Tais-toi quand tu parles, épilogue

Publié le par Louis Racine

Tais-toi quand tu parles, épilogue

 

Simplement en allant voir ma mère et ma sœur.

Je ne me suis quand même pas tenu pour quitte avant de lui avoir rendu ses mille francs, plus l’argent piqué à ma mère, plus les intérêts, calculés sur l’inflation. J’ai remboursé aussi le directeur de la clinique Châtelguyon, photocopies comprises. Tout ça dès juillet, grâce à L’Ethnologue, où je me suis fait des pourboires insensés. Il n’était pas rare qu’on me file dix balles rien que pour avoir servi quatre ou cinq caïpirinhas bien dosées mais pas vraiment authentiques puisqu’au rhum (blanc, agricole). Le coup de ma visibilité au bar dans la salle en devanture a fonctionné au-delà de nos espérances. Les clients affluaient, on parlait de nous dans divers guides ou magazines. Ça flattait mon ego, ça réconfortait les patrons, j’étais juste un peu triste de gagner tout ce fric sur leur dos, mais bon, on s’était entendus comme ça. Ce qui me peinait plus profondément, c’était de voir leurs relations se détériorer de jour en jour, et là je ne pouvais rien pour eux. En août ils ont fermé pour des vacances indispensables, gris de fatigue et de soucis, en septembre je n’ai pas pu reprendre, ils se sont séparés dans le courant de l’automne, lui a essayé de tenir le restau tout seul, n’importe quoi, si ce n’est qu’en effet il ne pouvait plus bosser avec personne. Il a fini par mettre la clé sous la porte. Dommage, un endroit pareil c’était unique à Paris, et même au delà, je peux vous le garantir maintenant que j’ai accompli ce que j’appelle mon programme d’Irun, vous vous souvenez, mon tour d’Europe, je l’ai bouclé, sauf qu’après les îles britanniques plutôt que de retourner en Espagne et au Portugal j’ai tracé vers l’Italie. À vélo, bien sûr. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai enfin pu localiser la tombe de Norbert 1er, si vous me permettez cette appellation, et m’y recueillir. Je l’ai dit à mes parents, qui ont pris la chose avec résignation, mais aussi, j’en jurerais, avec un brin de reconnaissance.

Dès le printemps de nos retrouvailles, ils avaient validé mon intuition, au prix de grandes difficultés. J’ai même cru mettre en danger leur relation à peine renouée. En fait ça l’a consolidée, pas au point toutefois qu’ils reforment un couple.

Je leur en avais surtout voulu de m’avoir menti. J’avais pourtant approuvé la matouze de suivre le conseil de Jules et d’attendre que ma sœur ait atteint sa majorité pour éclairer sa lanterne, contre notre projet initial. Ma colère retombait, que je n’entretenais plus que pour la forme. Je n’aime pas les victoires trop faciles, et j’ai tendance à prêter pareille exigence à l’adversaire.

Au début, je n’ai pas eu à beaucoup me forcer. Autant je comprenais que ma mère m’ait d’abord celé le rôle du cousin – elle avait voulu le protéger, c’était tout à son honneur –, autant je blâmais son indulgence envers Roger, coupable de s’être laissé convaincre par Marie-Jo de vendre la maison d’Irène.

« Mais enfin, mon chéri, il allait quand même pas tout lui raconter !

– Il aurait pu au moins vous en parler, au lieu de vous mettre devant le fait accompli.

– Ça n’aurait rien changé. »

Cette dernière réplique étant de mon père, notez-le. Il n’aura pas si souvent parlé dans ce bouquin, encore moins pour se montrer solidaire des siens.

« Et puis, il a continué, on n’y est jamais retournés, là-bas. On y pensait, bien sûr, tous les ans à la Toussaint.

– Le jour des Morts, tu veux dire. Là vous alliez plutôt à Argenteuil.

(Où est enterrée Alice.)

– Oui, a repris la matouze, et le 13 décembre, puisque... »

Elle en était restée à l’autre défunt, vous connaissez maintenant la date de son décès.

