Bakounine n’est pas rentré, 24

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, 24

 

En me relisant (oui, ça m’arrive), je me suis fait la réflexion que c’était vraiment sympa de votre part de patienter comme ça. Je ne dirais pas qu’à votre place j’aurais lâché l’affaire depuis longtemps, il ne faut pas exagérer, mais enfin vous êtes d’une ténacité exemplaire, sans parler de votre indulgence ou de votre capacité d’adaptation, je ne sais d’ailleurs pas comment vous arrivez à comprendre ce que nous disons, l’élocution de Rémi souffre très nettement de ce que nous en sommes à notre quatrième demi, d’où aussi le fait qu’en réponse à ma demande d’éclaircissements il s’est levé, J’arrive, il a fait, et il a filé aux toilettes, c’est d’ailleurs pour ça que je m’autorise cet intermède, sinon vous pensez bien, à propos il en met du temps, mais si c’est pour gagner en intelligibilité on ne va pas se plaindre, ah ! le voilà !

« Un autre meurtre, tatsächlich ? » j’ai relancé (sans trop savonner).

« Oui. Ce que vous cherchez, c’est des meurtres inexpliqués, gratuits, du moins en apparence, qui se commettent à Paris pendant le week-end ?

– On ne saurait mieux formuler la chose.

– J’ai donc ce qu’il vous faut. Patron ! »

Il s’est pointé, tout sourire.

« Un autre demi ? Je vous l’offre pas, celui-là. »

Rémi est moi on s’est jaugés du regard.

« Allez ! » j’ai fait. Jusqu’alors ça nous avait plutôt réussi, non ?

« Mais c’est pas pour ça que je vous appelais », a dit mon copain. « Vous êtes au courant du meurtre de samedi, à Saint-Michel ?

– La bonne femme éjectée de son balcon ? Ma fille a failli se trouver dessous. Un truc dingue ! »

Rémi guettait ma réaction. Il n’a pas été déçu. Je m’apprêtais à lui rendre hommage d’une mimique volontaire, quand le patron a ajouté :

« Le mec a été arrêté. »

J’ai renversé une partie de ce qui restait de ma bière. Enfin, ça n’a peut-être aucun rapport. Disons que j’ai eu un sursaut malencontreux.

« J’ignorais », a fait Rémi.

« C’était dans le journal. Pas discret, le gars. Ils l’ont cueilli à la sortie de l’immeuble. »

Il est allé tirer nos demis et il est revenu s’asseoir à notre table.

Je me suis demandé quel effet ça lui faisait, s’il considérait cette salle comme un autre chez lui – jai pensé à Sadoul –, s’il avait testé toutes les chaises, toutes les banquettes, toutes les places, tous les points de vue, comme moi sûrement si j’avais été bistrot, ouvrir un bistrot, une idée à creuser, non ? Non, trop sédentaire. Il m’aurait fallu un troquet itinérant, genre roulotte ou péniche, mais, putain ! je suis parti à rêvasser alors que le patron a commencé son récit ! Bon, si j’en ai loupé je me rencarderai auprès de Rémi.

« ... cagoule. Ils l’ont pas retrouvée. Mais ça prouve rien.

– Quelqu’un l’a reconnu quand même ? Y avait des témoins ? »

Je m’efforçais de reconstituer le fil, essayez de votre côté, rendez-vous tout à l’heure pour un point complet.

« C’est ce que je disais à maman, c’est son allure générale qui l’a trahi. Et puis surtout personne était sorti de l’immeuble, et il a pas su expliquer ce qu’il y faisait.

Conviée en quelque sorte à se joindre à la conversation, la patronne a nuancé de derrière le zinc :

« Il a dit qu’il surveillait quelqu’un.

– T’as raison. Pas gêné, le mec. C’est pas moi, m’sieur, puisque justement je guettais l’assassin.

– Ils ont pas retrouvé la cagoule.

– Je leur ai dit, maman.

– Le témoin a été formel. Il a tout vu de l’immeuble d’en face.

– Oui, a fait Rémi, comment ça s’est passé ?

– Il l’a poussée », a répondu la patronne.

Son conjoint a été plus prolixe.

