Tais-toi quand tu parles, 9

Publié le par Louis Racine

Tais-toi quand tu parles, 9

 

Marie ! Il l’appelait Marie maintenant ! Marie-Jo, c’était trop long ! Comme tous les diminutifs !

Bon, bien sûr, j’étais surtout ému par l’arrivée des pandores. Qui voulez-vous que ç’ait pu être d’autre ? Je n’ai même pas attendu d’en avoir confirmation pour raccrocher.

En regagnant ma banquette, je commande un guignolet. Je vais en avoir besoin. Le patron me regarde d’un drôle d’air. Il veut ma photo ? Mais l’oncle a raison, il vaut mieux que je me calme.

L’ironie de ce guignolet ! Au fond du trou, il faut encore que je me tourmente à évoquer mes complicités défuntes. C’était quand, Étretat ? Même pas un mois.

Même pas un mois de grossesse.

Et cette boule au ventre !

Sérions les problèmes.

Pourquoi cette visite des gendarmes ?

Pour qui ?

Carmen ou moi ?

Ou les deux ?

Si c’est pour moi, qui leur a indiqué la Boissière ?

Marcel ?

De grâce, pas lui ! Je me surprends à secouer furieusement la tête.

Une gorgée de guignolet, et le rideau se déchire.

Les Maillard !

Le cœur sur la main. Mais ils le posent de temps en temps pour prendre le téléphone.

Je me rappelle la réaction de Marcel quand je lui ai parlé d’eux. Comme un désaveu.

Je les comprends, remarquez. Je parierais même qu’ils ont cru agir pour mon bien. Pour me protéger. Pour me ramener dans le droit chemin. Ce fils, est-ce qu’en vérité ils n’en ont pas honte ?

Ils ont retenu le nom de Bourzeix. Peut-être qu’ils le connaissaient. Ils l’ont refilé aux pandores. Et voilà le résultat.

Bon, ça n’implique pas que Carmen ait du souci à se faire.

Mais si c’est pour elle qu’ils ont fait le déplacement ?

Une idée. Je retourne téléphoner.

Non, pas à Clichy. Vous rigolez ou quoi ? C’est la dernière chose dont je me sente capable. Je cherche dans l’annuaire le numéro du bahut de ma cousine, et j’appelle en me présentant comme son parrain. A-t-on des nouvelles ?

On me passe une secrétaire à voix de fumeuse.

« Mademoiselle Bourzeix a quitté l’établissement.

– Oui, je sais, hélas ! Mais je n’arrive pas à joindre ses parents. Savez-vous si l’enquête progresse ?

– Quelle enquête ?

– Pour la retrouver.

– Qui êtes-vous ?

– Son parrain.

– Monsieur ?

– Piveteau. Martial Piveteau. (Vous me faites marrer, c’est pas si facile de sortir un nom au débotté.)

– Écoutez, monsieur Piveteau, je crains que vous ne soyez mal renseigné. Votre filleule nous a fait ses adieux hier en fin de matinée.

– Et vous l’avez laissée partir comme ça ?

– Nous n’allions pas la retenir de force, contre sa volonté et celle de ses parents.

– Non, je veux dire : comme ça, toute seule ?

– Son père est venu la chercher.

– Vous l’avez vu ?

– Mais enfin, monsieur, pour qui nous prenez-vous ? Et puis comment aurait-elle fait avec ses bagages ? Heureusement qu’il était là.

– Oui, enfin le lundi matin elle doit se débrouiller sans lui. Et où est-elle allée, alors ? Je suppose que vous ne pouviez pas la laisser partir sans qu’elle ait un point de chute dans un autre établissement. L’école est obligatoire jusqu’à seize ans, non ?

– Je n’ai pas à vous répondre. Si je comprends bien, vous êtes en désaccord avec les parents sur l’éducation de leur fille. Alors vous savez quoi ? Vous allez régler ça entre vous. Ça ne nous regarde pas. Tout ce que je peux vous dire, c’est que nous regretterons mademoiselle Bourzeix, qui était une excellente élève, et qu’elle ne nous a jamais parlé de vous. Au revoir monsieur. »

 

 

Ras le bol de tous ces gens qui jouent la comédie !

J’en tremblais.

J’ai repris un guignolet. Je l’ai attendu au comptoir et suis allé m’asseoir sans presque rien renverser. Jugeant le test rassurant quant à ma capacité de me dominer, j’ai tiré de ce que je venais d’entendre des enseignements plus complets et plus détaillés.

En préambule, vous me permettrez une certaine exclamation dont je suis assez coutumier.

