Le Pays profond, 1

Publié le par Louis Racine

Le Pays profond, 1

 

« Houlà ! »

En allumant le plafonnier, il a eu un mouvement de recul, et j’ai senti qu’il regrettait son exclamation comme une faute professionnelle. Plus encore que de m’avoir marché sur les pieds.

Je l’avais suivi sans méfiance, habitué à ce qu’il me précède dans chaque pièce (« Vous permettez ? Je passe devant. »). Il avait justifié cela une fois pour toutes : il découvrait la maison en même temps que moi.

Jusqu’alors elle avait semblé lui plaire. Je m’attendais à ce qu’il le dise carrément : que si ç’avait été pour lui ou pour un de ses proches, il n’aurait pas hésité. Un argument comme un autre. Je suis sûr qu’il me l’aurait sorti avec toute la sincérité voulue.

Moi, je m’en fichais. Je n’aurais pas habité n’importe où, mais je me serais contenté de peu. Je me trouvais déjà très positif d’avoir pris la décision de devenir propriétaire et de m’être effectivement mis en quête d’un logement, appartement ou maison. Celle-là me convenait. Son prix, surtout. J’étais pressé de conclure, les manières de l’agent immobilier commençaient à me donner la nausée, ses fautes de français, son déodorant. Dans son métier, sans doute, il en faut. Enfin je ne sais pas.

Il se tenait interdit sur le seuil de la pièce, les yeux fixés sur sa fiche que pourtant il ne lisait pas, c’était évident, comprenant qu’elle ne pouvait pas l’aider.

Dès qu’il avait ouvert la porte, j’avais senti le froid, aux chevilles d’abord, puis au visage. Mais je n’avais pas compris que c’était à cela qu’il réagissait. Je croyais qu’il avait vu dans la pièce quelque chose d’anormal ou d’indécent. Il a fini par entrer, je l’ai suivi, pour me rendre compte, déçu d’abord puis de plus en plus étonné, de plus en plus troublé, que ce qui était anormal c’était la température ambiante. Quatre ou cinq degrés au maximum. Peut-être moins. Peut-être tout près de zéro.

Nous avions remonté le col de nos vestons et battions la semelle en regardant autour de nous à la recherche d’une explication.

« Rappelez-moi en quelle saison on est ? »

Il avait raison : autant plaisanter. J’ai renchéri :

« Exposition nord, j’imagine. »

En fait d’exposition, la pièce était aveugle. Assez vaste toutefois, une dizaine de mètres carrés. Murs, sol, plafond paraissaient en bon état. Contre le mur proprement dit, un radiateur de dimensions honorables semblait dire : attendez qu’on allume le chauffage, vous allez voir la différence. Mais quand même, un froid d’une telle intensité, c’était aberrant.

« Qu’est-ce qu’ils faisaient de cette pièce, les précédents occupants ? Un frigo ?

– La maison est restée inhabitée pendant des années. La dernière fois qu’elle a été louée, c’était... »

Il interrogeait sa documentation. Je suis ressorti sans attendre la fin. Je n’aurais pas tenu une minute de plus dans cette glacière.

« Remarquez, ça m’est égal. Le reste me va. »

Il hochait la tête silencieusement, d’un air de doute. À l’évidence, ma réaction ne suffisait pas à effacer son propre malaise. J’en ai déduit que j’étais moi-même peu convaincant car peu convaincu. Du reste m’étaient venues à l’esprit deux pensées distinctes mais qui réunies formaient une association redoutable : c’est que, si son prix particulièrement bas pouvait désormais s’expliquer, il n’en était pas de même du mal dont souffrait la maison, d’autant plus mystérieux que la pièce problématique se trouvait à l’étage, entre deux chambres plutôt agréables, orientées au nord il est vrai mais lumineuses et tempérées, comme l’ensemble, à cette seule exception près.

« Vous n’avez rien sur vos fiches ? »

Il a fait semblant de les consulter de nouveau. Il avait manifestement renoncé à comprendre. Et, comme moi tout à l’heure, il avait hâte de passer à autre chose.