« Mais ton père a raison, y penser c’était déjà beaucoup. »

Annette participait à ces conversations. Suivant le conseil de Jules, donc, la matouze l’avait mise au parfum le jour de ses dix-huit ans, chouette cadeau, histoire sans doute aussi de fêter sa mention au bac. Ma sœur avait réagi comme prévu, mal. Cependant ça lui avait rendu moins incompréhensibles mes dérives. J’étais à Barcelone à l’époque, je lui avais téléphoné pour la féliciter, ni elle ni moi n’avions osé aborder le sujet, de toute façon mes coups de fil ne duraient pas plus de deux minutes. Deux minutes toutes les dix semaines. À prendre ou à laisser.

Au mois de juillet qui a suivi mon retour, on a célébré son vingtième anniversaire. J’avais suggéré L’Ethnologue, la matouze ne l’a pas entendu de cette oreille. Ou alors il aurait fallu lui laisser la cuisine, et dès la veille. Alors on a loué un genre de manoir en grande banlieue – c’était le cadeau, enfin, un des cadeaux de Jules –, où elle a régné seule sur fourneaux et frigos du vendredi soir au repas du dimanche midi, si vous me passez le terme de repas pour désigner ce que ceux de banquet ou de festin approchent comme la chenille le papillon, ma sœur resplendissait, quand je vous disais qu’elle était belle, tout heureuse de nous présenter à cette occasion sa copine Hortense, comme par hasard grande amie d’Agathe, la nouvelle compagne de Géraldine. Elles n’étaient pas invitées, ça ne se justifiait pas, en revanche il y avait là Paméla François, à laquelle Annette s’était liée, au point qu’elle parlait de faire du cinéma – en amatrice, les études avant tout. Paméla commençait à percer. Elle était venue seule, ayant du reste rompu avec Martial. Ravie de l’invitation, qui lui permettait de revoir son vieux pote Jules, tout le monde aussi ravi qu’elle, surtout à l’évidence mon père, à qui la matouze jetait régulièrement des regards que je ne connaissais que trop bien. Mais rassurez-vous, le suspect n’avait pas seulement fini de creuser la tombe de son fils, il avait enterré sa propre jeunesse, d’elle aussi avait fait son deuil. Ses regards à lui, je veux dire ceux qu’il posait de temps à autre sur Paméla, traduisaient une admiration toute vénielle et sans conséquence, et il lui arrivait même de n’avoir d’yeux pendant plusieurs minutes d’affilée que pour la vraie reine de la journée, sa fille.

Soucieux de l’ataraxie parentale et ne reculant devant aucun sacrifice (vous n’imaginez pas le courage qu’il fallait pour affronter Paméla seul à seule, tant elle avait encore gagné en séduction), j’ai attiré l’actrice à l’écart pour lui parler go. Jouait-elle toujours ? Et, si oui, quand m’accorderait-elle ma revanche ? Quand tu voudras, elle a fait, mais pas dans l’immédiat, je pars demain pour Karlovy-Vary. Je lui aurais demandé indéfiniment de redire ces derniers mots, non, j’aurais assez vite atteint l’orgasme, pas elle, c’était ça le problème. Et puis on sait se tenir quand même. Tu sais, j’ai enchaîné, je m’en suis voulu de vous avoir plantés Chimène et toi et tous les autres. J’ai appris par Jules que le film ne s’était pas fait.

« Ça n’a aucun rapport avec toi. Martial t’avait trouvé un remplaçant.

– Ah bon ? Qui ?

– Mon nouveau copain. Tu ne le connais pas.

– Si je comprends bien, c’est quand même mon départ qui a foutu la merde.

– Pas du tout. On a mis beaucoup de temps à s’apprécier Thomas et moi, tandis que Martial a pété les plombs au premier accrochage avec Maké. Il n’a pas supporté qu’on le traite comme un gamin capricieux. Ce qu’il est. C’est lui qui a planté tout le monde, et il a flingué sa carrière de réalisateur. Il paraît qu’il écrit des scénarios. Pour l’instant ça ne donne pas grand-chose. À propos de scénario, c’est génial ce qui arrive à tes parents. Jules m’a raconté. Ils ont bien fait de ne jamais divorcer. Ils ne se remettent pas ensemble, mais ils sont bons amis. Il y a beaucoup de couples dont on ne peut pas en dire autant. Et ça, c’est ton œuvre. Ton départ, comme tu dis, leur a donné à réfléchir.

