Tais-toi quand tu parles, 22

Publié le par Louis Racine

Tais-toi quand tu parles, 22

 

Derrière moi se tenait Placide. Ses traits avaient gagné en maturité, il s’était affiné aussi. C’était devenu un beau mec. Son surnom ne lui allait plus du tout.

« Mais oui, c’est lui ! Je suis ému !

– Thierry ! »

Manifestement, on serait bien tombés dans les bras l’un de l’autre, mais une pudeur nous retenait, la présence de l’employé aussi, et puis, chez Placide, ou plutôt chez Thierry, une gêne d’une autre nature, qui s’affirmait peu à peu dans son regard en même temps que s’assemblaient ses pensées.

« Laisse-moi te présenter Alain. »

Je n’ai pas compris tout de suite que c’était l’employé en question. Chacun son puzzle. Mais oui, tout se tenait. Restait à piger ce qu’il lui trouvait, à Alain. Ça, c’est souvent un grand mystère.

« OK, j’ai fait, on va tout reprendre à zéro. Enchanté.

– Norbert, un vieux camarade... j’allais dire de classe, mais...

– Oh ! moi, je n’ai pas dépassé la Terminale, et encore. Je n’ai pas eu mon bac.

– C’est dommage. J’ai toujours pensé que tu aurais eu ta place en hypokhâgne.

– Pourquoi faire ?

– Écoute, ça te dirait qu’on sorte prendre un pot ? Je venais travailler un peu en attendant Alain, mais on n’a qu’à y aller maintenant. Tu nous rejoindras, Al ? Tu sais où.

– Enchanté. »

Tu parles.

« Je ne voudrais pas déranger vos habitudes.

– Tu ne les déranges nullement, puisqu’il n’a pas fini son service. Allez, viens, je t’emmène dans un endroit sympa. À tout à l’heure, Al. »

Il s’est forcé à sourire.

« À tout à l’heure. Quant à vous... (daignant baisser de nouveau les yeux vers mon ticket toujours posé sur le comptoir) je vais essayer de trouver votre sac.

– Guidez-vous à l’odeur.

– Merci, j’avais compris.

– Norbert, Norbert, a fait Thierry quand l’autre a été parti, je t’ai reconnu à ta voix.

– J’ai dû changer.

– Ne crois pas ça.

– Toi, tu... »

Je n’ai pas pu finir, Al revenait, la démarche compliquée jusqu’au ridicule par la distance qu’il mettait entre sa prise et son pif.

« Alors ce doit être celui-là.

– Non, désolé, le mien schlinguait davantage.

– ...

– Je blague ! Merci ! Et remerciez-moi aussi, vous allez pouvoir respirer. »

 

 

« Il est jaloux, ton copain ?

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– C’est peut-être pas ton copain.

– Si, un peu.

– Un peu ? Un pieu ?

– Ah ! Norbert, ça me fait plaisir de te revoir ; j’ai l’impression de rajeunir de six ans.

– Tu calcules vite.

– Pas difficile. J’ai intégré en khûbe, et je termine l’École. L’année prochaine, service militaire.

– Toi ?

– Dans la coopération. J’ai demandé l’Océanie.

– Carrément. Et Alain ?

– Ce n’est qu’un peu mon copain. »

On cheminait de front sans se regarder, séparés d’un bon mètre, sac oblige, dont une providentielle brise vespérale dissipait toutefois les émanations. On a atteint l’endroit sympa, un café, et Thierry a proposé comme sans y penser qu’on s’installe en terrasse.

Pour mes premières retrouvailles avec mon passé, je ne pouvais rêver mieux. Placide et moi, on s’appréciait sans être liés. Du reste ce garçon était bienveillant, même s’il avait parfois la dent dure. Simplement, il détestait la mauvaise foi. Autre avantage de cette rencontre, il allait pouvoir me renseigner sur le devenir de tous les anciens copains d’H4. Je savourais donc l’aubaine, sans oublier cependant certain détail embarrassant, dont il était grand temps que je m’ouvre à lui.

