Bakounine n’est pas rentré, épilogue

Publié le par Louis Racine

Bakounine n’est pas rentré, épilogue

 

Allez donc écrire l’épilogue d’une histoire inachevée ! Un troisième volet ne sera pas de trop pour élucider cette affaire de meurtres en série. Sur certains points cependant je suis en mesure de conclure.

L’entrevue avec le commissaire s’est révélée décevante. Manifestement, et cela se comprend, il avait  fait le vœu de nous tenir à distance de l’enquête. Et de Maurice. Lequel s’était envolé le six janvier pour Londres. Ça, il me l’a dit. Et il a bien voulu reconnaître qu’il travaillait sur une série de meurtres. Grâce à moi. Oui, il est allé jusqu’à me remercier de l’avoir éclairé. Du coup, c’est à lui qu’on avait confié le bébé. On était donc rudement fiers l’un et l’autre. Pour ce qui est de collaborer, en revanche, c’était hors de question. Beaucoup trop dangereux pour ma famille et pour moi. Il m’a demandé au passage de lui jurer les yeux dans les yeux que son frère, qu’il soupçonnait d’indiscrétion, n’avait pas cherché à m’embarquer dans l’aventure. J’ai eu d’autant moins de mal à le tranquilliser que j’étais sans nouvelles de Jules depuis le Jour de l’An.

Concernant Derambure, j’ai osé lui demander si la surveillance dont il était l’objet avait pu se relâcher. Ça ne lui a pas plu, évidemment, il a cru que je m’autorisais de la gaffe de l’autre fois à Lariboisière pour mettre en doute l’efficacité de ses services. Il m’a assuré avec la plus grande fermeté que Maurice ne pouvait pas plus être directement impliqué dans le crime du Boul’Mich ou l’agression contre Géraldine que dans le meurtre d’Isabelle, ni avoir mis les pieds à l’hôpital le jour où j’étais allé voir ma copine. Il a balayé d’un revers de main mes remarques sur d’éventuelles traces nauséabondes, comme si elles en eussent été elles-mêmes, a écouté avec une impatience grandissante l’histoire de la vieille demoiselle Caulataille, je flippais, car il regardait de plus en plus souvent sa montre et je devais encore l’interroger sur un éventuel autre meurtre (celui du week-end du 14 décembre, selon la théorie de Paula) et capter son attention quant à l’hypothèse de l’alignement.

« Commissaire, j’ai fait, je sais que j’abuse de votre temps, mais je vous en supplie, laissez-moi vous montrer quelque chose. »

Je regrettais déjà ma requête, craignant de me discréditer définitivement avec un truc à la con. Néanmoins il s’est laissé fléchir.

« Je vous donne deux minutes. »

Je me suis précipité vers un grand plan de Paris affiché au mur et j’ai exposé l’affaire le plus succinctement possible.

C’est alors que j’ai assisté à un prodige. Les sourcils du commissaire, tout froncés qu’ils étaient, ont bondi vers le haut et ses yeux se sont écarquillés comme ceux d’un enfant devant un tour de magie. Il est resté comme ça un moment, puis il a dit :

« Intéressant. »

Je n’ai rien obtenu de plus. Si, une poignée de mains encore plus chaleureuse que la précédente.

« Merci, Norbert. Maintenant vous m’excuserez, mais j’ai du travail. Mes hommages à votre maman et à votre adorable sœur. »

En sortant, je l’ai entendu qui décrochait son téléphone.

 

 

J’ai transmis ses hommages aux intéressées le soir même. Leur réaction m’a surpris par leur vivacité. Elles étaient en grande conversation sur le canapé, la matouze un verre de porto à la main, Annette le visage grave et lumineux comme si elle posait pour un peintre. Quand j’ai parlé du commissaire, ma mère a poussé une sorte de hennissement indéchiffrable, ma sœur est devenue cramoisie. Je ne sais ce qu’en eût pensé le peintre.

« Viens boire un coup avec nous, a lancé la matouze, et ressers-moi par la même occasion. »

J’ai obéi, en me retenant de faire remarquer qu’on n’était pas vendredi. Je me suis sagement assis sur une chaise et j’ai attendu la suite, tandis que ma sœur, dont le teint s’éclaircissait peu à peu, s’harmonisant mieux avec son lait-fraise, dardait sur moi des prunelles ardentes.