« Elle est sortie sur le balcon, il la suivait, il a enfilé sa cagoule, la bonne femme s’est penchée pour regarder dans la rue, il l’a attrapée par les chevilles et hop ! il l’a fait basculer par-dessus la rambarde.

– Y a des malades », a fait la patronne.

« Un peu plus elle tombait sur un passant. Ça aurait fait coup double.

– Notre fille était en-dessous.

– Je leur ai dit, maman.

– Sophie ? » j’ai demandé.

« On n’a qu’une fille, a dit la patronne.

« C’est justement, on y tient », a dit le patron, mi-badin, mi-sérieux. « Donc tout le monde se précipite, mais rien à faire, la bonne femme était morte sur le coup. Le type en face qui avait tout vu crie aux gens dans la rue, enfin sur le boulevard, qu’ils empêchent l’assassin de sortir, les secours arrivent, la police, ils vont pour entrer, le gars sort comme une fleur, et voilà.

– Et c’est qui, alors ?

– Ah ben ils ont pas dit son nom.

– Ils le disent jamais », a fait la patronne. « Faut attendre les résultats de l’enquête.

– Elle a dû être choquée votre fille », j’ai fait.

« C’est sûr qu’elle va vous en parler demain. Elle a rien compris de ce qui lui arrivait. Vous imaginez, vous vous baladez tranquillement sur le trottoir, et quelqu’un vient s’écraser à vos pieds. »

Rémi et moi on a réprimé à grand-peine un fou-rire parfaitement déplacé. On avait juste fait l’erreur de se regarder au mauvais moment. J’ai senti que le patron avait remarqué quelque chose, ça m’a gêné, mais il était brave, il a fait diversion. Il s’est levé.

« Tiens, maman, passe donc le journal. »

Il nous l’a tendu et nous a laissés. Ça nous a permis de rigoler tranquillement, moi le dos tourné au comptoir, Rémi planqué derrière son canard, jusqu’à ce que je me rende compte que mon reflet dans la glace était visible de partout.

 

 

La presse ne nous avait rien appris de plus, mais j’en savais assez pour avoir hâte de retrouver Paula. Rémi m’avait raccompagné jusqu’à Odéon, j’avais pensé prendre le 82 mais ça irait plus vite en métro qu’en bus, pendant tout le trajet j’ai échafaudé des théories, et quand je suis arrivé chez ma copine j’aurais pu écrire tout un traité sur l’affaire du Boul’Mich.

Cependant je n’étais pas censé me pointer avant l’après-dîner. Vous connaissez Paula, son sérieux, l’importance qu’elle accorde à ses études, j’avais des scrupules, même si, fort de mes révélations sensationnelles, je ne doutais pas qu’elle me fasse bon accueil.

Dans l’escalier, j’ai entendu un bruit de voix, des rires, elle n’était pas seule. Mon agacement a bien grimpé lui aussi et quand je suis arrivé devant sa porte et que j’ai reconnu la voix de Constant j’ai été déchiré entre des sentiments contradictoires. En dix jours mon opinion sur ce garçon avait changé du tout au tout, n’empêche que je me trouvais ramené à l’époque où je supportais mal sa complicité avec Paula. Je respectais la liberté de ma copine, idéalement j’étais le plus compréhensif des amants, mais le simple fait de devoir frapper à cette porte ce soir-là m’a paru une humiliation insupportable, et je me suis retenu juste à temps de tambouriner, certes pour la blague, en assortissant ce geste d’un Police allemande ! bien scandé ou autre finesse de ce genre, mais même comme ça je risquais de m’en vouloir, tant pis pour l’exutoire, j’ai respiré à fond et heurté le panneau avec toute la délicatesse possible, sûr au moins que Paula ne me reprocherait pas mon avance sous prétexte qu’elle avait du boulot.

Les voix se sont tues. J’ai eu le sentiment de déranger.

« Oui ? » elle a fait.

« Devine. »

C’est Constant qui m’a ouvert, ça m’a bien déplu. Paula était assise à son bureau mais tournait le dos à ses bouquins et à une moitié de sandwich.