« Ce qu’il y a, j’ai fait (assis, remarquez)...

– Mais je t’invite ! Aux frais de l’État !

– Ça se voit tant que ça que je tire la langue ?

– Tu serais riche à millions que je t’inviterais quand même. Tel est mon bon plaisir. C’est moi qui t’ai amené ici. Tu vas me raconter tout ça. Mais d’abord, figure-toi que pas plus tard que ce matin, on parlait de toi avec quelqu’un que tu as connu autrefois. »

Ça commençait. Je passais mentalement en revue la ribambelle des hypokhâgneux de l’époque, des internes en particulier. Quelque chose pourtant me disait qu’il s’agissait d’une fille.

« Sophie Trunck ?

– C’est vrai, quelle histoire ! Non, ce n’est pas elle.

– Qu’est-ce qu’elle est devenue ? Et Samba ?

– Je te dirai après. D’abord ce matin. Mais tu as raison, c’est une femme.

– Madame Henriette ? Madame Marie ?

– Tu sembles croire que je n’ai pas quitté le lycée. Je ne hante plus les 4S ni le Bar de l’X. Alors que je continue à voir celle dont je te parle, et qui n’a jamais eu aucun rapport avec H4. Une femme que j’ai rencontrée grâce à toi. »

Ça ne pouvait évidemment pas être Paula. Non seulement elle avait fini par fréquenter la petite bande des 4S, mais c’eût été trop beau qu’elle fût revenue à Paris, et qui plus est suffisamment en forme pour que Placide puisse l’évoquer sur ce ton. Du coup, je pataugeais.

Vous avez deviné, vous ? Mes félicitations.

« Et elle ne disait pas de mal de moi ?

– Elle n’a rien à te reprocher. Moi non plus, d’ailleurs.

– Je nage.

– Rappelle-toi la dernière fois que nous nous sommes vus. »

La dernière fois... Oh putain !

J’en ai eu des palpitations. Tout un paysage m’est réapparu, un décor de théâtre plutôt, comme après l’escamotage d’une cloison.

« Blanche Prével ! »

Les yeux brillants, il a laissé passer la vague.

« Blanche, oui. Elle sera heureuse que tu te souviennes d’elle.

– Vous êtes amis ?

– Ça t’étonne ?

– Pas du tout. »

Je craignais de ne pouvoir lui poser la question sans que ma voix se brise. Il m’a devancé :

« Tu veux des nouvelles de Géraldine ? »

On venait enfin prendre notre commande. Ça m’a aidé à surmonter mon trouble.

« Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? »

Le goût du guignolet et surtout de cette vanne m’était passé depuis longtemps.

« Un verre de corton-charlemagne grand cru 71.

– Je ne sais pas s’ils ont ça ici.

– Nous n’avons pas, mais je vous conseille notre chablis grand cru 76.

– Va pour le chablis.

– Un porto, pour moi.

– Blanc aussi ?

– Non, rouge.

– Tawny, ruby ?

– Tawny. »

Et, quand le loufiat nous a eu lâchés :

« Ah ! Thierry, cette façon que tu as de rester sûr de toi en toutes circonstances...

– Tu peux parler.

– De Géraldine ? Volontiers. Que devient cette fille de l’air ?

– Elle est inscrite en thèse d’astrophysique à Pierre-et-Marie Curie. Elle vise le CNRS ou l’IAP.

– L’Institut...

– ... d’astrophysique de Paris.

– Oh putain !

– Tu sais, elle n’a pas changé. Toujours musicienne, artiste, aérienne, comme tu dis. »

Il a pris un air malicieux.

« Bon, elle vit avec un mec.

– Oui, son père. »

Il s’est assombri.

« Ah ! c’est vrai, tu ne pouvais pas savoir... Il est mort il y a deux ans, d’un arrêt cardiaque.

