Bakounine n’est pas rentré, 9

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 9

 

Je préfère donner ici la parole à notre copine. Pendant ce temps, je vais savourer ce café tout frais préparé par Constant, servez-vous si le cœur vous en dit, et la chaleur de l’âtre, où je viens de remettre une bûche, rapprochez-vous.

« Il était quelque chose comme trois heures et demie, je n’arrivais pas à dormir, vous tous en revanche vous ronfliez comme des bienheureux, quand j’ai entendu un bruit suspect en bas. Je me suis levée et je suis descendue sur la pointe des pieds. Quelqu’un essayait d’ouvrir la porte.

– Il n’a pas attendu longtemps », a dit Félix. « C’est vrai que les tauliers étaient censés rappliquer dans la nuit. »

Cette évidence me frappait un peu tard, avec d’autant plus de brutalité. Mais laissons Paula poursuivre.

« Bravo pour la chaise, Constant. Simple, mais efficace. Il n’a pas insisté. Je l’ai aperçu par les fentes des volets qui faisait le tour de la maison. Je me suis habillée vite fait et je suis sortie pour l’espionner.

– T’as pas eu peur ? » a demandé Annette.

« Pas du tout. Enfin, si, j’ai eu peur qu’il m’échappe. C’est pour ça que je ne vous ai pas réveillés. Il fallait agir sans attendre et à son insu.

– Et il t’a pas repérée ? Comment t’as fait ?

– Je sais être discrète.

– T’y voyais quelque chose au moins ?

– L’obscurité m’a plus avantagée que gênée. »

Quand je vous le disais : un chat.

« Il a inspecté tous les accès possibles, à commencer par la porte principale, celle qui a été condamnée, il a vu qu’il n’arriverait à rien tout seul. Il a examiné les soupiraux, j’ai même vu qu’il envisageait d’escalader la façade pour se glisser sous les bâches, mais là aussi il a dû renoncer. Moi, planquée derrière les buissons, je ne le quittais pas des yeux, je l’imaginais pestant et fulminant, mais naturellement il ne faisait aucun bruit. Il a fini par s’en aller, et je l’ai suivi. »

« Où il est allé ? » a demandé Constant.

« Chez la voisine.

– La mère Brument ? Elle lui a ouvert ?

– Il a utilisé son passe. »

On s’est blottis plus étroitement encore, comme pris entre deux paumes géantes par l’excitation.

« Je n’allais pas entrer derrière lui. Je suis restée dehors à attendre. J’étais convaincue qu’il ne ferait aucun mal à la voisine, mais décidée à donner l’alerte au premier signe inquiétant. Un soupirail s’est éclairé. Il était descendu à la cave. Je me suis approchée, j’ai regardé, il était en train de sonder les murs. Ça lui a pris un moment.

– Cette vieille légende », a fait Constant en se levant ; l’eau bouillait.

« Un souterrain ? » a lancé Félix.

« Oui, mais alors tu vois c’est comme pour le coffret, on n’a jamais rien trouvé. Mon père a pourtant cherché pendant tout un mois. C’est du pipeau, à mon avis.

– Pas le coffret. »

Constant n’a rien répondu. On l’entendait s’activer dans la cuisine.

« Bon, j’ai dit à Paula, assez fort pour que notre copain puisse suivre la conversation, je suppose qu’il est reparti bredouille. Tu t’es gelée pour rien.

– Le plus furieux c’était lui. Je peux vous dire qu’il faisait la gueule. Il n’a pas l’air méchant comme ça, mais s’il m’avait surprise j’aurais passé un mauvais quart d’heure.

– Elle est où l’entrée de la cave ? » a fait Carmen comme sortant d’un rêve. Elle avait raté l’épisode du madiran.

« Ici, dans la cuisine », a crié Constant.

Félix a enchaîné :

« Elle est immense. Et j’imagine parfaitement un passage secret creusé dans la falaise. Ça vaudrait le coup qu’on cherche à notre tour, à tous les six. On doit bien ça à tes parents, mon cher Constant. »

Il réapparaissait justement, la cafetière à la main.

« Qui en veut ? »

On en prenait tous, Carmen avec plein de sucre.

« Cherchez si ça vous amuse », il a soupiré en s’asseyant. « Mon père y a passé toutes ses vacances, un été.