La clientèle s’est retournée vers moi, puis de nouveau vers ses papotages et clapotages, tandis que je sifflais d’un trait ce qui restait de mon guignolet.

Ah ! les braves gens. Tous ! Même ceux à qui je n’avais rien à reprocher, Jean le pianiste, la postière  de Brive, Marcel le bistrot – s’il ne m’avait pas trahi –, je voyais en eux des adversaires plus que des alliés. Ils m’apparaissaient comme les gardiens d’un monde auquel je n’avais pas, n’aurais jamais accès. Tranquilles, eux. À l’aise dans leur petite routine et leurs certitudes. Mais moi ! Ça me venait de mon milieu. Mes parents étaient justes bons à subir, avec de temps à autre des soubresauts pathétiques. Quant à ma sœur... Non, mieux valait ne pas penser à elle.

Mieux valait ne pas penser non plus à mes amis, ceux du moins qui l’avaient été autrefois, pas la peine de les nommer. Ils appartenaient désormais au passé. Je ne voulais plus avoir affaire à eux. Ou alors quand j’aurais fait quelque chose de ma vie. Pénétré malgré tout ce monde qui me restait obstinément fermé. Par effraction. Par la ruse. Sans plus m’embarrasser de scrupules. Selon mon bon plaisir.

Mais putain l’oncle ! L’oncle et Marie ! Et Carmen !

Le guignolet m’ouvrait les yeux. Je voyais avec une précision sans faille, implacable, chaque moment de l’histoire qui s’était jouée dans mon dos. Je m’en vais vous raconter ça, mais d’abord me faire servir un autre verre, S’il vous plaît ! Oui, on me l’apporte, ça va bien, faut pas déconner.

Sitôt qu’à la Boissière on avait su que j’étais hospitalisé à Brive et que la matouze rappliquait, on avait décidé d’exfiltrer Carmen. Sa fugue, c’était du bidon. On nous avait roulés dans la farine. Le plan était déjà prêt, on en avait seulement hâté l’exécution : ma cousine finirait sa grossesse loin des regards, quelque part où elle pourrait recevoir un enseignement adapté. Tout le monde y trouverait son compte, le bahut, épargné par le scandale, Marie-Jo, qui se préparerait tranquillement à devenir mère par procuration sans avoir sa belle-fille dans les pattes, l’oncle, qui se pliait à tous ses caprices, et Carmen, soulagée d’être débarrassée, elle aussi, de moi. Ils s’étaient entendus comme larrons en foire et, pour mieux brouiller les pistes et nous tenir à distance, moi surtout, ils avaient monté ce bobard de la fugue. Au passage, Marie-Jo s’était bien défoulée devant nous. C’est elle évidemment qui avait averti l’oncle en nous entendant arriver – elle nous guettait –, et il n’avait eu qu’à rappeler pour la grande scène du deux.

Ils avaient cru que leur détresse, les gendarmes censés rechercher ma cousine, l’apparente (et néanmoins réelle) détermination de celle-ci à me bannir de son environnement suffiraient à me décourager. Vu ma situation, je n’allais pas faire le mariole – et encore, ils ne savaient pas tout ! Je m’effacerais, m’inclinerais, rentrerais bien sagement à Clichy poursuivre ma petite vie en attendant des nouvelles. Pendant ce temps Carmen ferait pousser notre bébé dans son ventre et dans quelque presbytère corrézien où un vieux curé des relations de sa catho de marâtre prendrait en charge son instruction, avec la bénédiction de l’oncle : elle avait dû lui fourguer un ancien aumônier de la Résistance, rien de tel pour l’envoûter.        

La suite l’a prouvé, j’avais raison sur tous ces points. Inutile de dire qu’en découvrant, grâce à la télé puis aux révélations de Carmen (qui n’avait pu garder ça pour elle, surtout avec les témoins de son retour au lycée le lundi matin), comment je m’étais transporté en Corrèze et jusqu’à la Boissière, ses habitants s’étaient vu confirmer la pertinence de leur stratégie.

J’étais grillé de partout.

Un quatrième guignolet n’y a rien changé.

J’ai eu soudain envie de dormir.

Je vous rappelle que je m’étais levé longtemps avant l’aube.

Je pouvais me payer l’hôtel, mais la pendule du bistrot indiquait onze heures moins le quart : c’était beaucoup trop tôt. Et en cette saison, un jardin public, une église ne me procureraient pas le confort minimum. Comme, pour comble de malchance, il n’y avait pas le métro à Brive, je ne voyais vraiment pas où j’allais pouvoir me reposer.

Retourner à l’hosto ? Vous blaguez, je pense.

