je vous donne l’info, attendons quand même d’être sûrs, il longe le couloir, il va bientôt paraître dans l’encadrement, ça y est, le voilà, bravo Annette, c’est en effet Jules Laforgue !

Pas le poète, bien sûr, je le dis pour les nouveaux, d’ailleurs ce Jules-là nous a quittés il y a longtemps, non, le petit bonhomme tout rond que j’avais rencontré deux ou trois semaines plus tôt à Paris, un jour que je séchais.

Résumer Jules Laforgue en un paragraphe ? J’en serais incapable, et je préfère laisser découvrir peu à peu le personnage à ceux qui ne le connaissent pas, tandis que les autres se rendront compte qu’il n’avait pas changé et auront autant de plaisir j’espère à le retrouver que nous alors, nous, comprenez Annette et moi, Paula n’était toujours pas redescendue et je me réjouissais d’avance de sa réaction tout en présentant Jules à ma cousine et à mes copains, dans les termes les plus flatteurs pour lui et pour moi : on lui devait une inoubliable soirée de magie où j’avais été son partenaire comme je le serais très bientôt dans un film. À ces mots, Carmen derechef est retombée en enfance et j’ai eu presque honte de son regain d’intérêt pour mézigue.

Vous n’êtes pas les seuls à vous demander ce qu’il fichait là, mais je ne savais comment tourner poliment ma question, scrupule que je n’avais pas eu pour Derambure, et vous n’êtes pas non plus les seuls à vous étonner de cette accumulation de coïncidences et à vous dire qu’elles n’en étaient peut-être pas tout à fait.

Annette a voleté à mon aide.

« Vous séjournez à Étretat ? »

Son à-propos, la précision de son langage, cette pointe de mondanité m’ont touché, ma sœur me semblait avoir pris les années que notre cousine avait perdues.

« Paula ne vous a pas raconté ? »

Souriant, dansant d’un pied sur l’autre, il regardait le manteau abandonné par notre copine. Je me suis demandé si la petite dame gourmande dont elle nous avait parlé ce n’était pas plutôt lui, il aurait été génial dans le rôle, de toute façon comédien hors pair. On lui a dit que Paula était montée se changer et il nous a signifié d’un geste qu’il l’attendait pour satisfaire – ou pour que tous deux satisfissent – notre curiosité. On l’a débarrassé de son propre manteau, on lui a offert un siège, un café, Non merci, Un thé alors ? Volontiers, Constant s’en est occupé, Carmen et Annette étaient subjuguées, Félix, sa guitare à la main, ne savait où la poser, Constant nous regardait alternativement Jules et moi, le silence s’est installé, à peine troublé par le chuchotement de la bouilloire, tandis que la bouffée de chaleur qui m’avait ragaillardi s’essoufflait et qu’une main de glace entreprenait mon cœur, cela faisait peut-être dix minutes que Paula avait disparu, mes copains n’éprouvaient-ils pas la moindre angoisse ?

Le pire, c’était que loin de me tranquilliser le sourire de Jules me devenait insupportable. J’ai fini par piger : je faisais une crise de jalousie. Heureusement, comme Constant revenait, C’est des sachets, ça ira ? J’ai l’habitude, a répondu Jules, en prenant sa tasse et en m’adressant un clin d’œil réparateur.

Puis il s’est mis à considérer le croissant de Paula. Servez-vous, a dit Carmen. Non, merci. Nouveau clin d’œil. Pas possible, il savait tout !

« J’ai appris pour vos parents », il a dit à Constant comme notre copain s’asseyait en face de lui. « Vous avez toute ma sympathie. Mais ça aurait pu être beaucoup plus grave. Savez-vous quand ils doivent quitter l’hôpital ?

– Pas avant mercredi.

– Le Jour de l’An ? Parfait pour un nouveau départ. Ils sont à Nemours, m’a-t-on dit. Peut-être envisagez-vous de leur rendre visite ?

J’ai regardé autour de moi, sans réussir à savoir si j’étais le seul à qui cette hypothèse n’était pas venue à l’esprit. Pour Constant, évidemment, la question ne se posait pas.

« Dès cet après-midi », il a fait. « Le temps de repasser par Paris. »

Tout un pan de falaise s’éboulait d’un coup sous mes pieds.

Pourtant, je ne pouvais pas m’être imaginé qu’on allait rester à Étretat, avec ou sans Constant, comme si de rien n’était.

Eh bien si !

Quel étourdi !

