Tais-toi quand tu parles, 7

Publié le par Louis Racine

Tais-toi quand tu parles, 7

 

Encore un coup que j’aurais dû voir venir. Vous allez finir par croire qu’aux jeux de stratégie je ne valais pas un kopeck et que le récit de mes exploits dans ce domaine, voire éventuellement dans d’autres, c’est du flan. Qu’y puis-je, si tant d’aveuglement frise le ridicule, ou plutôt s’y encadre en bonne place, dans le haut du tableau ?

J’ai chancelé, pas moins troublé par l’obligeance du patron que par la sûreté de son diagnostic. Je n’avais plus du tout envie de l’envoyer paître, mais de lui tirer les vers du nez, ce qui impliquait de surmonter les effets du rhum avalé d’un trait. Heureusement la baffe que je venais de me prendre m’avait remis les yeux en face des trous.

Bon, j’aurais pu feindre l’ingénuité, plaider le quiproquo ou la coïncidence, mais quelque chose me disait que ce type pouvait réellement m’être utile si du moins je ne me foutais pas de sa gueule. Jusqu’à présent la franchise m’avait bien réussi, auprès de Jeanne par exemple, qui était sûrement prête  encore à m’aider, c’est moi qui avais pris mes distances.

« Et vous, j’ai fait, vous êtes physionomiste. C’est dans le journal que vous avez vu ma photo ?

– Dans le journal, et à la télévision. »

Je m’étais décidé à boire mon café. J’ai failli le renverser.

« Quand ça ?

– Hier soir, sur FR3, puisque maintenant nous avons les informations régionales. La photo n’était pas très ressemblante, mais comme vous dites je suis physionomiste, ça peut servir dans mon métier, et puis l’âge correspond, la description, le fait que vous ne soyez pas d’ici – oui, ça s’entend.

– Qu’est-ce qu’ils ont dit de moi alors ?

– Des choses pas très gentilles. Quand on vous voit, pourtant... »

Le type paraissait m’avoir à la bonne, et moi j’avais absolument besoin de savoir quel lien avait pu être fait entre ma fugue et le carambolage de la station-service. L’avis de recherche diffusé par la radio, du moins dans la version que j’en connaissais, avait été rédigé avant l’accident. Selon ma théorie, une fois identifiée la voiture responsable, l’ambassade avait vite étouffé l’affaire, prête à payer tous les dégâts, ce qui ne voulait pas dire qu’elle ne se retournerait pas ensuite contre moi. Pourquoi cette hâte ? D’abord parce qu’il n’eût pas semblé très sérieux qu’une personnalité de ce rang se fasse piquer sa bagnole par le premier clampin venu, et surtout pour occulter le rôle de Sonia. J’étais tenté de penser qu’elle ne disposait pas de Caroline aussi librement qu’elle l’avait dit. À ce stade, ma situation était déjà délicate : j’allais avoir sur le dos, via sa représentation en France, toute une nation. Vous ne saurez pas laquelle, mais je peux vous dire qu’elle était puissante et qu’elle l’est restée. Et voilà que l’affaire sortait au grand jour et qu’on me livrait en pâture à l’opinion comme étant le conducteur de la Mercedes. Fini le secret diplomatique. Ma théorie s’effondrait. Pour un peu la France entière aurait été au courant. Surtout, j’allais devoir raquer des sommes énormes. J’en étais malade.

« Ils ont cité mon nom ?

– Ni le vôtre, ni celui du pays pour lequel vous êtes censé travailler. Il y a eu des pressions, sûrement.

– Vous dites que la photo n’était pas très ressemblante.

– C’est surtout à cause de la barbe. Excusez-moi. »

Il est allé servir des clients au comptoir, et ils ont bavardé un moment, en parlant de tout autre chose. Je bouillais, incapable de réfléchir de manière constructive. Quand enfin il est revenu, je lui ai demandé s’il allait me balancer. Il est resté impassible.

« Pourquoi je ferais ça ?

– J’ai quand même bien foutu le souk. Il est juste qu’on m’arrête et que je paie pour tous les malheurs dont je suis responsable.

– Excusez-moi. »

Rebelote. Je me suis demandé ce qui se passerait si je me tirais. Sauf que je n’en avais pas l’intention.