– Ça leur a surtout fait de la peine.

– Ils n’en sont pas restés là. Annette non plus. Là encore, c’est grâce à toi si on est devenues amies. Ah ! Norbert, tu as une sœur comme on en rêve toutes ! Tu vois, ta fugue a eu du bon, maintenant c’est mille fois mieux que tu sois revenu ! »

Excusez-moi, j’aurais écouté cette fille des heures. Enfin, justement non, bon.

« Qu’est-ce que tu as ?

– Je savoure ta présence. Ta voix, surtout. Je ne te l’ai jamais dit, mais elle me fait un effet incroyable.

– Ce n’était pas le cas de Martial. Il préférait que je me taise. Autre sujet de brouille, d’ailleurs, avec Étienne cette fois. Lui, il dit qu’il m’écouterait des heures.

– Germonprez ? Mazette ! C’est une référence !

– Mazette ? »

Ce sourire ! Qu’elle était belle ! On revenait près du buffet, on a pris chacun un verre et on a trinqué.

« Et toi, tes amours ? »

Jules est venu me chercher. La matouze avait besoin de moi. Heureusement, car j’étais sur le point de m’effondrer sur l’épaule de Paméla.

Et, tout en m’entraînant vers la maison :

« Norbert, ce n’est pas Rolande qui m’envoie, mais la curiosité. Comment avez-vous fait pour me réconcilier avec mon frère ?

– Et vous, pour que j’aie plus jamais entendu parler de certain ambassadeur ni de l’accident de Brive ?

– À supposer que j’y sois pour quelque chose, me croyez-vous disposé à vous révéler mes tours ?

– Acceptez donc que je vous fasse exactement la même réponse.

– Des tours, vous ? Vous en avez d’autres, c’est vrai. Mais enfin, pardonnez-moi, toujours un peu dans le même genre, celui du rabibochage.

– Ah non ! celui de mes parents, c’est vous.

– Beaucoup moins que mon frère. Bon, trêve de politesses. Norbert, vous me sembliez tout à l’heure avoir du vague à l’âme. Paméla est sans doute une excellente consolatrice, mais nous devons tous penser d’abord à cette chère Annette. Si cela peut vous être utile, je serai chez moi ce soir. Depuis votre retour, nous n’avons guère eu le temps de causer, notamment de... de la personne qui nous manque tant. Que diriez-vous de venir dîner ? À la bonne franquette, hein ! Je ne sais du reste si nous aurons très faim. Ensuite, je pourrai vous ramener à Clichy, à moins que vous ne préfériez dormir à la maison.

– Par curiosité ? »

Il s’est marré.

« D’accord, j’ai fait. D’autant plus que j’ai quelque chose pour vous. »

Son fric, bien sûr.

« Oh ! ça ne pressait pas. »

N’empêche, il était content.

C’est fou comme cette invitation m’a aidé à profiter de la fête. Sans elle je crois que même l’éclat d’Annette, la succulence des mets, l’enchantement du spectacle offert par Jules (Paméla coupée en deux dans une boîte et la minute d’après rejaillissant bien entière du gâteau), n’auraient pas suffi à me distraire de mon chagrin.

J’ai donc dîné chez le magicien, au milieu (en fait, dans l’antichambre seulement) d’un invraisemblable capharnaüm, qui m’a rappelé le contenu de sa fourgonnette quand nous planquions devant l’immeuble d’Isabelle, sauf qu’en général toutes les pièces d’une maison ne présentent pas le même degré d’encombrement ni de disparate qu’un entrepôt de brocanteur. Vous vous entendriez bien avec le cousin Bourzeix, j’ai fait. Je sais, il a dit, nous avons lié connaissance tout à l’heure, il doit passer dans la semaine.