« Aucune importance, je la prends. »

Sur son visage, le doute a fait place au désarroi.

« C’est une blague ?

– Non, c’est une affaire. »

Le commerçant en lui a repris ses droits. Le sourire lui est revenu, et même cette coquetterie :

« Vous ne voulez pas jeter un dernier coup d’œil ? »

 

 

J’ai emménagé le week-end suivant, par une journée ensoleillée du tout début de juillet. J’avais réuni une fine équipe : Marjorie, Gontran, Pervenche et Jeff. Je les cite dans cet ordre parce que c’est celui qui sonne le mieux. Pour ce qui est de l’efficacité, j’aurais dû commencer par Jeff, Jean-François pour l’état civil. Il travaillait dans le bâtiment. Deux raisons de l’embaucher. Et je n’ai pas manqué de le consulter sur la chambre froide. Dès notre arrivée, j’ai fait faire aux copains le tour de la maison. Ils ne l’avaient pas imaginée si grande. Le prix les a soufflés. Ils ont approuvé mon achat, un brin de jalousie tremblant dans leur voix. Puis ils ont voulu visiter l’intérieur, rien de plus normal. Pendant que les autres s’attardaient en bas j’ai emmené Jeff à l’étage, sans rien lui dire d’autre que : viens, j’ai un truc à te montrer.

J’ai ouvert la porte, j’ai allumé, je l’ai laissé entrer.

« Houlà ! »

Il a circulé un moment dans la pièce avant de s’adosser au mur. Les autres sont arrivés.

« Houlà ! »

Jeff avait changé de visage. Il arborait une grimace que je ne lui avais jamais vue. Quand enfin il s’est décollé du mur, il a dit :

« C’est dingue. »

Puis il a levé les yeux.

« Je veux bien que le toit-terrasse soit super bien isolé, mais quand même. »

Il a tenu à inspecter la pièce située juste au-dessous, et dont j’avais prévu de faire une chambre d’amis. La température y était tout à fait convenable. Il a réédité le coup du mur, sans rien remarquer de spécial. Encore en dessous c’était la cave, aux trois quarts enterrée, éclairée par des soupiraux à vasistas. Là non plus, rien de particulier. Les autres s’impatientaient, et moi aussi, nous n’avions pas beaucoup de temps devant nous, je devais rendre le camion le soir même, alors nous avons remis à plus tard la solution de l’énigme et pensé à autre chose, les occasions ne manquaient pas, sauf que Jeff à la première pause (nous nous étions installés au soleil, sur la terrasse) est retourné voir l’arrière de la maison. Nous nous demandions où il était passé quand nous l’avons vu revenir sa bière à la main, avec le même rictus de perplexité.

« J’y comprends rien. T’as pas demandé au vendeur ?

– Je n’ai eu affaire qu’au notaire, et il est tombé des nues. Visiblement il n’était au courant de rien. Mais je m’en moque, la maison me plaît, je n’habiterai pas cette pièce, c’est tout.

– Tu sais ce que je ferais à ta place ? Attends. »

Il est rentré, je l’ai suivi dans l’escalier puis dans la chambre, il a palpé le mur sur toute sa surface, donnant çà et là des coups en tendant l’oreille. Ce sans-gêne improductif m’irritait vaguement. Je me suis retenu de lui dire qu’il n’était pas obligé d'arborer ce rictus de dégoût.

« Je serais toi, je ferais percer une fenêtre. Là, par exemple. »

Des deux bras ouverts il en a indiqué l’emplacement et les dimensions.

« Double vitrage, ça va de soi, et t’isoles ton mur. Ça serait bien le diable si l’été, en ce moment par exemple, tu faisais pas entrer un peu de chaleur en plus de la lumière. »

Je l’ai remercié, cherchant à peine à dissimuler mon agacement, et nous avons rejoint les autres.

À la deuxième pause il est revenu à la charge.

