Bakounine n’est pas rentré, 13

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 13

 

Comme nous étions placés, Jules se détachait sur la fenêtre aux vitres noyées de nuit, vu qu’en face c’était l’immeuble inhabité, du coup me sont revenus mes rêves et mes hallucinations de l’autre fois, je ne vais pas encore vous renvoyer aux Pigeons, vous êtes assez grands pour vous débrouiller tout seuls, mais j’avoue que pendant que Jules nous exposait sa théorie j’évoquais son image de voyageur en fauteuil, toute cette fantasmagorie à laquelle j’avais cru avec une telle ferveur qu’elle en était devenue aussi réelle qu’un vrai souvenir, remarquez je ne vois pas en quoi les souvenirs de nos rêves ne seraient pas réels, pas plus que je ne serais d’accord pour qualifier de fictive toute œuvre de fiction.

Au passage, vous vous rappelez que j’avais une dissert’ de philo chez le correcteur, celle que j’avais justement finie cette nuit-là, j’y avais mis du cœur, j’espérais un bon retour sur investissement, vous voyez comme j’étais bien concentré sur ce que disait Jules alors que c’était censé me remonter le moral.

Je crois qu’en fait j’avais déjà tiré les mêmes conclusions que lui, et qui relevaient d’une telle évidence que j’étais plus vexé que soulagé. Si encore j’avais dû consoler quelqu’un, ça m’aurait un peu valorisé, mais visiblement personne ne s’était autant alarmé que mézigue, pas même ma petite sœur, et je rends hommage à la délicatesse de Jules, qui m’a épargné toute raillerie, a pris soin d’exagérer ses propres craintes et s’est adressé aux autres en me présentant comme l’homme de la situation.

« Grâce à Norbert, il disait, nous savons que sa maman, je veux dire votre maman à tous deux, chère Annette, est allée dormir ailleurs la nuit dernière et s’apprête probablement à recommencer. Pourquoi ? Parce que quelqu’un le lui a conseillé, qui savait Derambure à Étretat mais tenait à la mettre à l’abri de tout danger.

– Quelqu’un qui, bien que très occupé, a su décrocher son téléphone pour elle », a enchaîné Paula.

« Oui. Et en qui elle a confiance. »

Bon, on chantait là les louanges de René. Émouvant, de la part d’un frère qu’il méprisait.

« Qu’y a-t-il, Norbert ? » a dit Paula. « Tu n’as pas envie de croire que ta mère est en sécurité ?

– Je le croirai quand on aura réussi à joindre le commissaire au téléphone. Et puis ça ne nous dit pas où elle est.

– Pourquoi pas chez lui ?

– Ben oui, a fait Annette, c’est logique. »

Ça nous a bien fait rire, d’un rire tirant sur le jaune pour ce qui me concerne. Et je percevais chez Jules un brin d’impatience, tout à fait inédite.

« Elle n’a pas voulu nous affoler », elle a continué, ce qui ne l’était guère, logique, en apparence du moins, car on a très bien compris ce qu’elle voulait dire. Cependant je constatais une nouvelle fois les extraordinaires talents de bricoleuse de l’existence, capable de vous monter avec trois bouts de ficelle des scénarios d’une complexité inouïe, surtout quand elle pouvait faire jouer les relations humaines, par exemple la mésentente entre deux frères.

René avait écouté Jules, il s’était inquiété pour ma mère, et pour nous ? Il fallait qu’il soit sacrément accaparé par cette mystérieuse enquête pour ne pas intervenir à Étretat. D’un autre côté, qu’aurait-il pu faire ? J’ignorais s’il était en mesure de mobiliser les gendarmes, mais il valait mieux supposer que non, ou qu’il y avait renoncé. Je n’ose souligner qu’en trouvant Derambure avec nous ils avaient plutôt marqué leur satisfaction de nous savoir en bonne compagnie. Non, j’entrevoyais avec un certain ravissement tout un chapitre dont n’apparaissait encore que l’embryon : les frères ennemis s’étaient réparti tacitement les rôles, ce qui prouvait que malgré tout René avait confiance en Jules. Et ça ne pouvait pas échapper à ce dernier. Le rapprochement avait dû s’amorcer à la faveur de l’affaire Rondeau. Le commissaire n’était guère disposé à le reconnaître, mais son frère lui avait été d’un secours décisif.