« Vous voyez, il a fait en revenant, personne ne vous reconnaît. Mais, pour vous répondre, vous m’avez l’air d’un bon petit gars, pas du tout ce que les gens imaginaient. »

Je me suis rappelé les propos de mes deux chauffeurs de taxi, dont le brave Émile. Jamais en effet ils ne se seraient doutés que leur client était ce salopard qu’ils lui représentaient.

Maintenant, ils savaient !

« Pour ce que vous avez fait, les victimes seront indemnisées. Que les compagnies d’assurance remontent ensuite jusqu’à vous, c’est leur problème. Excusez-moi. »

Je l’ai excusé. Un homme pareil. J’en faisais de belles rencontres. Pourquoi avais-je toujours le sentiment de ne pas les mériter ?

J’étais plutôt en train de m’interroger sur ce qui avait pu parvenir de toutes ces informations à la Boissière, et à Carmen, quand le patron s’est repointé.

« Je ne suis pas une balance, il a fait, et je n’ai jamais aimé qu’on fasse appel à la délation. Ça doit dater de la guerre.

– La dernière ?

– Si on en oublie certaines. »

Une onde de sympathie passait entre nous. J’ai cru pouvoir en profiter.

« Il n’y a pas eu que des collabos dans ce pays.

– Vous en parlez comme si vous en étiez natif. Bien que travaillant dans une ambassade étrangère. Un espion, peut-être ? »

Avant que je sois parti trop loin à rêver sur ce mot, il a enchaîné :

« On a pas mal résisté, par ici. »

Je ne sais pas ce qui m’a pris, peut-être la simple envie de faire mon intéressant, j’ai dit :

« Les Maillard, par exemple. Abel et Marguerite. »

Son visage n’a montré aucune émotion particulière, et pourtant j’y ai lu quelque chose comme : Si vous saviez, vous seriez déçu, tandis qu’il reprenait :

« Vous partirez quand vous voudrez. Pour la poste, il vous suffit de descendre l’avenue. »

En attendant, j’ai parcouru le journal. Rien sur moi, comme sur la plupart des gens. D’une manière générale, rien qui éveillât mon intérêt. Une lacune notamment m’étonnait.

Je suis retourné voir le patron, sous prétexte de lui rapporter son canard et de lui commander un autre café. Je vous l’apporte, il a fait. Et, tandis qu’il me servait à ma place :

« Dites, hier soir, aux actualités régionales, il a pas été question de la disparition d’une lycéenne ?

– Pourquoi ? Vous enlevez des gamines, aussi ?

– Je rigole pas. C’est ma cousine.

– Désolé. Vous êtes du coin, alors, finalement.

– Plus ou moinsse.

– Qu’est-ce qui lui est arrivé à cette demoiselle ?

– Rien de grave. Elle a fugué. Mais normalement il aurait dû y avoir un appel à témoin.

– Ce soir peut-être. Si on ne la retrouve pas d’ici là.

– Ça m’étonnerait.

– Vous ne paraissez pas très inquiet.

– Elle est en sécurité. Plus qu’avec sa marâtre.

– Vous avez de ces mots.

– J’assume. »

J’ai employé le temps qui me restait avant l’ouverture de la poste à méditer sur mes perspectives immédiates. J’étais persuadé que le loufiat de l’hôtel m’avait non seulement reconnu, mais surtout identifié en me voyant à la télé. Ça augurait mal de mes prochaines heures à Brive, même si effectivement les clients du bistrot ne faisaient pas attention à moi, trompés par ce patron habile à donner le change. Je n’avais pas renoncé pour autant à rejoindre Carmen, pour aviser avec elle de la suite.

Combien de temps était-elle censée se cacher ? Son père n’avait pu négliger son instruction. Si sa prétendue fugue devait se prolonger, comment rattraperait-elle les cours ? Mystère. Tout ça s’était réglé sans moi, ce qui, vous l’avez compris, me mettait en colère. Que cette conne de Marie-Jo se soit laissé berner me calmait et me réjouissait moyen, vu qu’on ne m’avait pas supposé plus de perspicacité.

