Tais-toi quand tu parles, 15

Publié le par Louis Racine

Tais-toi quand tu parles, 15

 

Avant de sortir, j’ai regardé si je voyais André. J’aurais été fâché qu’il ne croisât point Carmen Jellinek. Hélas ! il ne faisait aucun effort. J’ai interrogé la réceptionniste.

« André ? Oui, il est là, mais vous dire où... L’hôtel est grand. Et on ne vous laissera pas circuler comme ça. Vous voudriez lui parler ? Vous ne pouvez pas lui laisser un message ? »

Elle m’a tendu un bloc de papier et un stylo.

C’était trop tentant. D’une écriture qui s’inspirait de celle de ma sœur, avec en outre des r typiquement allemands (admirez le perfectionnisme), j’ai tracé ces quelques lignes :

 

Monsieur,

Je regrette de n’avoir pu vous rencontrer. Je m’étais faite belle pour vous, pour un honnête homme, qui a l’estime de son patron et sait appeler les gendarmes quand il le faut.

Au plaisir, qui sait ?

Bien cordialement,

C. J.

 

En remettant mon billet à la réceptionniste, j’ai vu des cartes postales du coin avec des enveloppes au nom de l’hôtel. Ça m’a donné une idée, meilleure que ce que j’avais imaginé, j’ai acheté une carte, une enveloppe et un timbre (Pour l’Allemagne ? Non, non, pour la France), puis, content de moi, j’ai quitté les lieux, où je n’avais de toute façon nullement l’intention de m’attarder, vu qu’on n’y était même pas capable de me servir un café (Le petit déjeuner, c’est fini depuis longtemps, et le bar n’ouvre qu’à onze heures).

Je m’étais pomponné, rien de plus vrai, et ça m’avait aidé à retrouver mes esprits. J’avais toutefois besoin d’un petit coup de fouet. Et aussi d’une bonne paire de ciseaux. J’ai trouvé ça en chemin, dans une quincaillerie pleine d’objets colorés qui contrastaient violemment avec le style vieillot du cadre et du vendeur, au regard abattu et inquiet. On eût dit qu’une armée de clowns était passée par là et menaçait de revenir. Puis je suis entré dans le premier troquet qui s’est présenté, pour me taper un double express tout en organisant ma journée.

Sur le plan de Brive gentiment proposé par l’annuaire, j’ai eu vite repéré la planque de Jean. Marrant : c’était tout près de l’endroit où j’avais faussé compagnie à Henri. J’ai même voulu croire un moment que le pianiste créchait dans l’immeuble où je m’étais réfugié. Mais la coïncidence était déjà bien suffisante.

Comme vous n’arrêtez pas d’y penser, je vais mettre fin au suspense. Moi aussi j’ai craint qu’on eût abusé de moi pendant mon sommeil, quoique rien ne l’indiquât. Rassurez-vous, c’est non. En revanche...

En revanche, et là je n’étais pas fier, ce soupçon m’a ramené quelques années en arrière et m’a rendu tout morose. Une des pensées qui étaient venues papillonner la veille autour de mon verre d’Aberlour (lequel ?) se précisait, un peu trop même, à m’en donner la gerbe, car trop tard.

Trop tard pour manifester ma solidarité ? Nous en jugeons vous et moi en toute sérénité, avec une sagesse que je n’avais pas à l’époque, à quatre mois de mes dix-sept ans...

Oh putain !

Tout à l’heure. Rappelez-moi de vous dire un truc si j’oublie.

Oui, donc, cette pensée concernait la matouze. J’ai fait allusion aux ennuis qu’elle avait eus deux ans auparavant, et au peu de soutien qu’elle avait reçu de qui était censé la défendre.