J’avais donc désormais le sourire, on souriait tous comme des bienheureux, il ne manquait plus qu’une confirmation, Je ressaye le commissariat, j’ai fait, je ne voulais pas me montrer trop pressant à l’égard de Jules, bon, aucune nouvelle du commissaire, je guettais une réaction de notre ami, un truc qui m’aurait vraiment fait plaisir c’est qu’il appelle son frère à son domicile, je ne comprenais pas qu’il ne le propose pas, j’ai fini par suggérer la chose du bout des lèvres et pour tout résultat j’ai vu que je ranimais le brin d’impatience plus haut signalé.

« Si votre maman est effectivement chez René (vous avez entendu : chez René), elle ne va sûrement pas répondre en son absence.

– Et s’il est là ? »

Je m’en voulais de mon insistance, mais c’était plus fort que moi.

« Ça m’étonnerait », il a dit en se levant et en se dirigeant sans enthousiasme vers le téléphone.

Il a fait le numéro, j’ai cru voir que Paula fronçait légèrement les sourcils à mon intention, Carmen quant à elle me contemplait avec un mélange de tendresse et d’effronterie, c’était tout à fait singulier le contraste entre ces deux visages, entre ces deux personnalités, je me demandais si elles auraient pu devenir amies dans l’hypothèse où je n’eusse pas rendu l’affaire des plus improbables.

Jules a raccroché, il est resté de longues secondes comme figé dans l’entrée avant de revenir s’asseoir avec nous.

Inutile de l’interroger. On se taisait en grignotant nos biscuits et en sirotant nos fonds de tasse.

« J’en refais ? » a demandé Annette.

Aucun succès.

« Qu’est-ce qu’on va bouffer ? » s’est souciée notre cousine.

« Y a l’Arabe du coin », j’ai dit, suscitant involontairement des rires. « Sinon on peut se faire un restau. Un couscous, tiens. Celui de l’autre soir, tu te rappelles, Annette, je crois qu’il est ouvert le dimanche.

– Il est rentré », a dit Jules.

Ça nous a coupé net l’appétit.

On savait de qui il parlait.

On savait pourquoi il était resté dans l’entrée.

Pour écouter.

« Enfin, il m’a semblé. »

C’est Carmen qui a réagi la première.

« J’ai pourtant rien senti. »

Pas sûr qu’elle ait voulu plaisanter. Paula s’est mise à rire, mais pour une autre raison.

« Dommage », elle a commenté.

Jules l’a regardée avec un plaisir à me rendre jaloux.

« Certes, certes. Mais ça n’aurait pas été très convenable. »

Ah ! oui, le passe. Je m’étais encore laissé gagner de vitesse. Ça commençait à bien faire.

« Hep ! j’ai lancé, il a vu qu’on était rentrés, nos fenêtres éclairées et tout. »

Je me disais qu’on avait manqué de prudence. En même temps, on n’allait pas vivre dans le noir, et puis on avait tout intérêt à cacher nos soupçons. Si, comme Paula nous l’avait assuré, elle avait bien tout remis en place dans la chambre de Maurice, il ne pouvait pas se douter que nous l’avions percé à jour. L’autre option, ç’aurait été de lui faucher un de ses trésors, ou carrément la photo de Günther, pour l’obliger à nous révéler la nature exacte de ce qu’il cherchait. Mais pour l’instant il savait seulement qu’on avait découvert son gîte à Étretat.

« Vous avez bien fait de lui piquer son passe », a dit Carmen à Jules. « On dormira plus tranquilles. Bon, couscous alors ?

– Deux restaus le même jour ! » s’est écriée Annette, extatique et incrédule.

« Attendez ! j’ai dit. Je repense à la matouze. Faudra bien qu’elle aille bosser demain. Si ça se trouve elle va repasser.

– Ou bien elle se rendra à son travail de chez mon frère », a dit Jules.

« Où il habite ? » j’ai fait.

« C’est direct en bus. »

Il souriait malgré lui. J’en étais malade de tout ce gâchis : de quelles connivences ils se privaient les deux frangins !

Soirée paisible – autant que faire se pouvait. Au couscous où on n’était allés qu’une fois on a été chaleureusement reçus, le patron nous a remis Annette et moi, il a demandé de mes nouvelles ainsi que de ma mère, Mais je ne crois pas connaître Monsieur ni Mesdemoiselles, Jules en effet avait tenu à rester, surtout que Paula n’était pas pressée de retrouver sa piaule. Et, rien à faire, il a fallu qu’il nous paie à tous le restau. Même Carmen était gênée. On était partis en laissant un mot à la matouze, des fois qu’elle fût rentrée entre-temps. En passant devant sa porte on s’est retenus de frapper chez Derambure, Jules avait été très ferme : pas de provocation. Dans la rue on a vu qu’il n’y avait pas de lumière chez lui, peut-être qu’il était ressorti ? Ou que Jules s’était trompé – mais ça, je n’y croyais pas. On a quitté le couscous assez tôt, on était tous bien crevés, et puis plus longtemps on serait absents, plus on risquait de rater un coup de fil, fort improbable certes – sauf de Constant.