Un autre tourment, c’était l’éventualité que l’oncle et sa fille se soient entendus pour que Carmen avorte, comme la toute récente loi Veil le permettait. Là encore je me retrouvais bien malgré moi du côté de Marie-Jo, dont je ne partageais nullement les principes. Je reconnais que moi-même je m’interrogeais sur l’opportunité de cette naissance, pour de multiples raisons, dont la précarité de ma situation, encore alourdie par de graves incertitudes judiciaires, seulement je n’admettais pas d’être tenu à l’écart de toute discussion, de toute décision. Carmen avait l’air décidée à garder l’enfant, mais si elle me jouait la comédie ?

C’est cela que je voulais d’abord élucider.

En prenant congé du patron, je n’ai pu m’empêcher de poser à l’excellent homme une question qui me travaillait depuis qu’il avait évoqué la Résistance.

« Vous avez compris que j’avais des attaches par ici...

– Personne n’est parfait.

– Est-ce que par hasard vous connaîtriez la famille Bourzeix, d’Égletons ? »

Pour la première fois depuis le début de nos échanges, j’ai vu une lueur briller au fond de ses yeux.

« Des parents à vous ?

– À la fois plus et moins que ça.

– Moinsse. »

Il souriait. On aurait dit son jumeau espiègle. Aussitôt ça m’a fait penser aux frères Laforgue. Puis il a repris son expression habituelle, son inexpressivité devrais-je dire.

« J’ai appris que Samuel était interné à Clermont. »

J’en ai sursauté de joie. Je me suis repris.

« Ça a dû leur faire drôle, au village.

– À Saint-Marcel ? Il ne parlait à personne. Vous voyez sa maison, loin de tout. Il aurait pu crever là sans que personne s’en aperçoive.

– C’est triste.

– Comme vous dites. Laissez, c’est pour moi. »

J’étais presque vexé qu’il refuse mon argent, pour une fois que j’en avais, et plein, mais flatté en même temps.

« Vous ne voulez vraiment pas me considérer comme un salaud ?

– Trop de candidats. Et puis il y a des degrés. Allez, la poste va ouvrir. »

Je ne l’ai jamais revu. Je n’ai pas l’habitude de ce genre d’épilogue, mais il se trouve que j’ai appris plus tard – trop tard – qu’il avait connu la sœur de mon père, sa petite sœur, vous vous rappelez, j’avais parlé d’elle aux Maillard en disant que j’ignorais ce qu’elle était devenue. Il semblerait qu’elle ait échappé à la déportation et qu’elle ait vécu quelque temps en France. Dommage que je ne l’aie pas su à l’époque, j’aurais interrogé le patron. Il m’aurait peut-être aidé à comprendre pourquoi les deux enfants étaient restés séparés. Ce n’était pas un sujet à aborder avec mon père. Il éludait, avec une grimace qu’on voulait vite oublier. Il ne disait pas s’il croyait sa sœur en vie ou pas, il soufflait juste : Je ne sais pas, on ne saura jamais, et il se murait dans le silence.

Je n’ai même pas réussi à lui arracher son nom.

Quant au patron, qui aurait pu me le donner, il est mort d’un cancer l’année d’après. Son troquet a été repris par un couple d’intellos qui en a fait un des premiers cafés philosophiques de France.

Aujourd’hui j’ai les réponses à certaines de ces questions, mais vous m’accorderez qu’il y a plus urgent.

Saint-Marcel-en-Marcillat ! Mais bien sûr ! Merci, patron ! Sans blague, il s’appelait Marcel.

Ne pas confondre avec Marcillat-en-Combraille, qui du reste n’est pas très loin.

Du coup, à la poste, j’ai toisé l’annuaire en toute confiance et tout faraud. Je prenais mon temps, je faisais exprès d’en perdre. Le lièvre sans la tortue.

Pas de Bourzeix à Saint-Marcel.

Trois fois j’ai épluché la liste, plutôt courte. En vain.

Bon, voyons Marcillat, on ne sait jamais (même si je savais très bien).

Rien. Étonnant, n’est-ce pas ?

La maison ne reculant devant aucun sacrifice, je me suis tapé le bottin commune par commune, comme initialement prévu (ou presque).

Vous n’allez pas le croire : nul Bourzeix dans tout le département de l’Allier.

Je me suis adressé à une guichetière souriante et empressée. Se pouvait-il qu’un abonné ne figure pas dans l’annuaire ? Oui, j’étais sûr du nom et de celui de la commune (je les lui ai épelés). Pardon ? Une liste rouge ? Ce n’était pourtant pas le plus politisé de la famille. Non, ça ne la regardait pas. Si j’étais certain qu’il était abonné, au moinsse ?