« Décidément, vous vous êtes donné le mot ! » elle a lancé, d’un ton joyeux. « Tu tombes à merveille, on avait justement hâte de te mettre au courant.

– Quoi ? Vous allez vous marier ? »

J’aurais sorti n’importe quelle connerie plutôt que de laisser paraître mon amertume, le problème c’est qu’on ne dit jamais vraiment n’importe quoi. Enfin, ça les a fait rire.

« Mais on est déjà mariés ! a dit Constant. Tu sais bien, Paula, c’est ma petite femme !

– Bon, c’est quoi les nouvelles ? Parce que j’en ai moi aussi.

– Il doit partir, a fait Paula (j’ai détesté ce il). Dis-nous vite, je te raconterai après.

– Si j’y vais pas maintenant je crains le pire », il a fait.

– C’est ton père ? Il continue à déprimer ?

– Depuis que ma mère est rentrée à la maison, c’est l’horreur. Je peux pas les laisser seuls trop longtemps, ils s’étripent.

– Ta mère a bien récupéré alors ?

– Mais non ! elle est en fauteuil, et ça met mon père hors de lui. Le salaud ! Tu n’as pas idée. »

Un lourd silence a suivi ces paroles.

« Dis-nous en deux mots, a fait Paula, avant que Constant s’en aille. »

Je me suis exécuté.

« Il a l’air super ce Rémi ! » il a ponctué. « Tu nous le présenteras ! »

La bise, et tchao.

J’avais l’estomac noué.

« Si t’as du boulot, je peux attendre. On parlera au dîner. »

Elle s’est approchée, a posé ses mains sur mes épaules, et d’une douce pression m’a fait asseoir sur son lit. Puis elle m’a caressé les cheveux.

« Je n’en ai pas pour longtemps. Un whisky pour patienter ? »

Elle m’a tendu la bouteille, un verre et elle est allée finir sa version grecque.

 

 

On avait choisi un petit restau chinois tout à fait correct où on était en outre assurés de la plus parfaite tranquillité. On a échangé nos informations. Celles de Paula, c’est-à-dire de Constant, n’avaient pas besoin de glutamate de sodium pour être goûteuses.

On est d’abord revenus sur le crime du Boul’Mich, qui avait toutes les caractéristiques voulues, et Paula s’est à son tour félicitée de la collaboration de Rémi. C’est vrai qu’on n’avait pas spécialement épluché les faits divers du dernier week-end, faute de temps. On avait eu autre chose à faire. Peut-être que sans mon copain ce meurtre nous aurait échappé. On lui a donc rendu hommage, je sentais que Paula elle aussi avait grande envie de faire sa connaissance, bon, ça devenait inévitable, et finalement je n’aurais pu espérer mieux comme circonstances ; compter cet allié de premier choix parmi mes relations était tout à mon honneur. Quant à lui, son seul mérite avait été de loger au quartier latin. La question restait posée de savoir jusqu’où on l’intégrerait à notre brigade. Je l’avais mis au parfum, mais sans lui proposer de collaborer. Paula n’a pas hésité une seconde.

« Bien sûr qu’il doit faire partie de l’équipe ! » elle a fait.

Je lui ai avoué que d’une certaine manière j’avais déjà tranché, en lui confiant le soin d’examiner le roman de Maurice.

« Et moi ? Tu doutes de mes compétences ? »

Heureusement qu’elle n’était pas rancunière, car je n’avais aucune excuse.

Ma honte a redoublé quand elle a ajouté :

« En tout cas tu as très bien fait de parler devant Constant. C’est sûr qu’en ce moment il a d’autres soucis en tête, cette histoire de meurtres en série ça n’a pas dû lui dire grand-chose, vu qu’il n’était pas dans la confidence, mais justement ça lui fera un dérivatif. Je trouve ça super que tu aies pris l’initiative de l’admettre dans notre bande. »

Il y avait encore beaucoup à dire sur le crime du Boul’Mich, mais on a changé de sujet. Tant mieux pour vous. Vous ne languirez pas plus longtemps quant aux raisons qui avaient décidé Constant à déranger Paula en plein travail.