Je n’étais certes pas raisonnable au temps de Carmen Jellinek, mais en sirotant mon café je me suis rendu compte d’un truc. C’est que, si par malheur j’avais eu à subir de mauvais traitements cette fameuse nuit, j’aurais été découragé par les circonstances à porter plainte. Et je me suis rappelé le désarroi de ma mère quand, victime d’agressions au moins verbales de la part de son chef, j’ai bien  peur cependant qu’il ne soit allé plus loin, bref, elle s’était vue obligée de fermer sa gueule. Que voulez-vous, on n’était pas encore sous Giscard, ce président si moderne. Sérieusement, je ne suis pas sûr que les choses aient beaucoup changé depuis en ce qui concerne le sort des femmes sur leur lieu de travail. Ou dans la rue. Je sais bien que ma mère ne tombait pas comme moi sous le coup d’accusations d’ailleurs tout à fait fondées. Mais ce que j’étais en train de comprendre, c’est qu’au moment de ses ennuis elle s’était comportée exactement comme si elle eût eu quelque chose à se reprocher, alors que non. Et c’est ce qui m’impressionnait tant. Que ma mère, que vous avez connue batailleuse et la langue bien pendue, ait pu être ainsi écrasée par la conscience que de sa part toute tentative pour exprimer sa colère, que dis-je ? pour faire valoir son bon droit resterait vaine.

Ça aurait dû me rapprocher d’elle. Je ne voulais sans doute pas le savoir. J’étais un peu trop sélectif de la comprenette. Ou aveuglé par mon égoïsme.

Je n’étais pas mûr pour la solidarité.

Mon café bu, jusqu’aux dernières gouttes, moins amères mais plus froides que des larmes, j’ai mis mon plan à exécution.

’Mande pardon ?

Ah ! oui, merci. Ce que j’avais à vous dire.

Ça ne va peut-être pas vous plaire, mais puisque vous semblez y tenir...

Moi, en tout cas, ça ne me mettait pas en joie, et même, franchement, ça me faisait bien flipper.

On était le 24 janvier. C’était l’anniversaire de Paula. Elle atteignait cette majorité que j’avais usurpée. Et, pour la maturité, elle avait pris une sacrée avance.

Mais vous voyez, d’avoir conscience de mes torts, une conscience douloureuse, ne m’inclinait nullement à la raison. Et je me souviens très bien que mon comportement ne me paraissait pas tellement ou pas seulement absurde : j’en sentais en même temps toute la nécessité. Je serais incapable aujourd’hui de rendre compte de ces pensées que j’agitais alors, si elles méritent ce nom ; je ne suis plus, je ne pourrai jamais redevenir cet ado perturbé. Mais je garde en moi, et pour toujours je crois, ce sentiment dont je parle, comme la mémoire d’un ensemble de sensations d’une telle intensité que la seule comparaison qui me vienne à l’esprit est celle d’un orgasme diffus, la dilatation improbable et pourtant très réelle, très concrète – dans une autre dimension, celle de l’intimité la plus profonde – de ce point de rupture entre la tension et le relâchement. Peut-être que je ne voulais simplement pas m’effondrer. Et que le choix du vélo pour me transporter n’était pas sans rapport avec ce jeu de forces, cet équilibre acquis au prix du mouvement.

Allez, aux chiottes !

Là, j’ai tiré mes ciseaux de mon sac et me suis donné encore un temps de réflexion avant de commettre l’irréparable.

Bon, le résultat n’était pas trop catastrophique. J’eusse cependant fait mieux si on n’était pas venu tambouriner à la porte. J’ai pris mon air le plus digne et suis ressorti sans un regard pour l’interruptrice, ni pour personne, du reste, jusqu’à la rue. Puis, étudiant régulièrement mon reflet dans les vitrines, j’ai tracé vers la poste. J’ai repéré la guichetière sympa, c’était quand même dommage de ne pas pouvoir me manifester, mais à la guerre comme à la guerre, je suis allé consulter l’annuaire et j’ai tout de suite trouvé l’adresse qui m’intéressait, pas celle de Jean, que je connaissais déjà. J’ai rédigé la carte postale, renseigné l’enveloppe et remis le tout dans mon sac avant de passer à l’étape suivante.

À la consigne de la gare, j’ai récupéré mes sacoches dans leur coffre et suis allé me changer aux toilettes. C’était l’épreuve de vérité. Je l’ai passée avec succès. J’avais attendu de pouvoir entrer chez les hommes sans me faire remarquer, et quand je suis réapparu dans ma tenue de Norbert et coiffé de ma perruque raccourcie personne n’a fait attention à moi. Seuls mes sourcils posaient problème, tant ils juraient maintenant avec ma blondeur factice, beaucoup plus qu’avant le coup de ciseaux ; mais j’ai estimé cet inconvénient négligeable en comparaison de la réussite de l’ensemble.