Bon, le pressentiment de la matouze s’était vérifié. La productrice du film ne voulait pas d’elle. Pourquoi ? Parce qu’elle avait quelqu’un à caser. Confidence du premier assistant, l’homme du Printemps, celui qui l’avait repérée, qui du coup était en conflit avec la fameuse Marie-Jo et se disait franchement désolé.

« Comme ça René sera content ! » a grincé ma mère. « Et toi, au fait, ta carrière ? »

J’avais honte, mais j’étais censé tourner dès le surlendemain. Je n’ai pas précisé davantage, de peur d’afficher une joie trop insolente à l’idée de revoir Jules et Paméla.

« Du moment que ça t’empêche pas d’avoir ton bac ! »

Restait à comprendre l’expression étrange de ma sœur. Notre Nanette semblait mûrie, comme auréolée d’une confiance en soi rayonnante et nouvelle. J’ai fini par lui demander carrément ce qui lui arrivait.

« Oh ben rien, elle a dit, c’est juste que c’est réglé avec les jumelles Ladevèze. »

C’étaient ses principales persécutrices au collège. Et elle nous a raconté (elle attendait pour ça mon retour) que dès le jour de la rentrée le harcèlement avait repris, avec cette différence que désormais elle savait comment y mettre fin. Elle guettait seulement le moment propice. Et la veille mercredi, à la sortie des cours, sur le trottoir, devant tout le monde, elle avait terrassé l’une après l’autre les deux sœurs grâce à une prise de judo toute simple.

La matouze et moi on n’en croyait pas nos oreilles, je luttais contre l’impression d’une issue trop facile, ça sentait trop le cliché, mais l’image s’imposait avec une telle force à mon esprit de la minuscule Nanette envoyant au tapis les deux grandes bringues devant un parterre d’admirateurs en délire que j’applaudissais comme un imbécile, un imbécile heureux toutefois.

« Et je peux vous dire que ce matin, j’avais la paix. »

Ma mère l’a serrée contre elle dans un grand débordement de lait-fraise.

« C’est bien, ma Nanette ! Mais quand est-ce que t’as fait du judo ? » elle a demandé entre deux sanglots d’allégresse.

« J’en ai pas fait. C’est Carmen qui m’a montré une prise. »

Et elle s’est levée pour nous la mimer. J’avoue, j’ai trouvé ça peu crédible, mais j’étais bien content quand même, surtout qu’à la rentrée j’avais complètement laissé de côté le problème de ma sœur. Je n’allais pas faire le difficile.

Une pensée au passage pour Carmen, dont ces vacances auront été fécondes.

J’hésitais à parler du nouvel emploi de mon père, mais le seuil de cette nouvelle année m’a paru se prêter à ce genre d’audaces.

« Aux Batignolles, comme par hasard ! » a fait la matouze en tendant derechef son verre. « Pourquoi pas à l’île aux chiens ! Quel crampon ! »

L’île aux chiens, le cimetière pour animaux d’Asnières, était encore plus près de la maison.

« À propos, ton Félix, le chat qu’il était censé garder, on l’a retrouvé ? »

Je savais que non, pour avoir pris un pot l’après-midi même avec Rémi. Lequel m’avait juré fidélité, le mot n’est pas trop fort. Rendez-vous compte : Megève, c’était fichu. J’ignore ce que Clémentine et toute sa clique croyaient savoir sur moi, mais j’étais devenu infréquentable à leurs yeux. Il se disait au Petit Suisse (ça, je l’ai appris plus tard, par Jérôme) que j’avais usurpé ma réputation de champion de go, que j’étais un vulgaire tricheur. Tout ça sans doute venait de télescopages entre des informations plus ou moins exactes consécutives à la soirée où Jules s’était illustré avec la complicité de Paméla. Bande de connards ! Eh bien, Rémi avait choisi son camp. Et je tremble à l’écrire, mais il avait rompu avec Clémentine. Il a toujours dit que ce n’était pas seulement à cause de cette histoire, mais je connais sa pudeur et sa générosité. Et il a juré fidélité à Félix lui aussi, tournant le dos à ses copains soi-disant anarchistes.

Comme je ne suis pas à une médisance près, je révélerai que Bakounine était une chatte. Et alors ? me direz-vous. Sauf qu’on n’était pas dans le cas de figure de Charlotte. Les propriétaires de cet authentique bleu russe de plus de cent mille balles ne connaissaient pas le sexe de leur chat. Vous ne me croyez pas ? Quittons-nous ici, alors, et pour de bon. Sinon, rendez-vous samedi chez Sadoul.

 

 

 

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Julia 21/03/2018 06:42

J'y serai sans faute!