Prendre le train ? Pour aller où ?

Et puis quelque chose me retenait dans le coin, quelque chose que je n’arrivais pas à cerner. Quelque chose qui me coincernait, aurait dit Rémi. Mais chassons Rémi de mon esprit, je ne mérite même pas cette visite fortuite.

Plus j’y pensais, plus je me rendais compte que ça m’embêtait de partir sans avoir vu, non pas Carmen, mais la maison d’Irène. Ce n’était pas seulement que ça m’embêtait, c’est que ce n’était tout simplement pas possible.

Il me restait peu de guignolet dans mon verre, alors je l’ai économisé. Les réflexions qui suivent ont été distillées goutte à goutte.

Je suis en pleine forme. J’ai besoin de sommeil, d’accord, mais je marche, je cours, et vite.

Il faut que j’aille à Ma Tayl.

À pied ? Peut-être pas quand même. Ça fait bien soixante-dix bornes.

En taxi, en stop, trop risqué.

Et à vélo ? Si j’en achetais un ? Un truc costaud, qui puisse aller sur des petites routes défoncées – j’avais pigé le topo. Ça coûtait sûrement moins de mille balles. J’en avais pour quatre heures de trajet. C’était jouable.

Bon, ça me ferait louper le rendez-vous avec Jean. Ce rendez-vous d’ailleurs était une folie. Mais c’est ça qui m’attirait, figurez-vous. Et puis une folie très relative. Le loufiat ne pouvait pas être et du matin et du soir. Et puis...

Le sourire m’est revenu en même temps que l’idée du déguisement. Paula m’avait fait lire  un jour une page de ce roman commencé à trois que Marc et Félix avaient continué sans elle, une page qui ne lui devait rien, elle voulait que je comprenne pourquoi elle s’était retirée du jeu, moi je n’avais pas osé le lui dire mais le passage m’avait plu, j’avais surtout été jaloux de ces deux godelureaux, de leur facilité, de leur culot, ils m’avaient bien fait marrer malgré moi et je m’en souvenais mot pour mot de cette histoire grotesque d’agent secret qui pour échapper à ses poursuivants se coiffe d’une perruque dont on ne sait d’où il la sort : achetée en route, dit le texte, mais quelle route ? Paula avait levé les yeux au ciel : Je suis d’accord, elle avait dit, c’est totalement ridicule.

Ne plus penser à Paula, bordel !

J’ai cherché dans l’annuaire les magasins de farces et attrapes et en me repérant sur le plan de la ville j’ai vu qu’il y en avait un tout près. Si ça ne voulait pas dire : Fonce !

En route, je me suis acheté des clopes. J’ai pris des Week-end, j’adorais leur paquet-étui. En même temps que ma monnaie on m’a donné un machin enveloppé dans du plastique, un échantillon gratuit.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Un rasoir jetable.

– Ils font ça aussi, chez Bic ?

– Vous allez voir, ça rase vraiment bien. Vous pouvez l’utiliser plusieurs fois.

– Et après je le jette. Vous trouvez pas qu’on jette déjà plein de trucs ? Je vous le prends, mais j’attends le stylo qui rase et le rasoir qui écrit, à quatre couleurs, de préférence. C’est pas juste que ce soit toujours ceux qui lisent qui se rasent.

– Au revoir, monsieur. »

Il y en avait derrière qui s’impatientaient.

Moi, la pêche que j’avais ! Avec ce rasoir jetable, ça faisait deux clignotements de ma bonne étoile en moins de cinq minutes. Je n’avais plus qu’à me trouver un vélo.

Le magasin s’appelait La Maison du rire. Le vendeur avait dû l’oublier, à moins qu’il ne fût le patron. Jamais vous n’auriez deviné en le voyant quel genre d’articles il vendait. Car il en vendait. Ainsi, à moi, il a vendu une splendide perruque blonde bouclée que j’ai pu essayer et qui, ma foi, ne m’allait pas si mal, abstraction faite de ma barbe de six jours.

« Il lui fallait autre chose ?

– Et comment ! Rien, hélas ! que vous puissiez lui procurer.

– Dites toujours.

– Si j’osais parler à sa place, je dirais : un vélo. Pas un accessoire de clown, hein. Un bon vieux vélo. Bien solide. L’idéal serait un vélo tout-terrain, mais ça ne doit pas exister.

– Ça ne va pas tarder. Bientôt, vous savez, on fera du vélo sur la Lune.

– Est-ce qu’on peut parler de terrain s’agissant de la Lune ? »

Ça l’a fait rire. Il était bon commerçant.