Certes, il avait eu un gros chagrin et comme toujours en pareil cas il était allé pleurer dans son épaule. Mais il avait aussi une information bien piquante à nous communiquer. Je laisse Paula nous la livrer – vous m’accorderez au passage que dans les lumières tamisées du restau chinois, avec ce fond sonore, ces senteurs et ces saveurs d’un exotisme aussi incontestable qu’attendu, comme l’étrangeté d’un décor d’aquarium, ma copine est on ne peut plus mignonne :

« Le père de Constant a été contacté par la gendarmerie d’Étretat. Figure-toi que le capitaine des pompiers, tu sais, monsieur Vingt-Sept-Ans, nous avait caché la vérité.

– Concernant l’origine de l’incendie ?

– Oui. Il a tout de suite vu que quelque chose clochait. Il a l’habitude.

– Vingt-sept ans.

– Déjà ? Comme le temps passe.

– Voilà quelqu’un qui change de surnom chaque année. Tu disais donc ?

– C’est Derambure qui a incendié la villa.

– ...

– Il a quand même cherché à épargner les filles. S’il avait fait partir le feu d’en bas, je ne suis pas sûre qu’elles auraient eu le temps de se mettre à l’abri.

– ...

– Tu as avalé ta langue ?

– ...

– Tu l’as donnée au chat ?

– ...

– Dans un restaurant chinois ?

– Pardonne-moi, j’ai dit, je ne suis pas dans mon assiette. »

Tant d’humour avait bien mérité un peu de vin. Jusqu’alors on s’était prudemment contentés de thé au jasmin. On a commandé une bouteille de rosé pour accompagner nos toutes dernières bouchées de chat au glutamate et nos beignets d’ananas.

« Mais, Paula, j’ai fait dans un accès de lucidité, t’as peut-être pas fini ton travail !

– Et toi, tu seras en forme demain pour l’enterrement d’Isabelle ? »

J’ai lu dans ses yeux quelque chose d’énigmatique et de nouveau. J’ai mis ça sur le compte de l’éclairage, de l’ambiance, du vin, on se serait vraiment cru dans un aquarium rouge, d’une sensualité qui m’engourdissait plutôt que de me stimuler. J’ai fini mon verre cul sec. Comme je le reposais, mes yeux ont rencontré par hasard une inscription chinoise dans le décor.

Oh putain !

« Paula, j’ai fait, je ne t’ai pas dit...

– Encore des cachotteries.

– Désolé, franchement. Écoute, ça concerne les terreurs d’Isabelle. »

Je lui ai rappelé le coup de fil du père de Sophie Trunck. Elle s’en souvenait bien, compatissait tout ce qu’il fallait. Je lui ai parlé de l’espèce d’illumination que j’avais eue à ce moment-là. Comme une évidence tellement forte que je ne savais quoi en faire. Le contraire du fantasme qui vous arrange ; l’importune, indésirable réalité.

« Je pourrais pas te dire d’où je tiens ça, mais je crois avoir compris son problème. Et le coup de l’arme chinoise. Peu importe ce que c’est, une hallebarde, tout ce que tu voudras. L’important ce n’est pas sa nature exacte, c’est sa présence dans l’entrée.

– Comme un indice.

– Voilà. Le signe d’une présence hostile.

– Celle par exemple d’un beau-père qui pratique les arts martiaux.

– Tu lis dans mes pensées.

– Je peux continuer ? »

Cette fille !

« Chiche.

– Un beau-père très entreprenant.

– Paula ! Comment tu fais ?

– Hélas ! mon cher Norbert, tout cela est si banal. »

Son calme excessif, le ton désabusé qu’elle avait pris m’ont anéanti.

« Reste à savoir, elle a fait en remplissant nos verres, s’il existe un rapport entre ce beau-père dominateur et ces meurtres en série. »

J’ai cru devoir faire machine arrière.

« Attends ! c’est juste une hypothèse. »

Elle a voulu trinquer. Je l’ai imitée machinalement, intrigué par ce geste, par la gravité de son expression, la solennité de l’heure.

« À la vérité ! » elle a dit.

Et ses yeux étaient pleins de larmes.

 

(À suivre.)

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