Non.

Aaaaaaah voilà !

Et s’il ne l’était pas, comment connaître son adresse ?

Par la préfecture, s’il avait le permis de conduire, ou par les impôts, ou par les listes électorales, ou encore par la gendarmerie. Mais tout ça nécessitait des autorisations.

« Et par la poste ?

– Attendez, je demande. »

Pause.

Rêverie philosophique sur la discordance entre la faculté d’acheminer le courrier à bon port et l’incapacité de localiser a priori la ou le destinataire. D’où toutes ces histoires de lettres perdues à cause d’une adresse erronée.

Fin de la pause.

« Non, nous n’avons pas ce genre de fichier en tant que PTT. Nous dépendons des pouvoirs publics.

– Vous en êtes un.

– Non. Nous sommes un service public. C’est différent.

– Ben oui, domination et servitude. Qu’est-ce que je vais faire alors ?

– Vous ne pouvez pas vous renseigner sur place ?

– Au lieu de téléphoner ?

– Comme ça vous n’en aurez plus besoin. »

Elle se marrait. Moi aussi.

« C’est loin ?

– Saint-Marcel ? Trois heures de route.

– Tant que ça ?

– Deux heures et demie en roulant vite. »

Caramba ! L’oncle n’aurait pas eu le temps de faire l’aller-retour. Ma cousine n’était donc pas à Saint-Marcel, mais beaucoup plus près, quelque part au nord-est d’Égletons.

J’ai remercié la postière, Avec plaisir, elle a fait, et je suis sorti.

Renoncer à mon hypothèse me coûtait, moins toutefois que d’être assigné à résidence dans l’attente d’une improbable inspiration ou d’un coup de pouce du destin. Heureux de ne plus avoir à poursuivre une chimère, inquiet de rester exposé, bien que jusqu’alors, à part Marcel et peut-être le loufiat de l’hôtel, personne ne m’eût remis.

Marrant c’eût été d’honorer le rendez-vous avec Jean. En me déguisant. Ou pas. Le loufiat ne pouvait être du matin et du soir. Ce n’était donc pas lui que j’avais à craindre. J’avoue, me montrer au bar après mon passage à la télé, le défi avait de quoi me séduire. Cependant il faudrait jouer serré, ne pas laisser à Jean le temps de parler de Norbert à Georges, sinon c’était foutu.

Bon, on verrait.

Mais que faire à Brive en attendant dix-huit heures ?

Vous avez raison : chercher Carmen. Ou plutôt chercher où la chercher.

En repartant de cette quasi-certitude : l’oncle était complice. Ne pouvant ou ne voulant affronter Marie-Jo, il avait imaginé un truc pour soustraire sa fille à son emprise.

Eh bien ! mais...

Inspiration !

Vous ne voyez pas ?

J’ai fait demi-tour. Je n’ai pas eu à attendre trop longtemps que la postière fût de nouveau disponible.

« Encore vous ?

– C’est que vous êtes de bon conseil. Est-ce que vous sauriez où je pourrais me procurer une carte d’état-major ?

– Vous avez des projets de conquête ?

– Très localisés.

– Il faut un début à tout. À la Maison de la presse, juste à côté.

– J’adore ce genre d’endroit. Remarquez, je me sens bien aussi chez vous. J’y passerais volontiers mes journées, si je n’avais pas certaines obligations.

– Moi, je vous suivrais bien dehors, si je n’avais pas les miennes. »

On s’est quittés comme ça. La vie a de ces mini-enchantements.

Je n’avais pas menti. Les maisons de la presse sont parmi mes officines préférées. Ça tient à la nature de la marchandise et aux parfums qu’elle déploie et qui s’y laissent brasser. Pour peu qu’un bureau de tabacs y soit associé, vous baignez dans un paradis olfactif.

J’ai eu vite trouvé la carte au vingt-cinq millième d’Égletons et de ses environs. J’en avais des tremblements. À peine ressorti, j’ai foncé dans le bistrot le plus proche. Il n’était que neuf heures et demie, mais j’avais besoin de me calmer, alors j’ai commandé un blanc. Un chenin ? a fait la patronne. Pas de doute, je suivais mon ornière.

 

(À suivre.)

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