Le cousin Bourzeix était le seul du clan que ma sœur ait tenu à inviter, il s’était montré aussi jovial mais plus discret que d’habitude. Je n’avais pu m’entretenir que quelques minutes avec lui. Ça m’avait suffi pour le remercier de toute l’aide qu’il avait pu apporter à mes parents autrefois (inutile de préciser : complicité de transport de cadavre et d’inhumation clandestine), et pour l’entendre me confirmer que le divorce des siens avait pour origine leur désaccord à propos de l’aide en question, comme la relation très forte qui s’était nouée à cette époque entre Irène et son père. J’ai cru comprendre que lui-même, le cousin, en avait souffert, parce qu’amoureux d’Irène. Qui ne l’était pas ?

La bonne franquette de Jules valait le détour sinon le voyage, mais de toute façon nous n’avions plus le cœur en fête. On s’est bien lamentés tous les deux sur le sort de Paula, et on a tellement picolé, en plus des excès de la journée, que j’ai dormi sur place.

C’était la première fois que je le voyais vaincu. On s’est mutuellement raconté nos visites à la clinique. Quel dommage, il a fait, que nous n’ayons pu nous parler à temps ! Je t’aurais évité un voyage traumatisant (oui, on se tutoyait désormais). Je t’aurais dit où Paula était internée, mais je t’aurais formellement déconseillé d’y aller. Dès que je prononçais ton nom devant elle...

Il s’est tu. Ce n’est pas pour rien qu’il avait renoncé à retourner là-bas.

« À toi, Sigmund », il a fait. Il a pris son harmonica et joué Calling You.

 

 

Donc, on a picolé. Le lendemain matin, j’ai appelé la clinique, je me suis présenté, j’ai demandé à parler au directeur, on me l’a passé, Bonjour monsieur, vous vous souvenez ? Oh ! très bien.

« Je vais pouvoir vous envoyer votre argent et mes chapitres.

– Merci. Je dois cependant vous informer... »

Jules n’avait pas pris l’écouteur, trop discret pour ça, mais il a pigé tout de suite.

Par chance, on avait pu la sauver.

Ç’avait été juste.

Le soir même de ma visite, vous dites ?

Ainsi, pendant que je roupillais à Chambon, bercé par les chansons de Graeme Allwright, elle s’ouvrait les veines.

Avec ses ongles.

 

 

Jules n’avait jamais désespéré de sa guérison. Le directeur de la clinique me tenait le même discours au téléphone – à condition, ajoutait-il à chaque fois, que je cesse toute relation avec elle. Et, au printemps 1984, j’ai su qu’elle était sortie, et qu’elle habitait Paris. Jules ne m’en a pas dit davantage. Par la suite il est toujours resté évasif à son sujet, jusqu’à un jour de la fin 1987 où on s’est rencontrés au Luco, comme douze ans plus tôt, déjà ! On a salué notre banc, évoqué ce bon vieux temps, on est même allés au Malebranche, méconnaissable, les patrons avaient changé, ils étaient incapables de me renseigner sur leurs prédécesseurs, qui ne semblaient pas être ceux que j’avais connus, Sophie, qu’es-tu devenue ? Bref, Jules ce jour-là m’a appris que Paula allait aussi bien que possible, qu’elle vivait de sa plume en publiant des romans à l’eau de rose, sous un pseudonyme. Et, comme je prenais l’air navré : Réjouis-toi en songeant au chemin parcouru.

« Justement, une sévrienne...

– À cette époque elle n’avait pas avancé d’un pouce.

– Elle était en pleine ascension. C’est moi qui l’ai fait retomber. Quelle déchéance.

– Tu as joué un certain rôle, dont tu n’as pas à te sentir coupable. Ce n’est pas avec toi qu’elle avait des comptes à régler. Et ce n’est pas ta faute si elle n’a pu commencer à le faire que sans toi.

– Elle est donc...

