Bakounine n’est pas rentré, 26

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 26

 

J’ai crié. En réaction non à ce que je venais d’entendre (quoiqu’il y eût de quoi) mais au contact aussi chaud que subit contre ma jambe du chat de la maison. Ils auraient pu prévenir.

« Il s’appelle Charlotte.

– L’assassin ?

– Mais non. Lui. »

Elle a reculé sa chaise pour permettre au greffier de sauter sur ses genoux.

« C’est un mâle ?

– Pff, t’es pas marrant. J’ai pas l’âge de voir tel film, on a pas le droit d’appeler un mâle Charlotte, bientôt tu vas me reprocher de pas porter de soutien-gorge.

– Arrête, je suis pas comme ça. Mais pourquoi Charlotte ?

– T’as pas vu ses yeux ? »

C’est vrai qu’ils étaient extraordinaires.

« Ils te rappellent pas quelqu’un ?

– Si, vaguement... »

Je me suis concentré à mort, et pile comme j’allais donner ma... bref, la lumière a jailli.

« Charlotte Rampling ! »

À crier comme ça j’allais finir par faire monter le père.

« Tu vois, quand tu veux. T’as vu Zardoz ?

– Oui.

– C’est le film le plus génial de tous les temps.

– Oui.

– Tu l’as pas vu.

– Non.

– Tu te moques de moi.

– Non, j’aimerais juste que tu m’en dises plus sur le meurtre du Boul’Mich.

– On était pas censés faire de l’allemand ?

– T’étais pas censée non plus me parler de ton soutien-gorge.

– Surtout que j’en ai pas.

– Moi non plus. Mais l’autre histoire de balcon m’intéresse davantage.

– Qu’est-ce qu’on se marre. J’aurais pu y rester. Peut-être que la bonne femme aurait survécu, remarque.

– C’est bien ce qui me turlupine. J’ai failli te perdre.

– Tu te laisses turlupiner pour quarante balles de l’heure ?

– Dis-moi, Charlotte.

– Sophie.

– Je parle au chat. Dis-moi, Charlotte, elle fait toujours autant de provoc ta maîtresse ?

– Je fais de la provoc, moi ? Tu veux que j’en fasse pour de vrai ? Dis-moi, John Thomas.

– Norbert.

– Je parle à ta queue. T’as rien lu, ma parole.

– Mais toi tu m’as l’air sacrément délurée.

– Pour mon âge, c’est ça ? Tu recommences ? Pour qui tu te prends ? Hein, Charlotte, pour qui il se prend ? »

Tout ça en caressant le chat, qui s’en accommodait. J’avais de nouveau très chaud. Je ne savais plus où j’étais, je rêvais, probablement, j’allais me réveiller dans mon lit ou dans le bus ou en cours de philo, la couverture du Chassard et Weil ne m’avait jamais paru aussi énigmatique avec son grisâtre plan de ville de cauchemar, pour la première fois je remarquais à quel point le choix des autres couleurs était fâcheux, rouge et noir sur fond blanc, Eh ! Norbert !

Je suis revenu à moi.

« Arrête de bouder. Je vais tout te dire. Tu veux un thé ?

– Pourquoi pas ? »

Elle s’est levée, Charlotte a atterri en douceur, et tous deux ont quitté la pièce, tandis que Sophie commençait son récit, d’une voix assez forte pour couvrir la distance et les bruits parasites.

« Je revenais de chez Maspero, où j’avais piqué deux trois bouquins, je m’étais acheté une crêpe au tabac de la Fontaine, j’arrive devant le 9, j’ai une copine qu’habite là, j’ai eu envie de monter chez elle, en même temps j’étais pas sûre, j’étais là à bouffer ma crêpe, y avait un mec bizarre qui regardait à droite et à gauche, mine de rien, tu vois, j’ai pensé qu’il m’avait suivie et qu’il faisait semblant de chercher son chemin, il a fini par entrer dans l’immeuble, au passage il m’a dit un truc que j’ai pas compris, c’était peut-être juste bonjour, je me suis retournée en lui demandant de répéter, il avait déjà disparu. »

Elle revenait avec deux grandes tasses d’où pendaient des étiquettes.

« C’est l’eau du robinet, mais elle est très chaude. »

Elle a posé une des deux tasses devant moi, s’est assise, a posé la sienne et a enchaîné, pendant que je regardais flotter le sachet comme un chalutier dans les eaux graisseuses d’un port :

« Et puis un autre type est arrivé. Vous le connaissez ce monsieur ? il a fait. Il habite l’immeuble ? A priori non, j’ai dit, il avait plutôt l’air paumé. L’autre, ça l’a contrarié, il a hésité un moment et il est entré à son tour.