En vérité, ce qui me gênait, oserai-je l’avouer ? C’est d’être resté si peu longtemps une Carmen Jellinek aux cheveux courts. Car tout au long du trajet entre le troquet et la poste puis entre la poste et la gare, j’avais eu le coup de foudre, nonobstant les sourcils. Je me demande même s’ils n’ajoutaient pas à mon charme. Ce qui est sûr c’est que j’avais complètement renouvelé ma vision de Narcisse. Je m’étais toujours figuré ce personnage comme bêtement abîmé dans la plate contemplation de soi. Or je savais déjà que la vraie beauté ne peut s’envisager longuement. Je découvrais que Narcisse pouvait être bouleversé.

Bon, mieux valait couper court.

Je suis retourné à la consigne, j’ai soigneusement rangé les affaires de Jeanne dans le même casier, puisqu’il était resté libre (un encouragement du destin comme un autre), et je suis allé retirer mon vélo, en prenant garde à ne plus contrefaire ma voix. Les sacoches remises en place, je me suis aperçu que j’avais oublié d’acheter un antivol. J’ai parié que j’en trouverais à la quincaillerie de tout à l’heure, et puis ça m’amusait d’y tester ma métamorphose, j’ai donc laissé là mon vélo le temps de faire un saut au magasin. La réaction du vendeur m’a ravi : Ce n’est pas votre sœur qui est venue tantôt ? Si, en effet. Il m’a fourgué une chaîne et un cadenas en soutenant que les antivols légers l’étaient beaucoup trop, Oh ! j’ai dit comme ça, il ne doit pas y avoir des masses de voleurs par ici, Détrompez-vous, il a fait, quand on voit ce qu’on voit, les choses ont changé vous savez, les gens aussi, Tu ne crois pas si bien dire, j’ai pensé, je suis reparti tout guilleret. Comme la poste était pratiquement sur ma route, j’en ai profité pour mettre à la boîte la fameuse enveloppe, où j’avais glissé la clé de la consigne. Étourdi comme je me savais être quelquefois, j’ai bien veillé à ne pas confondre avec la clé de mon antivol, c’eût été trop con.

Ah ! oui, la carte. Ce que j’y avais écrit ? Juste ces quelques mots : Merci d’avoir gardé le secret. J’avais aussi dessiné un cœur et signé N.

Et, en post-scriptum, j’avais ajouté : À la gare comme à la gare.

J’aurais bien aimé voir la tête de Jeanne quand elle recevrait ça. Maligne, elle comprendrait que j’avais fait la connaissance de Georges et que je savais qu’il était son amant. Et, avec ma vanité coutumière, je me réjouissais à l’idée que désormais elle ne pourrait plus coucher avec lui sans penser à moi.

Maintenant que votre curiosité est satisfaite, je n’ai plus qu’à reprendre mon vélo, et en selle !

Il était onze heures et demie, donc pas très loin de midi, j’ai mis le cap sur la piaule de Jean. Je ne voulais pas l’importuner, mais simplement le remercier lui aussi pour tout ce qu’il avait fait pour moi, lui rembourser la chambre, et éventuellement parfaire mon apparence sur ses conseils. Je me suis arrêté en chemin pour téléphoner d’une cabine, et c’est lui qui a décroché. Quelle chance ! J’en bafouillais (spécial dictée).

Il m’a bien douché, et à l’eau froide. Tout en se disant content d’apprendre que j’avais récupéré de ma nuit et en répondant à mes questions. Oui, c’est lui qui m’avait mis au lit, vu que j’avais commencé à cuver avant de sortir de table. Pas question de m’emmener chez lui dans mon état. Georges nous avait trouvé une chambre libre et nous avait abandonnés, laissant son ami à la manœuvre, après tout c’était son problème. Jean m’avait entièrement déshabillé, pour que je puisse remettre mes vêtements le lendemain et que je sois pleinement à mon aise (je m’étais comprimé le bas-ventre dans un réseau de bandages qui l’avait horrifié). Non, Georges n’avait rien vu de tout ça. Il continuait d’ignorer ma véritable identité. Jean était resté près de moi jusqu’à ce que mon état ne lui donne plus d’inquiétude, c’est-à-dire jusqu’à l’aube, et il était rentré chez lui. Non, il ne tenait pas ce que je passe, il ne voulait pas entendre parler de remboursement, ni me revoir, ni avoir affaire à moi, il avait sous-estimé la gravité de mes écarts de conduite, je lui avais caché certains détails franchement pénibles, il ne pouvait plus rien pour moi que me souhaiter bonne chance et, quand même :

« Si j’ai un dernier conseil à te donner, Norbert...