– Désolé.

– Non, j’aurais dû te le dire.

– Ça n’a pas été trop pénible ?

– Ç’a été atroce. »

Nos verres arrivaient. On a trinqué.

« À quoi, au fait ? À la victoire de la gauche ? »

Il a froncé les sourcils.

« De la gauche, c’est vite dit.

– Je te croyais royaliste.

– Ça ne m’empêche pas d’aimer le peuple, et de m’indigner qu’on le floue.

– Royaliste de gauche ?

– Il y a bien des socialistes de gauche. Plus pour très longtemps, je te le concède.

– Au peuple, alors.

– Au peuple ! »

Quelques têtes se sont tournées vers nous.

« Atroce, donc. J’imagine. Pauvre Géraldine. Et sa mère, elle s’est manifestée ?

– C’est ça qui a été atroce. Heureusement que Blanche était là. Figure-toi que le divorce n’avait jamais été prononcé. La mère avait refait sa vie à San Diego, où elle s’était mariée comme si de rien n’était. Tu vois l’imbroglio juridique. Elle réclamait sa part de l’héritage, malgré l’abandon de domicile. Blanche a dû la menacer de faire annuler son mariage américain pour qu’elle lâche prise. Elle a plus à perdre là-bas. Elle a récupéré ses toiles, je ne sais pas si tu connaissais son travail... je vois que oui... enfin, pour l’instant l’affaire reste en suspens. Mais Géraldine est tellement au-dessus de tout ça... Bref, elle vit toujours dans l’appartement de la rue ***.

– Avec un mec. Et tu dis qu’elle n’a pas changé ?

– Nobody’s perfect.

– Et Christiane ?

– Tu as bonne mémoire. Laisse-moi t’expliquer. Tu es content de ton chablis ?

– Tu veux goûter ?

– Je vais lire dans tes pensées. Tu veux goûter mon porto ?

– Tu y lis déjà ! »

Il a paru apprécier le vin. Moi, j’avais beaucoup à dire sur son tawny, mais chaque chose en son temps. Toujours est-il qu’on avait retrouvé un peu de bonne humeur.

« Géraldine vit en colocation avec un ami de Blanche, Benoît. Ils sont censés être en couple. Elle, elle reçoit régulièrement sa copine Agathe. Avec Christiane, c’est fini, ça s’est mal passé d’ailleurs, mais c’est de l’histoire ancienne. De son côté Benoît reçoit Hubert, et les voisins admettent sans broncher ce qu’il prennent pour des parties carrées, aussi bien que la différence d’âge entre les mecs et les nanas de ces supposés couples, pas dans n’importe quel sens, tu remarqueras. Alors que vivre au grand jour son homosexualité, ça reste difficile, même à Paris.

– Tu es bien placé pour le savoir.

– Avec Alain on doit se cacher. Comment tu le trouves ?

– Ton petit tawny ?

– Arrête.

– Je ne dois pas être son type.

– Ne te fie pas aux apparences. C’est moi qui pourrais être jaloux. Réponds-moi. Il est mignon, non ?

– Il ne doit pas non plus être mon type.

– Tu penses qu’il faut être pédé pour juger du charme d’un mec ?

– Bonne question. Pour répondre à la précédente, j’aurais besoin de me mettre dans la peau d’une fille. Avec quelles références, sinon fantasmatiques ? Ou marquées d’idéologie ?

– S’il s’agissait d’une fille, tu ne te mettrais pas dans la peau d’un mec ?

– Bonne question. À part ça, comment il connaît Ragon-Dain ?

– Il est en licence de lettres classiques. Beaubourg, c’est pour payer ses études et sa thurne. Il sous-loue à l’École.

– Par toi, je suppose. Et alors, qu’est-ce que tu deviens, en dehors de tes aventures sentimentales ? Normalien ! Félicitations ! Agrégé, je parie, malgré le peu de places ?

– J’ai eu une veine de pédé.