Toujours personne chez Derambure. On a réglé l’opération couchage, les cousines ensemble, Jules dans le canapé, Paula et moi dans le lit maternel. Jules m’a demandé le bouquin de Maurice, on s’est souhaité la bonne nuit, et tout le monde au pieu !

Derrière la cloison, on a entendu un moment les filles causer à voix basse, tandis qu’on revenait Paula et moi sur les événements du week-end. Puis le silence s’est emparé de l’appartement, on percevait même de loin le bruit des pages que tournait Jules. Je ne me sentais ni bien ni mal, juste bizarre, comme tout ce qui nous était arrivé en si peu de temps. Je n’avais pas connu la guerre mais ça m’y faisait penser : des tas d’anomalies formant une anomalie générale.

J’avais l’impression que tous nous étions suspendus à des fils invisibles, comme des marionnettes attendant d’être remises en mouvement. Cette image se mêlait à celle de Jules enchaînant ses tours. Dans un demi-sommeil, j’ai rigolé à une idée qui jusqu’alors ne m’avait pas même effleuré, pour évidente qu’elle fût : Jules était un faux illusionniste ! Un illusionniste au carré, si l’on veut. Au carré... J’ai repensé à l’énigmatique numéro de l’énigmatique fille blonde, à l’hypothèse d’Annette, de nouveau j’ai senti qu’elle avait raison, je voyais la scène, je l’entendais, il y avait aussi une musique d’accompagnement, Félix la jouait à la guitare accompagné d’un orchestre symphonique, tout à fait en haut on distinguait deux joueurs de timbales, les frères Laforgue, et derrière eux ma mère qui les nourrissait avec une grande cuillère, elle puisait dans une casserole qu’elle appelait coffret et j’ai oublié la suite.

C’est le téléphone qui m’a réveillé. Il était huit heures du matin. Je me suis précipité dans l’entrée, où j’ai trouvé Jules tiré à quatre épingles et hésitant manifestement à décrocher.

Quelle voix allais-je entendre ? Celle de ma mère ? Celle du commissaire ? Celle de Constant ? de Félix ? de Maurice ? Tout en portant le combiné à mon oreille je tâchais de m’accommoder à l’état de veille, secouant difficilement les bribes de songe qui adhéraient encore à mon esprit.

Je ne m’attendais certainement pas à ça. Avec ces deux effets opposés : me ramener brusquement sur terre pour mieux me renvoyer dans les étoiles.

C’était Géraldine Parmentier.

« Je suis vraiment désolée... » elle a commencé.

Elle cherchait ses mots, et ça m’arrangeait parce que j’étais remonté si haut d’un seul coup que j’allais mettre du temps à redescendre.

La voix de Géraldine Parmentier. Jamais je ne l’avais eue comme ça dans l’oreille. C’était d’une intimité nouvelle, affolante. Cette fille, je vous le rappelle ou je vous l’apprends, paraissait en permanence si détachée de tout ! Elle planait tellement que je l’avais d’abord prise pour une écervelée avant de tomber sous le charme de son indépendance.

Géraldine ! Je me suis souvenu qu’on avait échangé nos numéros le jour de l’araignée, tandis que maintenant son visage envahissait tout mon champ de vision mental et qu’elle enchaînait :

« J’espère que tu ne dormais pas. Comme tu m’as dit que tu étais un lève-tôt... »

Aucun souvenir. Mais elle avait noté ce détail !

« Écoute, elle a continué, c’est chiant... »

Je ne la connaissais que détendue, d’un calme déconcertant mais communicatif, mêlé de vivacité légère, je percevais exactement l’inverse.

« Norbert, tu es là ?

– Oui, bien sûr. Tu m’inquiètes. »

Elle a fait entendre un gémissement navré, presque un sanglot. Jules, qui avait reculé jusqu’à la porte du salon, m’a signifié d’un geste qu’il ne m’abandonnait pas pour autant et que je pouvais compter sur lui.

Je ne sais pas comment m’est venue cette idée, j’ai pensé l’espace d’une seconde que Géraldine était malade d’amour pour mézigue, mais ça lui ressemblait si peu, c’eût été une telle révolution que je ne pouvais le croire. En même temps elle avait l’air bien troublée.

« Ça ne va pas ? » j’ai fait.

Elle a eu un pâle sourire vocal. C’était toujours ça.