Ce qui m’aurait rassuré, c’est que les autres n’aient pas eu plus de clairvoyance que moi. Ils avaient tous l’air gênés. Par empathie pour notre copain ? Parce qu’ils se sentaient de trop, malgré le soutien que nous pouvions lui apporter ? Ou parce que personne n’avait pensé à l’interroger sur ses projets ? Mais qu’est-ce que j’en savais ? Depuis notre arrivée j’étais resté dans ma bulle, comme d’habitude, et maintenant je flippais secrètement de devoir rentrer à Clichy. La perspective de faire le voyage en 17M ne me consolait guère, pour un peu cette tire m’eût paru franchement ridicule, les Allemands ne l’avaient pas baptisée pour rien la Baignoire (Achtung ! Bas de vannes ! avait dit Félix à son propos). Non, j’en étais persuadé, tout le monde sauf moi s’était déjà fait à l’idée de décamper, même l’aérien Félix, même Carmen, indiscrètement fascinée par Jules, même ma petite sœur toute songeuse, même et surtout Paula, qu’est-ce qu’elle fabriquait, bordel ? qui est justement réapparue, descendant l’escalier son sac en bandoulière et lançant à la cantonade, sans marquer la moindre surprise en voyant Jules avec nous :

« Je suis prête, la salle de bains est libre. À quelle heure veux-tu partir, Constant ? »

Annette s’est tournée vers Félix.

« Pour la guitare, elle a dit, on verra ça à Paris. »

Ce que j’ai pris égoïstement pour de l’égoïsme infantile, sans goûter cette délicatesse ni cet humour.

« Je ne vais pas vous retarder... », a commencé Jules, tandis que ma cousine grimpait l’escalier.

On s’est tous récriés. On voulait savoir.

« Bon, où en étions-nous ? » a repris Paula en même temps que la place libérée par Carmen.

« Tu as vu qui est là ? » j’ai fait. La question était au minimum mal formulée. Tous me considéraient avec étonnement. J’ai essayé de rattraper le coup.

« Je veux dire, vous vous êtes rencontrés ? »

Simultanément – mais de manière intempestive – m’est apparu un autre problème. Ça peut attendre, d’accord.

« J’ai trouvé plus sympa de vous faire la surprise. Vous imaginez la mienne tout à l’heure quand Jules est venu toquer à la porte de Maurice ?

– Et la mienne, a fait l’intéressé, quand Paula m’a ouvert ? »

Il souriait au sachet de thé qu’il venait de repêcher et qu’il laissait tourner et s’égoutter au-dessus de sa tasse.

J’étais complètement perdu. Je n’arrivais plus à suivre, moi, le champion de la logique et des jeux de stratégie, le roi de la désillusion, amateur de fables pourtant et de fictions, jamais si à mon aise que dans l’ambiguïté et à ce titre admirant Félix plus que je ne m’en fusse cru capable même en songe, qu’est-ce qui du reste me prouvait que je ne rêvais pas ? J’éprouvais tout d’un coup deux désirs réputés contradictoires, de pouvoir me concentrer et de dormir. Comme pour ajouter à mon trouble, Annette avait engagé une conversation à voix basse avec... Félix, bon, ils ne devaient quand même plus parler guitare, ma sœur était simplement en train de compléter l’information de notre copain à propos de Jules, mais deux ou trois mots me sont parvenus qui m’ont fait douter de ma raison avant que je comprenne qu’il était question de ce mariage auquel étaient invités les parents de Constant.

« Qu’est-ce que vous dites ? » n’ai-je pu me retenir de leur demander. Félix, qui venait de lâcher une plaisanterie indigne de son esprit (« Jura, mais un peu tard »), s’est empressé de la répéter, tandis que ma sœur me renseignait plus utilement. Puisque c’est sorti à ce moment-là, je transmets, mais rassurez-vous, je ne perds pas le fil. Du moment que je ne m’endors pas – avec tout ce café bu, ça me ferait mal.

En vérité, je recouvrais peu à peu mes facultés.

Annette s’était étonnée que les parents de Constant eussent fait un si long voyage pour une cérémonie si bêtement programmée entre Noël et le jour de l’An. Félix, instruit par les confidences de notre ami, contemporaines, on s’en souvient, de mon infidélité à Paula, avait éclairé sa lanterne. Ses parents n’auraient pu se dérober, son père étant le témoin du marié. Quant à la date, elle se justifiait pleinement – pour un esprit irrationnel. Nés tous deux un 28 décembre, les heureux époux avaient trouvé pertinent d’en faire par surcroît le jour anniversaire de leur mariage. Devant tant de romantisme et de connerie, et peut-être pour couper court à une nouvelle facétie de Félix, calembour, contrepèterie, que sais-je ? j’ai fait remarquer que ce choix était d’autant plus judicieux que ce serait désormais aussi la date où le témoin du marié avait failli perdre sa résidence secondaire, sa moitié et sa vie. Je guettais la réaction de Jules, mais il n’a pas marqué le moindre amusement, il buvait son thé en regardant sécher dans la cheminée le fameux sachet, qui chuintait à cheval sur la bûche.