– Mais pas de cinquième année.

– Tu en sais des choses. Je ne l’ai pas demandée. J’ai hâte d’entrer dans la vie active. Si j’avais pu me faire réformer, j’aurais enchaîné directement l’École et mon stage d’agreg’. Mais ils n’ont pas cru à mon cirque. Je débuterai donc aux antipodes, et puis je reviendrai enseigner en banlieue ou dans un bled paumé, peu importe, tout me va. Et toi, où en es-tu de tes obligations militaires ?

– Exempté, mon cher. Déclaré inapte. Le seul bénéfice que m’ait apporté la fréquentation des psys.

– Tu es donc un de ces fameux P4 ?

– Voilà. Comme les cigarettes que je fumais en Seconde, faute de subsides.

– Tu n’as guère progressé, à ce que je perçois. Vas-y, c’est ton tour. Raconte.

– Je préférerais qu’on termine de faire le tour de nos connaissances communes. À moins que tu veuilles que j’aie fini mon récit quand Alain nous rejoindra.

– Tu penses à tout. Mais il vaut mieux en effet profiter de son absence pour énumérer tes victimes.

– Le mot est fort.

– Il est juste. Tu as causé beaucoup de dégâts en disparaissant du jour au lendemain.

– Je m’en doute, et je le regrette, mais je ne crois pas que tu aies pu côtoyer les gens qui ont le plus souffert.

– Qu’est-ce que ça a dû être, alors.

– À moins que Paula ait continué de fréquenter la bande.

– Non, elle a rompu toute relation avec nous, avec Rémi en particulier. Mais si tu fais allusion à son histoire, je suis au courant. Les ulmiens fraient avec les sévriennes.

– Tu ne saurais pas par hasard où elle est internée, si elle y est encore ?

– Elle y est encore, et à mon avis elle n’est pas près d’en sortir. J’ai entendu prononcer le nom de Châtelguyon. C’est dans le Puy-de-Dôme. »

Je l’ai étourdi de remerciements, tourneboulé moi-même au point que je n’ai pas suivi avec toute l’attention souhaitable et lui ai parfois fait répéter sans grand profit les nouvelles qu’il m’a données de nos anciens copains. En espérant ne pas me tromper, je vous en résume l’essentiel.

Rémi avait intégré lui aussi, en carré, comme tout le monde s’y attendait. Mais dès la prépa il était devenu taciturne et triste, et, à l’École, il s’était moyennement épanoui, ne voyant personne et passant ses journées dans la petite bibliothèque de grec. Après l’agreg, qu’il avait eue du premier coup, il avait été pris à l’École française d’Athènes mais n’avait pu rejoindre son poste, suite à la faillite de son père. Il avait donc laissé sa place pour rester à Paris faire un vague DEA, puis il avait rejoint sa famille. Il était prof à Guéret.

À l’inverse, Félix s’était si bien intégré au groupe d’H4 qu’il avait complètement délaissé ses études. Il n’était même pas passé en khâgne. Il se consacrait à l’écriture, mais sans plus collaborer avec Marc, lequel après une troisième khâgne stérile avait atterri à la Sorbonne. Il n’y avait pas fait grand-chose, à part se lier avec Alain, d’où ces informations, rédiger une maîtrise de littérature grecque qu’il n’avait pu soutenir que tout récemment, en octobre, et fonder une revue de poésie dont on espérait encore la première livraison.

Des trois Sénégalais, aucun n’était passé en khâgne. Ils étaient rentrés au pays, sauf Alassane, qui semblait devoir percer dans le journalisme. Sophie Trunck avait donné naissance à un beau petit métis, ce qui lui avait valu d’être chassée de chez elle et de devoir épouser et suivre à Saint-Louis Samba, et à celui-ci de se voir retirer sa bourse.

« Là, tu es d’accord qu’on ne parle pas de mes victimes ?

– C’est à voir. Tu es capable de tout. »

 

(À suivre.)

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