– Dis. »

Je le sentais ému.

« Chante. »

Et il a raccroché.

 

 

Cette année-là l’hiver a été spécialement doux, mais j’étais quand même bien content d’avoir troqué la veste de Jeanne contre le manteau des Maillard, et je le fermais, la matouze aurait apprécié, non, mauvaise idée que de penser à elle, parlons plutôt de mon avenir immédiat.

Comme Jean m’avait gentiment envoyé bouler, j’avais tout le temps d’organiser la suite de ma journée. La difficulté était de me distraire de mon chagrin, ce n’est pas marrant d’être en fuite et partout indésirable ou trop attendu. Plus question d’aller roder du côté de Ma Tayl, où je ne savais du reste toujours pas pourquoi je me serais rendu sans intention de me rendre, ou du moins de jouer à cache-cache avec les gendarmes. C’est plus tard que j’ai compris ce qui m’attirait là-bas, je vous en ferai profiter le moment venu. Pour l’instant, donc, il me fallait trouver un nouveau gîte, ou ne fût-ce qu’un peu d’aide, auprès de qui ne me connaîtrait pas mais m’accueillerait sans hostilité sinon à bras ouverts. Vous, vous pensez peut-être charité chrétienne, asile, bonnes œuvres, bons Samaritains et autres ressources de ce genre. Moi, j’avais en tête une idée bien précise, elle m’était venue durant mon équipée carolinesque, quand j’avais dû affronter la solitude et la nuit après avoir déposé les mélomanes délateurs. Bien précise, mais forcément un peu vague aussi. Vous pourriez deviner. Vous préférez la surprise ? Soit.

Il me fallait une carte Michelin, ou plutôt deux, la 75 d’abord, la 72 ensuite. J’ai trouvé ça à la Maison de la presse plus haut citée. D’après mes calculs, en partant tout de suite j’arriverais avant vingt heures. Ça restait jouable pour me pointer chez ces gens. Et, au pire, je prendrais une chambre d’hôtel. Il me restait de quoi, même si bien sûr j’avais intérêt à économiser. Mon vélo s’était révélé une bonne machine, avec ses dix vitesses parfaitement étagées, et moi j’étais en pleine forme. Finies les douleurs au genou, à la jambe, un vrai miracle.

J’ai aussi acheté une montre, puisque j’avais rendu la sienne à Jeanne. Je me suis dégoté pour quelques fifrelins une tocante du dernier chic, benêt que j’étais, inconscient de mon crime envers l’horlogerie française. Le temps d’acheter un ballotin de chocolats dans une des meilleures pâtisseries de Brive et de passer au Casino me fournir en biscuits et en eau, et j’ai pris la route.

J’en ai bavé, mais je voulais le faire et je l’ai fait.

Malgré les excès de la veille, le manque d’entraînement et ma récente invalidité.

Je ne sais pas en revanche si je voudrais le refaire.