– En pleine ascension, maintenant, oui. Et je te parie qu’un jour elle écrira son histoire, si elle n’y travaille pas déjà, en marge de sa production alimentaire.

– Tu crois qu’on se reverra ?

– C’est à elle d’en décider. Reste le hasard, qui nous réunit aujourd’hui. En attendant, évite le dix-huitième arrondissement. »

 

 

Je reviens à la nuit où j’avais dormi chez lui. L’ivresse lui avait fait aborder le chapitre Carmen. Carmen, et... Machin. Stupidement fier d’avoir persisté dans l’ignorance, je l’ai interrompu avant qu’il ne prononce le prénom de mon fils (la matouze avait dû le lui dire) et lui ai dévoilé ma stratégie telle que je vous l’ai exposée (le coup du septième anniversaire), non sans me rendre compte que je pouvais, ce faisant, lui donner l’impression de solliciter son avis. Qu’il se lâche, après tout, on était tous les deux assez bourrés pour se balancer les pires horreurs sans que ça prête à conséquence. Mais, à ma grande surprise, Jules m’a approuvé. Il m’a seulement demandé ce qu’en pensaient mes parents (à qui je n’avais rien dit ; satisfaits d’avoir pu se défausser sur les Bourzeix, ils jugeaient l’affaire réglée). Ça m’a presque déçu. Pour être tout à fait franc, je le trouvais léger : c’est bien un mec qui n’a pas d’enfants, j’ai pensé. Par choix ou pour une autre raison ? C’était l’occasion d’éclaircir ce point. J’allais l’interviewer là-dessus, complètement désinhibé par son excellent armagnac, quand il a bondi sur ses pieds : Et maintenant, il a fait, la surprise !

Il m’a entraîné dans les profondeurs de sa baraque, jusqu’à une pièce non moins bordélique que les autres mais où trônait un magnifique Gottlieb des années soixante. Le même qu’à Étretat ! Je passe sur mon émerveillement, décuplé par l’ébriété. On a joué comme des ânes et rigolé comme des bossus, tout en continuant à siffler de petits armagnacs. Après quoi j’étais bon pour m’écrouler sur un divan, une horreur à franges. Jules m’avait quand même glissé, au plus fort d’une partie âprement disputée : Tu me le diras, si Carmen te répond ? T’inquiète, promis.

 

 

Elle n’a pas répondu.

Personne n’avait de nouvelles. Pas même ma sœur, avec qui les relations étaient rompues, ni le cousin Bourzeix, qui avait depuis longtemps pris ses distances avec la Boissière.

En septembre, le jour des six ans de Chose, j’ai appelé, pour parler à sa mère. Je voulais juste m’assurer qu’elle avait reçu ma lettre et la mettre à l’aise : il lui restait un an pour se décider. Je suis tombé sur Marie-Jo. Tu crois peut-être que Carmen habite chez nous ? Où, alors ? Tu crois peut-être que je vais te le dire ? Mais depuis quand ? Depuis quand ? Depuis trois ans, pauvre garçon ! Ah ! et euh... la lettre que je lui ai écrite ? Tu crois peut-être qu’on lui a fait suivre ce tissu de conneries ? C’est son avis qui m’importe, c’est pas le vôtre. Leur avis, tu veux dire. Oui, t’as raison, il est assez grand pour avoir le sien. Je ne te parle pas de lui, mais de son père. Comment ça, son père ? Son père, c’est moi. Ça, un père ? laisse-moi rire. Il en a un vrai, maintenant.

 

 

J’ai voyagé.

Muni d’un vrai passeport (sauf bien sûr la date et le lieu de naissance), j’ai repris mon tour d’Europe à son début, selon le protocole d’Irun : Luxembourg, etc. À vélo. J’avais sollicité l’aide de la matouze. Avec tous les Noëls et les anniversaires que je lui avais épargnés, elle pouvait bien contribuer à l’achat d’une nouvelle monture. Pas moyen en revanche de faire cracher le paternel au bassinet, il ramait, pour changer. Il venait juste de se dégoter un emploi de veilleur de nuit à Saint-Ouen. L’obscurité continuait de lui seoir.