« Je sais pas pourquoi mais j’ai levé la tête. Complètement débile. Comme si je pouvais les suivre des yeux, le premier mec et l’autre. Ou alors c’était pour voir les fenêtres de ma copine, mais elle habite au quatrième, il aurait fallu beaucoup plus de recul, elle risquait pas non plus d’être à son balcon, bien qu’il fasse pas froid, c’est vrai, c’est dingue cet hiver qu’on a. »

Je pensais, mais je n’ai rien dit : ce café Cona pas, et ce thé qu’on a, une fille de bistrot, les cordonniers sont les plus mal chaussés, mais j’ai réussi à me concentrer sur ce qu’elle racontait, c’était important, vous vous en doutez.

« Donc, je lève la tête, et je vois une bonne femme, mais au troisième, qui sort sur son balcon et qui se penche vers moi, j’ai cru qu’elle voulait me dire quelque chose, en fait non, elle regardait le trottoir, les autres balcons en dessous du sien, je me suis dit : elle se penche drôlement, c’est pas prudent, et là, horrible, elle bascule en avant, j’ai eu un premier réflexe, c’est de la rattraper, non mais n’importe quoi tu vois, heureusement je me suis écartée et elle s’est aplatie à mes pieds.

– Comme une crêpe.

– Putain Norbert, t’as intérêt à être bon en allemand. Pour les vannes t’es nul.

– Désolé.

– Et donc les gens se sont précipités, t’imagines, on a entendu un mec hurler d’une fenêtre en face, y a des passants qui se sont postés près de la porte de l’immeuble comme pour empêcher quelqu’un de sortir, les secours sont arrivés, les flics, le mec d’en face a déboulé comme un dingue, Il est encore là, il criait, vous allez pouvoir le chopper, la porte s’est ouverte et un type est sorti, mais c’était le deuxième, pas le premier, ça j’en suis sûre, et le pauvre ils lui ont sauté dessus. J’ai essayé d’intervenir, je pense que j’ai pas été totalement inutile, à mon avis il aurait pu se faire lyncher, bon, les flics aussi ont fait leur boulot, très mal quand même puisque l’autre type était toujours dans l’immeuble.

– Tu leur as dit ?

– J’ai pas arrêté. Mais comme je l’avais pas bien vu, moins bien que le deuxième, ils se sont vite désintéressés de mon témoignage. Ils ont un peu fouillé l’immeuble, ils ont surtout foncé chez la victime, où ils ont juste trouvé un gosse qui faisait la sieste, ils ont dû le réveiller, lui il s’était rendu compte de rien.

– Mais c’était qui cette femme ?

– Je sais pas du tout. En plus ma copine était pas là, j’ai eu du mal à obtenir le droit de monter, avec un flic of course. Y avait personne. En redescendant on a vu l’appartement de la dame ouvert et des gens qui allaient et venaient, et le gamin pieds nus en pyjama qui pleurait avec sa peluche dans les bras, et accroupie près de lui une bonne femme de l’immeuble qu’essayait de le consoler.

– Et ils ont embarqué un innocent.

– Ben oui. J’ai rien pu faire.

– Et l’autre, où il s’était planqué ?

– Comment tu veux que je le sache ?

– Mais t’as pas insisté ? T’en as parlé à tes parents au moins ?

– Évidemment, sauf que le mec avait disparu, que l’autre était pas clair et que le type d’en face disait qu’il le reconnaissait, alors qu’il paraît qu’il avait une cagoule. J’ai été convoquée au commissariat lundi matin, j’ai manqué les cours, comme je suis mineure mon père est venu avec moi, lui il avait rien vu du tout mais il s’est permis de dire que j’avais beaucoup d’imagination, ça fait qu’ils ont enregistré ma déposition mais tout le monde s’en fout.

– Pas moi. À quoi il ressemblait ton suspect ?

– Je pourrais vraiment pas te dire. Il avait rien de spécial. Inodore, incolore et sans saveur.

– Quel âge ?

– Je sais pas, comme mon père à peu près. »

Et là, chers lecteurs, j’ai eu une intuition à la Paula : un moment de pure grâce.

« Comment elle s’appelle, ta copine ?

– Celle qu’habite l’immeuble ? Faustine.

– Et son nom de famille ?