– Qu’est-ce qu’il fait comme métier ? » j’ai demandé.

« Ingénieur en informatique.

– Et ta mère ?

– Fleuriste.

– La suite, Paula », a dit Félix.

Elle a souri.

« Le mot magique ? »

Je lui ai pris tendrement la main. Je savais à qui elle pensait, à qui elle savait que je pensais. Tandis qu’elle reprenait son récit, je me suis demandé où Jules passerait le réveillon du jour de l’An, pendant que son frère courtiserait la matouze. Mais écoutons Paula.

« Comme disait Norbert, Maurice est reparti bredouille. Quand je l’ai vu ressortir, il avait la tête du type qui s’apprête à tuer toute sa famille. Il a sillonné le secteur en regardant régulièrement un objet qu’il avait dans la main, une boussole, je pense, parfois il s’arrêtait devant une maison ou il en faisait le tour, il est même retourné à l’hôtel abandonné, où il est resté vingt bonnes minutes à contempler le village du haut du perron. Moi, j’ai réussi à ne pas me montrer, à certains moments c’était limite. Enfin il est rentré à son hôtel, par derrière – avec son passe, tu avais raison, Annette –, et j’ai cru que la filature s’arrêtait là, Mais il n’a pas pris la peine de refermer à clé, alors je l’ai suivi. J’avais froid, j’avais faim, le service n’allait pas tarder à reprendre, un café serait le bienvenu, en attendant je pourrais continuer à épier Maurice ou du moins repérer sa chambre. Et c’est ce que j’ai fait.

« Je sentais qu’il n’avait pas l’intention de se coucher. Je suis restée en planque dans le couloir. De temps en temps j’écoutais à sa porte. Il a remué des papiers, bricolé je ne sais quoi, puis il a pris une douche, j’en ai profité pour descendre demander à partir de quelle heure ils servaient le petit-déjeuner, Huit heures, le dimanche, on m’a répondu, il était moins cinq, je suis remontée vite fait, j’ai attrapé une blouse et des produits d’entretien dans un placard, je me suis attaché les cheveux et je suis retournée près de la porte de Maurice, il finissait de se pomponner, à huit heures tapantes il est sorti frais comme un lardon, Laissez ouvert, je lui ai chuchoté comme si je passais par hasard, je vais faire votre chambre, j’avais peur qu’il me reconnaisse mais il faisait sombre dans le couloir et puis il m’a à peine regardée, et pendant que monsieur déjeunait...

– En ma compagnie », j’ai glissé.

Elle m’a considéré avec une attention qui m’a réchauffé le cœur.

« Continue, j’ai ajouté, je te dirai.

– ... Pendant que vous déjeuniez, donc, j’ai pu fouiller tranquillement sa piaule. Je tendais quand même l’oreille, des fois que la vraie femme de ménage se serait pointée ! »

Un long frisson d’admiration tendue a parcouru l’auditoire. Juste en face de moi, Carmen, ses grands yeux écarquillés, la bouche entrouverte, quelques miettes aux commissures des lèvres, avait rajeuni de dix ans. Oui, ça lui en faisait quatre.

On osait à peine poser la question. C’est Annette qui s’y est collée.

« Et qu’est-ce que t’as trouvé, alors ? »

À travers son pyjama, j’ai senti tout le corps de Paula vibrer d’allégresse, tandis qu’elle répondait d’une voix posée :

« Le coffret, tiens ! »

 

 

N’allez pas croire que je me dérobe. Après vous avoir si longtemps tenus en haleine, puis-je décemment vous infliger un nouveau retard ? C’est juste que je voudrais vous mettre en garde. Vous risquez d’être déçus. Mais, entre nous, soyons sincères, vous vous en doutiez. Je dirais même que vous savez exactement ce que Paula avait trouvé dans le coffret. Parce que la réponse est évidente, quand on y réfléchit. Le comportement de Derambure est un indice largement suffisant. Voilà. Je vous aurai prévenus. Maintenant je cède à nouveau la parole à ma copine, mais vous allez voir que pour ce qui est d’entretenir le suspense ou, si vous préférez, de faire durer les préliminaires elle aussi elle se pose là, Paula.