Würtz avait essayé de le faire embaucher chez Calberson, mais lui-même s’était retrouvé au chômage. Il avait quitté la région parisienne pour son Alsace natale. Il avait échoué sur bien des plans, celui-là. J’espère qu’il est heureux à Colmar.

Après un hiver assez morne, quoique londonien, j’ai filé en Italie. Via la Creuse, où je n’ai pas osé aller voir Rémi, et la Corrèze, où, grâce aux indications de mes parents, j’ai retrouvé la maison d’Irène. J’avais beau me méfier de mon imagination et de ma sensiblerie – quels souvenirs pouvais-je avoir gardés de lieux que j’avais quittés à l’âge d’un an maximum ? –, une émotion m’a étreint au spectacle de cette charmante bicoque perdue dans la forêt. Personne. Les volets étaient fermés. Les oiseaux chantaient à tue-tête. J’ai enjambé la clôture, négligé les abords de la maison pour, sillonnant le fouillis végétal, m’enfoncer jusqu’à la limite du terrain. Là, à l’ombre des premiers arbres, j’ai bien vu le petit tertre, une modeste éminence noyée d’herbe et de fleurs. Comme je l’atteignais, un rayon de soleil traversant les nuages l’a éclairée en plein, où deux libellules accouplées sont venues jouer.

Agenouillé, j’ai médité un moment sur ces retrouvailles, puis je suis remonté en selle.

 

 

Santa Maria in Cosmedin. Je me suis accordé un séjour de deux mois à Rome, le temps de gagner un peu d’argent comme guide. Je loge chez des copains de Jules. Ce jour-là, j’ai un auditoire de touristes francophones glanés comme d’habitude du côté de la gare, et comme d’habitude il est entendu que je serai payé au pourboire, lequel reste purement facultatif donc hypothétique.

Je suis devant la Bocca della veritá. Cela fait six semaines que je polis mon boniment, il tient la route, et puis j’ai réussi à me faire accepter des guides patentés, vu que je ne balade que de tout petits groupes, je devrais donc être serein, mais j’ai du mal à supporter un trio de jeunes crétins (deux garçons, une fille) à qui personne n’a rien demandé et qui se sont joints à nous, pourquoi pas, le problème c’est qu’ils ne cessent de parler tout fort entre eux – et d’autre chose. J’en arrive au sortilège de la Bocca quand la fille s’écrie : Tais-toi quand tu parles !

Les deux autres éclatent de rire, tandis que le premier se lance dans une imitation d’Aldo Maccione qui me rappelle de mauvais souvenirs, je ne sais pas encore lesquels. Mon principal tort étant de ne pas connaître le film dont le titre vient d’être cité, ni même ce titre.

Brusquement, je me sens défaillir, je plante là tout le monde et je m’enfuis en courant.

 

 

Adieu, Rome, direction la Grèce, toujours à vélo, sauf la traversée à Brindisi. Trois mois de bonheur à pédaler sur les petites routes du Péloponnèse, de la Thessalie, des îles, à dormir à la belle étoile, à devancer les touristes sur les sites archéologiques. Plus question de faire le guide. J’en suivais un, à contretemps, à contrelieu : un vieil exemplaire du guide bleu acquis chez un bouquiniste de Manosque. Périmé, forcément – pas pour ce qui était de l’Antiquité. Je le dévorais, surtout s’agissant des endroits que je ne comptais ou ne pouvais pas visiter.

J’ai aussi lu L’Été grec pendant mon été grec. En alternance avec Patience dans l’azur. Et j’ai commencé Ulysse, de Joyce, dans l’édition Folio, deux tomes que je trimballais depuis Bruxelles et dont je viens tout juste d’entamer le second.

J’ai vendangé. Y compris, à Santorin, des vignes taillées en couronnes.

J’ai grimpé à vélo jusqu’aux monastères des Météores.

J’ai chanté dans des bars de Salonique.

J’ai eu pour amant un archéologue. Un Français. Marié, trois enfants. Ça a duré une semaine, au terme de laquelle j’avais acquis la certitude de préférer les filles. Généralisation abusive ? J’assume.