– Albrecht. »

Vous auriez préféré autre chose ? Vous verrez que la réalité n’était pas si décevante. Et puis, vous qui aimez les coïncidences, vous avez été plutôt bien servis jusqu’à présent, non ? Et ce n’est pas fini.

« T’as pas son numéro de téléphone, par hasard ? »

Elle l’avait. Mais pourquoi elle me le donnerait ?

Je lui ai dit que j’étais un ami du commissaire Laforgue, qui était chargé de faire la lumière sur cette affaire, et que tout renseignement pouvait lui être utile.

« Mais puisqu’ils étaient pas là !

– Ils ont peut-être des informations quand même. »

Elle a cédé.

 

 

Si vous voulez savoir comment s’est passé ce premier cours d’allemand, demandez à Sophie, mon éditeur se fera un plaisir de transmettre, enfin je ne suis pas certain qu’elle s’en souvienne mieux que moi, ce qui est sûr c’est qu’à l’heure où j’écris ces lignes elle va très bien, merci, et que nous avons en effet fini par bosser, sérieusement même, au point que le père est venu voir ce que nous fabriquions, Eh ben dites-moi, ça va faire une heure et demie que vous avez commencé ! Je paie pas les heures supplémentaires ! il rigolait, conquis par notre endurance, on a rigolé aussi, On a pas vu le temps passer, a dit Sophie, et rien n’était plus vrai.

On s’est séparés dignement mon élève et moi, juste une poignée de main, le patron m’a donné mes sous et m’a invité à redescendre boire au comptoir un demi bien mérité. On a causé un moment, il avait hâte de recueillir mes impressions, j’ai satisfait sa curiosité, mais moi j’étais pressé de téléphoner, je lui ai dit que j’avais un coup de fil urgent à passer, Sur Paris ? Sur Paris. Il m’a tendu le téléphone, l’air de dire C’est pour moi, j’ai composé le numéro, je n’en revenais pas de mon culot, de mon calme, on a décroché, une voix de femme a dit Allô ?

« Madame Albrecht ?

– Oui.

– Bonsoir madame, officier de police Marchal. Je vous appelle dans le cadre de l’enquête sur le meurtre commis dans votre immeuble samedi dernier (oui, j’ignorais le nom de la victime) ; vous étiez absents, je crois ?

– On nous a déjà interrogés à ce sujet. Nous sommes rentrés dimanche en fin d’après-midi.

– Et vous n’avez rien remarqué d’anormal dans votre appartement ?

– Chez nous ? Non, pourquoi ?

– Réfléchissez bien. »

Avais-je rencontré juste, comme aurait dit Félix ? Au bout du fil la voix paraissait moins assurée.

« Le fait est que... mais ça n’a sûrement aucun rapport.

– On ne sait jamais.

– Notre fils a trouvé que ça sentait bizarre. »

 

 

Heureusement que je ne devais pas rentrer dîner à Clichy, j’aurais été en retard, il avait été convenu qu’avec ma première paye Paula et moi on s’offrirait un bon gueuleton, on s’était donné rendez-vous dans une pizzeria de la rue des Écoles où j’étais allé un soir avec Rémi. Le sous-sol était particulièrement tranquille, en plus ils diffusaient du Barry White toute la soirée, rien de tel pour se détendre. On a commencé par l’apéritif maison et on a fait le point.

Le plus urgent était de rencontrer le commissaire. Je l’appellerais le lendemain matin. On ne pouvait plus se contenter d’attendre ses éventuelles confidences à la matouze, laquelle, une fois mise dans le coup, selon notre plan, s’était indignée à l’idée de jouer le rôle d’espionne. On rigolait Paula et moi en évoquant sa réaction. Bon, j’irais aux nouvelles moi-même. On est convenus que j’abattrais notre jeu d’emblée : je parlerais de meurtres en série, et même de ce tracé qu’on avait cru observer sur le plan. Je chercherais à savoir jusqu’où Derambure pouvait être disculpé. Car on était évidemment frappés par cette histoire de fumet, même si Sophie n’avait rien mentionné de tel ; on avait eu l’occasion de constater que le sillage de Maurice ne gênait que certaines personnes. J’aurais bien aimé interroger le fils Albrecht, mais il n’était pas là, et sa mère n’avait pas su me renseigner. On en était réduits aux hypothèses. En gros, on se disait que l’homme à la cagoule avait dû profiter de leur absence pour s’introduire chez les Albrecht, en utilisant un passe. Là, il avait attendu de pouvoir quitter discrètement l’immeuble. Comment avait-il su qu’il n’y avait personne chez eux ? Mystère.