Je suis arrivé à Aubusson à sept heures et quart, avec une demi-heure d’avance sur l’horaire prévu. Épuisé mais fier de moi, et les idées bien en place, c’est fou comme de pédaler peut vous aider à penser, à créer même, car entre deux raisonnements j’avais commis des bribes de chansons. Réfléchir m’avait non seulement distrait de ma fatigue mais stimulé, tant je savourais ma propre agilité mentale. Elle m’aidait du reste à supporter voire à inverser le caractère désagréable de certaines conclusions. Par exemple, tandis que je m’écartais de la direction d’Égletons, j’ai enfin pigé ce qui me travaillait depuis si longtemps concernant les circonstances de ma naissance. Je ne vais pas vous les rappeler. J’avais pris pour argent comptant ce que m’avait raconté la matouze. Pourquoi aurais-je douté de sa sincérité, alors qu’elle était spontanément passée aux aveux ? Ça l’avait bien soulagée, tout en nous rapprochant, et voilà que je mettais entre ma famille et moi une distance que je sentais durable sinon définitive. Pour la même raison entre autres que celle à laquelle j’attribuais cette confession délibérée. Ma mère y avait été probablement encouragée par sa rencontre avec le commissaire. Qu’il porte le prénom de mon père, c’était un détail, la cerise sur le gâteau. Qu’il soit flic, en revanche, ça avait dû jouer. Et, au moment où je pouvais enfin me sentir un peu réuni avec moi-même, via la connaissance de ma propre histoire, ce lien rétabli ou établi avec la matouze avait été fragilisé, que dis-je ? démenti par ceux qu’elle entretenait avec son nouveau René. Son René, point. Moi aussi, d’ailleurs, j’étais un rené, mais qui s’appelait Norbert. Ça m’a rappelé un truc que m’avait dit Rémi un jour, sur la double valeur du préfixe re-. Si renaître, c’est repartir avec un destin déjà tout tracé, en quoi est-ce une renaissance ? Je vous entends d’ici : est-ce bien le moment de penser à Rémi, alors que je tourne le dos à mon passé ? D’abord vous observerez que je roule quand même vers le nord, mais mettons que ce soit un hasard. En fait, je visais bel et bien, sinon Rémi, du moins sa famille. Que je ne connaissais que par ses rares confidences à lui.

Toutefois, avant d’arriver à Aubusson, laissez-moi identifier cette autre raison de rompre avec les miens (en écrivant ces mots, je sens toute mon injustice à l’égard de ma sœur, et le pire c’est que c’était déjà le cas, simplement ça ne m’empêchait pas de... bref), cette autre raison, donc : l’épisode d’Égletons m’avait ouvert les yeux. Il y avait des zones d’ombre dans le récit maternel, une au moins, et bien vaste, et bien noire, même s’il avait fallu le voyage à la Boissière pour que je la remarque : pourquoi l’oncle, cet homme si hospitalier avant que Marie-Jo vienne y mettre bon ordre, n’avait-il pas accueilli mes parents durant leur cavale ? Ma mère m’avait dit qu’ils avaient changé plusieurs fois de planque avant et après ma naissance. Et qu’ils avaient été hébergés par de vagues relations du cousin Bourzeix. Et son père, alors, le Roger ? Il n’avait rien su de leur galère ?

Je peux vous assurer que ça n’a pas peu raffermi mon coup de pédale. Je devais être au point de mon trajet le plus proche de la Boissière quand j’ai entrevu tout ce pan de l’histoire que la matouze avait préféré me cacher. Par respect probablement pour l’oncle, ou par mauvaise conscience. À tous les coups, ce que je subodorais s’était bel et bien produit ; le divorce avec Véra n’était pas sans rapport avec nous. D’où, chez l’oncle, ce mélange de générosité et de distance. D’où peut-être aussi ce sentiment de malaise qui m’avait fait m’éloigner de la Boissière au début de mon adolescence. Je l’avais attribué à la mort d’Irène, et ç’a réellement été une catastrophe, mais il pouvait dater d’avant, non de son fait à elle, bien sûr, mais parce que Roger m’associait malgré lui à ce divorce dont même sa rayonnante nouvelle épouse n’effacerait jamais le traumatisme. Ce n’étaient certes que des suppositions. Cependant elles avaient le parfum de la vérité. Dommage que je me fusse interdit toute communication avec la matouze, donc toute possibilité de l’interroger à ce sujet, avant longtemps. Je n’en écrasais que plus rageusement les pédales, m’arrêtant à peine une minute toutes les heures pour boire et pour m’aérer le crâne, vous n’avez quand même pas oublié la perruque. J’ai fini par la confier à l’une de mes sacoches. Et, à sept heures et quart, la nuit étant tombée depuis longtemps, j’entrais dans Aubusson, persuadé qu’un baroudeur de mon envergure et de mon ingéniosité n’aurait aucun mal à trouver la maison de Rémi Gauthier.

 

(À suivre.)

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