Puis j’ai mis le cap au nord, jusqu’au cap Nord, que j’ai atteint en trois mois : je voulais y arriver le jour du solstice d’hiver. Ça ne rigolait pas. À vélo, mais oui. Vous auriez vu mes mollets !

Je suis revenu à Paris au printemps de 1983.

Je n’avais pas écrit depuis plus d’un an. Depuis les libellules.

J’avais laissé mon manuscrit à Clichy, sous la garde de ma sœur, qui m’avait promis le secret et qui a tenu parole. En revanche elle l’a lu, je ne le lui avais pas interdit, et elle m’a encouragé à poursuivre. Jules et le directeur de l’asile l’avaient fait dès avant mon départ. Seulement j’ai eu un mal fou à dépasser le point où je m’étais arrêté, la fin du onzième chapitre de la quatrième partie. À répondre à une question toute bête (« Carmen va bien ? » ; c’était au Malebranche, vous vous rappelez). Je n’ose vous avouer quand je m’y suis remis. Assez tard, disons. Entre-temps il s’était passé plein de trucs, que voulez-vous, la vie continue. Par exemple, Douvenou était devenu chroniqueur pour un magazine spécialisé dans la voiture de collection. Ça lui allait comme un gant de conduite. Le marché de ce genre de véhicules était en plein essor, tout un lectorat se passionnait pour les vieilles bagnoles, qui se vendaient à des prix insensés. C’est le moment qu’a choisi le cousin Bourzeix pour me faire cadeau de sa 404 injection de 1963. Cadeau, vous avez bien lu. Comme quoi j’avais eu tort de jalouser Constant pour sa Baignoire. J’ai tout de suite montré cette merveille à Douvenou. Elle nous a transportés tout un chouette week-end dans le Morvan. Puis j’ai fait l’erreur de la prêter à Paméla François.

Avant qu’elle ait trouvé le temps de m’accorder ma revanche.

Maintenant, il faudra attendre nos retrouvailles dans un autre monde.

Elle a fait Charlemagne, quoi.

La voiture était bien entretenue, c’est le comportement du modèle qui est en cause.

Ça non plus, ça n’a pas favorisé la continuité de mon écriture.

Aujourd’hui je m’apprête à mettre un point final à ce travail. Alicia sera la première à pouvoir lire l’ensemble, après Annette, qui n’en connaît encore qu’une petite moitié, et avant Jules, à qui ma marraine se fera une joie de le communiquer. Je n’oublierai pas non plus le directeur de Châtelguyon.

Ma sœur est devenue sage-femme. Elle vit en couple avec Hortense, institutrice, ou, comme on est censé dire depuis peu, professeur(e ?) des écoles. Maîtresse d’école, ce n’est pas assez valorisant ? Elles rayonnent de joie de vivre.

Non, je ne connais toujours pas le prénom de mon fils. Ni son nom, d’ailleurs. Au fait, le vrai père qui plaisait tant à Marie-Jo pourrait bien avoir jeté l’éponge. C’est ce que j’ai déduit de certaines indiscrétions.

Mais je reste accessible à toute manifestation de curiosité de la part du lardon. Qui vient d’avoir...

Oh putain ! Quatorze ans quand même. L’âge de sa mère à Étretat.

À part ça, moi, ça va. J’ai un bon boulot, qui me laisse le temps de continuer l’alphabétisation et les visites aux prisonniers.

Pendant cinq ans je m’étais occupé de jeunes en difficulté. Ça m’a beaucoup plu, puis je me suis lassé.

Blanche Prével alors m’a pris comme assistant.

Très bon choix.

Un jour, je lui succéderai.

Plus tard, je serai en état d’être mon propre client.

Je blague : je ne ferai pas ça toute ma vie.

Sinon, il n’y a plus de violence en moi.

Je ne saurais vous expliquer pourquoi. Mais c’est un fait.

Je vous remercie de votre attention.

 

 

Argenteuil, 2 novembre 1989.

 

 

 

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