« Si, moi, ça va, enfin à peu près, enfin ce n’est pas le problème, il s’est passé une chose horrible. »

Venant d’elle, diminuée à ce point, ça ne pouvait pas être exagéré.

C’est sans doute par un réflexe de défense – je ne cherche pas à m’excuser, juste à expliquer –, j’ai fait :

« Du travail pour ta tante ? »

Sa tante croquemort. Oui, on ne comprend rien, sinon.

Il y a eu un blanc.

« Norbert, elle a repris, j’apprécie ton humour, ne le perds surtout pas, jamais... »

Cette fois, elle pleurait vraiment. Et j’avais du mal à interpréter ses paroles, si importantes pourtant.

« C’est Isabelle !

– Isabelle Messmer ?

– Oui. Elle a été assassinée ! »

 

 

J’en ai encore des élancements de douleur dans tout le corps. Je me revois effondré dans le petit fauteuil de l’entrée, serrant le combiné contre ma joue pour plus d’empathie avec Géraldine, je revois Jules métamorphosé en maître de cérémonie ou en conducteur des âmes, impressionnant de gravité, ouvrant à Paula que je n’avais pas entendue frapper et qui entre, m’aperçoit et tout de suite vient s’accroupir près de moi après avoir déposé ses emplettes près du téléphone, n’osant toutefois prendre l’écouteur, tandis que Géraldine me fournit, entrecoupés de sanglots et de reniflements, les détails de l’affaire.

Isabelle Messmer avait été étranglée à son domicile, pendant son sommeil, dans la nuit de samedi à dimanche. Elle s’était débattue, sans réussir à donner l’alerte. Pourtant sa mère se trouvait dans l’appartement. C’est elle qui avait découvert le corps en fin de matinée. Elle ne s’était pas inquiétée plus tôt, sa fille aimant paresser au lit quand elle en avait l’occasion.

Si l’assassinat ne faisait aucun doute, le mobile restait incompréhensible. Aucun vol, aucune dégradation. Isabelle n’avait pas subi de violences sexuelles. Le meurtrier avait agi avec une discrétion totale, sans laisser la moindre trace qui eût permis de l’identifier. Il était apparemment entré et ressorti par la porte de service, à l’autre bout de l’appartement, qu’il avait pu traverser les deux fois sans encombre.

Je complète ici le récit de Géraldine à l’aide des renseignements que nous avons pu glaner plus tard dans la journée ou dans la semaine. Car je n’étais pas au bout de mes peines. Ma qualité de condisciple d’Isabelle avec qui la rumeur me prêtait en outre une liaison et qui plus est orageuse me désignait comme témoin privilégié. Je vous promets que j’en ai passé des oraux, l’année du bac.

Dans l’immédiat, Géraldine devait me quitter pour aller à son boulot, ce fameux stage chez sa tante, certains d’entre vous s’en souviennent peut-être. Elle m’a souhaité bon courage, je l’ai remerciée. C’est elle surtout qui en aurait besoin.

« Tu veux pas prendre ta journée ? » j’ai fait. « Bosser dans ces circonstances... »

J’y incluais le cadre et la nature du job, mais je me suis abstenu de préciser, elle était si fine.

« Au contraire, ça va m’aider. J’aurai l’impression de m’occuper un peu d’elle. »

Je n’ai rien pu articuler en réponse.

On se rappellerait dans la soirée.

Annette et Carmen ont débouché du couloir comme je raccrochais.

« C’était qui, au téléphone ? »

J’ai cru que me mettre en colère me ferait du bien. Je les ai engueulées. Alors comme ça, elles avaient entendu la sonnerie et elles n’avaient pas bougé ? Quel à-propos ! Tout juste si je n’ai pas traité ma sœur de fille indigne ni accusé notre cousine de la pervertir. Heureusement, Paula et Jules par leur simple présence ont tempéré cette folie. Et puis les nénettes avaient de la ressource.

« N’importe quoi, elles ont fait, ça pouvait pas être elle.

– Mais ça pouvait être quelqu’un qui donne de ses nouvelles. Je sais pas, moi, le commissaire. »

– Eh ben ça servait à rien d’arriver avant la fin de la conversation ! »

Le téléphone a sonné.

C’était le commissaire.

« Ah ! Norbert, vous êtes là ! Je peux vous rappeler dans cinq minutes ? »

J’ai à peine eu le temps de dire oui. Il a raccroché, j’ai raccroché, je me suis tourné vers les autres, je me sentais devenir une espèce de pantin ridicule, les mots me manquaient ; le téléphone a resonné, cette fois c’était Rémi.

« Ah ! Norbert », il a fait, tout joyeux. « Tu peux garder Bakounine ? »

 

(À suivre.)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article