Annette est montée rejoindre sa cousine. Il m’a semblé entendre Jules pousser un soupir de soulagement. À moins que cela ne vînt du sachet.

« Si notre histoire vous intéresse encore... » a dit Paula.

Bien sûr qu’elle nous intéressait ! Vous, je ne sais pas, mais je vais faire comme si, m’appropriant par moments le récit de nos informateurs, le commentant au besoin et surtout le remettant en perspective. Il a duré le temps que se consume cette dernière bûche. Après quoi nous n’avions plus qu’à rassembler nos affaires, ranger la maison, vidanger les tuyauteries (au figuré, au propre et dans cet ordre, dixit Félix) et prendre la route. Je risque d’être plus long. Par chance, j’ai de la marge, et si cela peut calmer vos appréhensions nous étions prêts à l’heure prévue. Trêve d’atermoiements, j’y vais.

 

 

Commençons par le point, le poids commun entre toutes ces péripéties : la présence de Maurice Derambure à Étretat. Plus le personnage se révélait retors, moins je croyais à une coïncidence. Mais, si ce n’en était pas une, cela voulait dire – tenez-vous bien – qu’en venant habiter notre immeuble à Clichy il avait en perspective la villa Morgane, que c’était même son seul objectif. Méditez cela, je vous prie. J’ajoute qu’un tel plan impliquait que Maurice connût mes relations avec Constant, donc avec Paula, et eût deviné que je serais invité à Étretat. Or la décision avait été prise au dernier moment et ne datait que de quelques jours. Pour que ce scénario abracadabrantesque tienne debout, il fallait d’autres éléments, que j’ignorais. Comme dans un tour de magie. Et justement Jules était là, autre coïncidence tout aussi fausse peut-être que la première : Jules n’avait-il pas suivi Maurice pour l’espionner et nous protéger ?

Comment il avait su ?

Et si quelque chose m’avait échappé ? Reprenons. Pourquoi me trouvais-je moi-même à Étretat ? Parce que j’y avais accompagné Paula, grâce à l’amabilité de Constant. On pouvait imaginer que Derambure projetait seulement d’entrer en contact avec ma copine par mon intermédiaire, dans les jours qui précéderaient le départ, auquel cas il avait dû se réjouir d’apprendre que ce ne serait pas nécessaire ; peut-être du reste avait-il envisagé cette invitation, fût-ce comme une simple éventualité, rendue plausible par l’amitié entre Paula et moi et par l’intérêt que j’inspirais à Constant. Tout cela, vous en conviendrez, supposait que Derambure possédât sur nous des renseignements très précis. C’était difficile à concevoir, mais ça collait bien au personnage.

Il y avait aussi ce truc du numéro de téléphone bidon. Franchement, avec le recul, l’anomalie me sautait aux yeux. Vous, je parierais que vous n’avez pas été dupes. Car enfin le comportement de la mystérieuse messagère était cousu de fil blanc. Vous vous figurez comme moi la scène. Bon. Est-ce qu’il n’aurait pas été plus malin de glisser un mot sous la porte de Maurice plutôt que de confier aux voisins, outre des craintes mal justifiées, un bout de papier dont on se demande comment iceux étaient censés le remettre dans les meilleurs délais à son destinataire, sauf à camper sur son palier ? Le fait que ma mère pourtant maligne d’habitude n’y ait vu que du feu n’était pas sans me déconcerter. La fille devait avoir une certaine aura. Toujours est-il que je comprenais maintenant qu’elle avait délibérément choisi de faire passer le message à Derambure via ma pomme : elle savait qu’à la première occasion la matouze me communiquerait le numéro, et que j’étais bien placé pour le faire parvenir à Maurice. Tout ça sentait le complot bien ourdi, j’en étais persuadé désormais, même si les enjeux de l’affaire me demeuraient obscurs.

Voilà les pensées que j’agitais dans mon crâne de Norbert sans pouvoir les prolonger, impatient que j’étais de recueillir de mes amis les pièces manquantes du puzzle.

Paula s’est exprimée la première. Grâce à elle nous avons pu reconstituer l’histoire de Maurice, tout au moins les faits permettant de comprendre pourquoi la villa Morgane l’intéressait tant.