« Tu l’as ouvert ? » a demandé Carmen. Une manière comme une autre de s’informer du contenu.

« Bien sûr.

– Alors, qu’est-ce qu’il y avait dedans ?

– Rien.

– Natürlich ! » s’est écrié Félix. « Depuis le début je m’y attendais ! C’est comme dans le tube ! On s’est fait entuber !

– Quel tube ? » a demandé Constant.

« Le roman de Marc.

– Marc a écrit un roman ? » me suis-je alarmé, jaloux.

« Plusieurs, dont un avec moi.

– Ce n’est pas exact, a dit Paula, il y a bel et bien quelque chose dans le tube.

– Je te le concède, a dit Félix, sauf que...

– Bon, a dit Carmen, on s’en fout. C’est quoi ce bordel ? Tu le savais, Constant ?

– Attendez, j’ai fait, comme vous vous emballez ! Paula nous a expliqué qu’elle avait entendu Maurice remuer des paperasses ou on ne sait quoi. Peut-être des trucs qui étaient dans le coffret. Mais pas ce qu’il espérait y trouver. Ou alors c’est effectivement toi, Constant, qui en as vidé le contenu quelque part. »

Je me suis retenu in extremis d’allumer une cigarette, mais j’avais l’impression que ça m’aurait aidé à raisonner, et surtout à me calmer.

– J’ai froid, a dit Paula, je vais mettre un pull. »

Elle est montée.

« Te recouche pas », a lancé Félix. « On a hâte de comprendre !

– À propos de comprendre, a dit Carmen, pourquoi tu disais que Maurice était mythomane ? »

Toute fière au passage de connaître le mot.

« C’était juste avant que Paula revienne », elle a précisé pour Annette, qui ne risquait pas d’avoir noté ce détail, vu que le mot, elle.

« Les numéros qu’il s’est tatoués sur le bras, il a répondu, c’est bidon. Ce mec est trop jeune pour avoir connu les camps, et s’il a été interné quelque part depuis, on ne marque plus les détenus.

– Ça dépend où, peut-être.

– Non, écoute, tu vois bien qu’il est pas clair Maurice.

– Quel âge il a, à votre avis ? » j’ai demandé.

« Je sais pas, a dit Constant, cinquante ans à tout casser.

– Eh ! mais s’il est né en 24, ou entre 20 et 24... Il fait peut-être pas son âge...

– Il y avait des enfants parmi les déportés. Et même des bébés. Sans compter ceux qui sont nés en captivité.

– D’accord, mais de tous ceux-là peu sont revenus. Bon, sans nous révéler le fond de l’affaire, tu peux bien nous dire si ça a un rapport avec la guerre, la déportation...

– Évidemment, gros malin !

– Évidemment oui ? »

Désolé, j’aime être sûr. Constant, lui, avait décidé de la jouer à l’économie. Il s’est contenté de lever les yeux au ciel. Ouf ! pas de mauvaise rencontre.

Ça m’a fait penser à cette réplique de la petite fille dans La Mélodie du bonheur, vous savez, quand elle demande ingénument ce que c’est que cette araignée dessinée partout.

L’hypothèse m’avait déjà traversé l’esprit et j’ai vu mentalement comme une affiche de film ou une couverture de bouquin avec les falaises d’Étretat estampillées de la croix gammée. Ça et cette histoire de souterrains, j’étais parti dans un rêve cinématographique où Maurice apparaissait tantôt en tenue de déporté, tantôt en petit bourgeois bien mis, habitant la villa Morgane avec ses parents, jusqu’au jour où tout ce petit monde était expulsé pour laisser la place aux SS. Maurice n’avait-il pas évoqué l’histoire locale ? Puis l’image du coffret venait envahir l’écran, dans toute son imprécision, ça allait de la banale boîte en bois à la châsse chatoyant de chatons, le couvercle se soulevait et laissait apparaître d’étincelants lingots d’or, Norbert !

« Norbert ! » répétait Carmen.

« Il dort », a dit quelqu’un.

« Mais pas du tout, j’ai fait, je réfléchissais.

– Tu ronfles quand tu réfléchis », a ricané ma cousine. « C’est bon à savoir. »

– Il ronfléchit, quoi. Et pisse dans les lavabos », a lancé Félix.