Pendant tout le dîner, puis dans le métro, on a échafaudé des théories, arrivés chez Paula on s’est refait un coup de plan de Paris en repérant le plus précisément possible les lieux grâce aux numéros des rues quand on les connaissait, 6, rue de Vaugirard, 9, boulevard Saint-Michel, 9, avenue de la République (ne comptez pas sur moi pour vous donner l’adresse d’Isabelle), avouez, c’était troublant, on s’est couchés perplexes et on a bavardé longtemps encore avant de trouver le sommeil.

Dès huit heures et demie le lendemain, j’ai téléphoné au commissaire. Il était sorti, mais en prévision de mon coup de fil il avait laissé un message pour moi : il me recevrait à quatorze heures.

Je n’avais aucune envie d’aller en cours, en revanche je me sentais une dette envers Isabelle. J’ai décidé de retourner au cimetière pour me recueillir un peu sur sa tombe. À peine conçu, ce projet m’a illuminé par une espèce d’évidence. D’ailleurs, le cimetière des Batignolles, c’était chez moi, pratiquement. Comme la veille, j’ai pris le métro jusqu’à Porte de Clichy et j’ai longé le lycée Honoré de Balzac, où je n’avais pas que de mauvais souvenirs, je préciserai ça un jour.

Il faisait beau. Les oiseaux chantaient. Début janvier ! Ils n’étaient pas les seuls. Quelque part dans le cimetière désert, quelqu’un sifflotait. Un fossoyeur sans doute, car j’entendais aussi des bruits de pioche ou de bêche. Quand j’ai eu bien rêvé devant la tombe de ma copine, je suis reparti à pas lents vers la sortie, et de nouveau j’ai entendu ce sifflotement. Il m’a paru familier. Je reconnaissais l’air. C’était celui de Nicolas l’autre jour. Mais aussi un de ceux que sifflait mon père. Mon père ne savait pas chanter. C’est du moins ce qu’il disait. Comme tous les gens qui se croient frappés de cette infirmité, il se dispensait d’en faire la démonstration. Mais il sifflait de temps en temps, et notamment cette mélodie que Nicolas m’avait remise en mémoire. Or mon père avait une affection particulière pour Nicolas et pour les clochards en général.

Je me suis approché. Mes pensées se mêlaient et se bousculaient, j’ai dû plusieurs fois repousser cette chimère que Nicolas et mon père aient pu ne faire qu’un, et brusquement je l’ai vu. Devant moi, un homme creusait une fosse, seule sa tête émergeait. Elle a pivoté vers moi. Mon père me souriait.

« Tu reviens rôder autour de ton ancien lycée ? » il a fait.

Incroyable. Il savait ça. Ça datait d’après la séparation pourtant.

« Et toi, t’as trouvé du boulot ? »

Je me suis gardé de parler d’un emploi à sa hauteur ou à son niveau, ou de son goût pour la spéléo. On a causé un moment, lui dans son trou, moi agenouillé près du bord. Il m’a demandé des nouvelles de la matouze et de ma sœur.

« C’est toi qui nous as appelés le soir du réveillon ? Tu t’es dégonflé ? »

Mon père n’a jamais su mentir. Il a préféré changer de sujet, vantant les charmes du cimetière des Batignolles, plein de gens célèbres. Tiens, il a fait, en repartant t’iras voir cette tombe là-bas. Puis on n’a plus rien eu à se dire, j’ai fait mine de me redresser pour m’en aller. C’est alors qu’il m’a tendu la main. Je vous jure, j’ai eu un flash, j’ai cru qu’il allait me faire tomber. Mais non, bien sûr. Moi, j’aurais voulu être assez fort pour le tirer de là. Je suis reparti, il s’est remis au travail en sifflotant. Je suis passé devant la tombe qu’il m’avait indiquée. Il y avait là une femme et un enfant. Une femme grande et belle, et mince, un peu Blanche Prével en brune. Désolé pour le manque de références. Ils parlaient anglais. La dame expliquait quelque chose concernant un relief étrange sur la pierre tombale. J’ai jeté un œil et j’ai vu que c’était André Breton qui était enterré là. J’ai croisé le regard du gamin. Il n’avait pas plus de sept ans. Aussitôt j’ai pensé au Petit Prince en brun. Ça, vous connaissez. Et, l’espace d’un instant, j’ai voulu être lui.

 

(À suivre.)

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Dante M. 17/03/2018 09:09

"On est trop influencés par Marc et Félix" !

Louis Racine 17/03/2018 09:18

:)