En fouillant ses affaires, Paula était tombée sur une photo en noir et blanc, assez ancienne, représentant un beau jeune homme, avec une mention manuscrite, un serment de fidélité amoureuse adressé à Maurice et signé Günther. Il y avait même une date : le 6 juin 1939. Cette découverte avait bouleversé notre copine. Elle peinait à dominer son trouble au moment de nous livrer ses conclusions. Je les ai formulées à sa place : Maurice avait eu une liaison passionnée avec un jeune Allemand, qui victime des persécutions nazies contre les homosexuels était mort en détention. Maurice ne s’en était jamais remis. En sa mémoire, il s’était tatoué sur l’avant-bras le matricule de son ami, et ne vivait plus que dans son souvenir, cherchant à le venger ou à punir ceux qui de près ou de loin avaient été mêlés à sa disparition.

Tout le monde acquiesçait aussi gravement que silencieusement, y compris Jules, ce qui m’a fait plaisir, je l’avoue, et Constant, dont l’émotion plus palpable encore que celle de Paula m’a, l’instant d’après, terrassé.

Tant pis pour ses parents, disait-il. Il n’avait jusqu’alors ni voulu ni pu leur en parler. Ils ne seraient pas contents, mais le mal était fait : nous en savions déjà trop. Il n’avait plus aucune raison ni surtout aucun moyen de nous cacher la vérité. Il nous l’a donc déballée, à voix basse, surveillant l’escalier du coin de l’œil.

La villa Morgane, hélas ! avait servi pendant la guerre de quartier général à la Milice. Alors même que le secrétaire local de la Kommandantur protégeait la population contre la Gestapo du Havre, les miliciens, en supplétifs zélés, confortablement installés entre ces murs où nous étions, donnaient libre cours à leur cruauté. Interrogatoires, humiliations, tortures, la villa et sa vaste cave avaient été le théâtre de scènes qu’il valait mieux ne pas imaginer. Quant au coffret...

Silence, hachuré des rires des filles là haut.

Constant a continué en fermant les yeux.

Le coffret, donc, était censé contenir une partie du butin de ces braves gens, mais aussi des documents relatifs à leurs exactions, autant de pièces à conviction accablantes pour eux-mêmes et pour leurs petits camarades – notamment certain homme politique encore très en vue dont notre copain ne voulait pas nous révéler le nom. Ce trésor, ou plutôt cette bombe à retardement n’avait pu être exfiltrée à temps. Les artificiers avaient cru habile de la dissimuler sur place en attendant, si l’on peut dire, des jours meilleurs. Qui devait la récupérer et pour quel usage, la rumeur ne le disait pas, mais il y avait là de quoi nuire à pas mal de monde.

Constant a rouvert les yeux, et nous avons conversé plus librement. Il comprenait que je l’aie soupçonné d’avoir mis ce contenu en lieu sûr et abandonné le contenant à la rapacité d’un Derambure, mais je me trompais. Soit le coffret était aussi vide que l’avait trouvé Paula, soit Maurice s’était servi. Ses affaires, d’après notre copine, recelaient des papiers personnels d’hommes et de femmes inconnus. Probablement des victimes des miliciens. Et aussi quelques bijoux. Ça n’avait pas suffi au voleur.

J’ai râlé : on avait été trop gentils ou trop légers de lui laisser son passe. On aurait dû lui faucher, il aurait pigé que c’était nous et aurait bien été obligé de négocier. Moi qui n’aime vraiment pas éprouver ce sentiment et m’en préserve autant que je peux, je ressentais pour Maurice plus que de l’aigreur, une forme de détestation, et ma colère redoublait quand j’envisageais l’hypothèse somme toute très probable qu’il soit l’auteur de l’incendie. J’ai juste dit que ses peines de cœur ne suffisaient pas à excuser sa conduite.

Annette et Carmen sont redescendues à ce moment-là, toutes pimpantes. Je me suis félicité qu’elles n’aient pas entendu les explications de Constant.

Je ne pouvais pas rester une minute de plus dans cette baraque, la moindre image que j’en garderais, je le sentais, me serait une souillure indélébile. L’avenir m’a donné raison. Avant que ce récit m’y ramène, je n’y suis retourné qu’à la faveur d’épuisants cauchemars.

J’avais recouvré mon jugement, non mon calme (je n’ose parler de sérénité). Et le problème dont j’avais différé l’examen en a profité pour me titiller : une fois rentrés à Clichy, qu’allions-nous bien pouvoir faire de nos journées, Annette, Carmen et moi ? Sans compter qu’il fallait d’abord prévenir notre mère et lui avouer la vérité ; et après ? Pour l’intendance on s’arrangerait, les filles partageraient le lit de ma sœur, mais séjourner à Clichy ça n’était pas des vacances. En une autre saison on serait allés camper. Là, j’étais à court d’idées.

C’est alors que notre visiteur, qui n’avait encore rien dit sur l’affaire, a pris la parole.

 

(À suivre.)

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