Enfin, pas si bon que ça, puisqu’il ne voulait pas me vendre de vélo.

« Mais je n’en ai pas !

– Admettons. Vous pouvez peut-être me dire combien ça vaut. »

Il a gonflé ses joues avant de lâcher un pet buccal.

« Il y a un marchand de cycles un peu plus haut. »

Que d’heureuses coïncidences ! J’y suis allé, vous pensez bien, et tout de suite je suis tombé en admiration devant une belle machine, un vélo de route d’un beau vert angélique, avec des pneus à flancs blancs et des sacoches chamois, le tout pour six-cent cinquante et quelques balles, ce serait là ma monture, ou que je meure.

Je suis reparti dessus.

Avec un sentiment de liberté comme j’en avais rarement éprouvé. Je volais !

Et vous ne devinerez jamais où j’ai volé comme ça.

 

 

Au prix d’efforts inattendus. Je manquais d’entraînement, il faut dire. Je n’ai pas eu mal à la jambe, je m’en félicitais, c’était même probablement une bonne rééducation, mais j’ai mis plus d’une heure à couvrir la distance et j’étais exténué quand enfin je suis arrivé à destination.

Chez Jeanne, donc, qui était à son boulot et qui ne fermait jamais sa porte. J’avais craint quand même qu’elle n’ait changé d’habitude après le coup du message à contrecœur. Mais non. Quelle femme ! Je ne lui en voulais plus du tout. Simplement, j’avais tourné la page. Je ne revenais sur les lieux que pour des raisons techniques.

Vous n’allez quand même pas interpréter ça comme une vengeance !

Ce que j’ai fait ? D’abord j’ai mangé un morceau. Le reste, vous le découvrirez plus tard. Puis j’ai bien tout nettoyé et rangé et je suis remonté en selle. Parvenu en haut du chemin, j’ai aperçu au loin la Dauphine de Jeanne, mais j’allais de l’autre côté, et puis je ne risquais pas d’être reconnu à cette distance, coiffé de la fameuse perruque. Je l’ai enlevée en arrivant sur la départementale, et comme à l’aller j’ai eu un petit pincement au cœur en passant devant la station-service, c’était pourtant devenu une routine.

Il était près de quinze heures quand je suis arrivé à Brive. J’avais de toute façon reporté au lendemain le voyage à Ma Tayl. Je tenais trop à ma soirée déguisée.

Je suis allé droit à la gare. J’ai mis mon vélo à la consigne, en récupérant les sacoches. Puis je me suis enfermé dans les toilettes. J’en suis ressorti une demi-heure plus tard, dans l’indifférence quasi générale, j’avais pris soin de choisir la zone correspondant à ma nouvelle apparence, mais je ne pouvais empêcher celle-ci de susciter des jalousies, ni mes sacoches un brin d’étonnement. Je me suis hâté de les fourrer dans un coffre, j’ai respiré à fond, rajusté sur mon épaule la bandoulière de mon sac à main, déambulé quelques minutes dans le hall pour m’habituer à mes chaussures, et je peux vous dire que ce n’étaient pas des pas perdus. Puis j’ai affronté la rue.

Jeanne avait certes de grands pieds, et moi ceux de mon père, donc relativement courts, mais il y avait bien une pointure d’écart. Ça me contraignait à une retenue dans la démarche qui pouvait avoir son charme, c’est du moins l’hypothèse dont j’essayais de me voiler mon inconfort. Il s’est vite mué en torture, et mes illusions en résolution, celle d’acquérir des godasses à ma taille. Excellent test au demeurant. J’ai opté pour une devanture point trop luxueuse, mes ressources étaient quand même limitées, et j’ai décidé de ne pas me décider à la légère. Au bout d’une heure, après avoir essayé une vingtaine de paires, j’étais revenu à la toute première, à la fois honteux et ravi de tomber dans un tel cliché, et sans avoir cessé d’observer du coin de l’œil la vendeuse, non pour regarder sous ses jupes, pour qui me prenez-vous, mais par un scrupule de comédien qui me faisait irrépressiblement penser à Jules, un scrupule pouvant en cacher un autre. Mais elle n’a jamais marqué le moindre doute, et j’en ai déduit qu’il existait une telle variété de femmes qu’elle n’avait pas eu de mal à m’adopter comme une des leurs, quitte à créer pour moi une catégorie non encore représentée dans le champ de son expérience.

« Vous les gardez aux pieds ?

– Je veux ! »

Le bonheur que ces escarpins ! C’est d’un pas souverainement, dangereusement confiant que j’ai tracé vers le salon de thé le plus proche.

 

(À suivre.)

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