Puis, voyant sans doute que j’appréciais peu son intervention :

« Derambure, tu dis qu’il s’appelle ? C’est son vrai nom ?

– C’est comme ça qu’il signe ses bouquins. Enfin, celui qu’il m’a filé.

– Des Derambure, y en a par ici, a dit Constant, c’est peut-être même un nom du coin.

– De toute façon, a dit Félix, il pourrait être juif par sa mère.

– Ou alors il a été déporté comme communiste ou comme franc-maçon... ou comme homosexuel ! » a ajouté Constant, brusquement illuminé.

« Pourquoi pas comme tzigane ? » j’ai fait. « Arrêtez, c’est n’importe quoi. Il n’y a pas eu de déportation d’homosexuels en France.

– Je crois bien que si », a dit Félix. « Au moins dans l’Est. »

Quelque chose en moi se rebiffait.

« On s’égare. Ce type a juste voulu faire son intéressant. Il ment comme il respire, on va dire que c’est son côté romancier.

– Qu’est-ce qu’il vaut son roman, au fait ? » a demandé Carmen.

– J’en ai lu que deux pages. Mais pas forcément dans les bonnes conditions. »

Je ne voulais pas montrer à quel point je souffrais que tous ces gens publient des bouquins, un de mes vieux fantasmes ça aussi.

« Et le titre, c’est comment ? »

L’espace d’un instant, j’ai vu une autre Carmen. Ni la gamine des cache-cache et autres colin-maillard à la Boissière (quand j’avais onze ans et elle sept), ni la passagère du voyage à Étretat chupotant avec ma sœur, ni la partenaire d’une étreinte ineffaçable, mais la réunion harmonieuse de tous ces êtres, leur âme commune, dont je percevais presque la densité. Et j’étais en train de me dire que je profitais de l’absence de Paula pour contempler ma cousine à mon aise, tandis que fuyait peu à peu ce sentiment d’une profonde cohérence entre les diverses Carmen, quand j’ai senti un regard posé sur moi, celui d’Annette, qui, elle, n’était pas montée chercher un pull, et me toisait sévèrement du haut de son perchoir, le canapé juste en face de moi. Heureusement que j’avais de quoi rompre le silence, car il commençait à m’étouffer.

« Embarcadère.

– Au pluriel », a parié Félix.

« Au singulier.

– Tu l’as ici ?

– Non. »

J’ai failli ajouter qu’il y avait plus urgent comme préoccupation, mais Annette a encore aggravé mon malaise.

« T’es d’accord pour commencer la guitare tout à l’heure ? » elle a demandé à Félix.

« En fait, j’ai déjà commencé. Ça va bien faire cinq ans.

– Non mais je veux dire : les leçons. À moi. Tes leçons.

– Je ne comprends pas. Tes leçons ou mes leçons ?

– Ça va, Félix », a fait Constant, et franchement j’ai apprécié d’avoir été court-circuité. Depuis quelques secondes j’étais au bord de l’explosion. C’était venu d’un coup, ça ne s’arrangerait pas par enchantement, surtout si Carmen s’adjugeait la brioche restante, ce qu’elle a fait, tandis que n’y tenant plus, conscient de mon trouble, que cette conscience renforçait, j’articulais :

« Mais qu’est-ce qu’elle fout Paula ? Elle le tricote, son pull, ou quoi ? »

Avec cette interdiction de fumer en plus, je me suis servi un énième café sans en proposer à personne. De le boire non seulement ne m’a pas calmé, mais m’a fait inexplicablement monter les larmes aux yeux. Indifférente, Carmen avait décapité sa brioche et en creusait l’intérieur d’un index immature. Paula, au secours !

C’est alors qu’on a frappé à la porte.

« J’y vais », a dit Constant.

Personne d’autre n’avait bougé.

Il a disparu dans le couloir. Bientôt on a senti des langues d’air frais nous lécher les pieds, des paroles s’échangeaient sur le seuil, une voix vaguement familière s’est aventurée jusqu’à nous. On tendait tous l’oreille et c’est Annette qui a réagi la première.

Elle a plongé ses yeux dans les miens, et je l’ai retrouvée toute, ma toute petite sœur.

« Putain Norbert ! elle a fait ; c’est quand même pas lui ! »

 

(À suivre.)

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