« Si tu la fais, ta fenêtre, pense à moi. Je suis curieux de voir ce qu’il y a dans ton mur. On dirait qu’il a été monté avec des blocs de glace !

– D’une drôle de glace, qui ne fond pas. T’inquiète, je ne laisserai bosser personne d’autre !

– T’as pas les plans de ta baraque ? Si ça se trouve y en avait une, de fenêtre, et elle a été murée.

– Pourquoi on aurait fait ça ?

– J’en sais rien, moi.

– Eh ! bien, non, je n’ai pas les plans.

– Tu devrais demander au notaire. Normalement, il doit te les fournir.

– Merci, j’y songerai. »

Vous savez ce que sont les déménagements. Rien de tel pour vous défaire de vos rares amis, et même si vous ne réussissez qu’à les brouiller entre eux, c’est à vous surtout qu’ils en voudront. J’aurais donc pu prévoir que Pervenche ne ferait pas grand-chose, que Gontran se blesserait, que Marjorie casserait ma GTO à l’échelle 1/10 et que Jeff, après avoir bu seize des vingt-quatre « 33 » Export, trouverait léger que je n’aie pas envisagé de les inviter à dîner dans quelque petit restaurant du coin. J’ai voulu les raccompagner en camion, ils ont préféré prendre le RER, acceptant quand même que je les conduise à la gare et ne desserrant pas les dents en chemin, sauf Pervenche qui serinait du Janis Joplin sans que personne ose protester, préférant cette épreuve à tout échange verbal.

Bref, nos relations s’étaient sérieusement refroidies.

 

 

Je me rappelle avec une grande précision la soirée et la nuit qui ont suivi. J’ai récupéré ma voiture, avalé un kébab assez immonde et pris la route vers les huit heures. À mesure que le but se rapprochait, je sentais monter en moi une angoisse nouvelle, inconnue. Je me rendais compte que j’avais escamoté comme n’ayant aucune importance une question dont l’acuité devenait à chaque tour de roue plus flagrante : allais-je me sentir bien dans cette maison ?

Est-ce que je me sentais bien tout court ? Je ne parle pas du kébab, mais de l’incapacité où j’étais de comprendre comment j’avais pu manquer de savoir-vivre au point de ne pas même songer à nourrir mes amis pour leur peine, la moindre des choses pourtant. Étais-je donc avare ? Oui, tout l’indiquait, mon choix d’acheter cette baraque bon marché, de me faire déménager bénévolement, et jusqu’à ma conduite en souplesse. Sans parler de ce kébab. J’ai réagi, me suis raisonné. Un vrai avare aurait anticipé l’inconvénient des copains à nourrir, il aurait imaginé un subterfuge, en toute conscience ; ma façon de conduire prouvait seulement ma prudence, etc. J’ai presque réussi à me convaincre. Et puis j’avais un autre sujet de réflexion, plus urgent. Qu’est-ce que c’était que cette bicoque avec sa chambre froide ? Est-ce qu’il n’y avait pas de quoi cauchemarder ? Ça vous avait un côté maison hantée qui commençait à me faire regretter mon inconséquence. Et si je ne fermais pas l’œil de la nuit ? Dans quel état serais-je pour aller bosser le lendemain ? À moins qu’on me retrouve mort de trouille ou congelé dans mon lit ! Aurais-je au moins la hardiesse de me coucher ?

Là aussi, j’ai tenté de me rassurer, mais, je dois le dire, avec beaucoup moins de succès. J’ai essayé l’humour, rien n’y a fait. Le kébab ne passait pas, et ce qui ne passait pas non plus c’est un poème qui s’était mis à tourner dans mon crâne comme une chauve-souris entrée par mégarde dans une piaule, un poème d’Alan Bathurst justement – As a bat, you know ? – qui m’avait enchanté autrefois et maintenant m’épouvantait :

 

Un enfant devant qui je disais

n’avoir pas fermé l’œil de la nuit

 

me demanda Mais où est-il

l’œil de la nuit

 

C’était du temps que je voyais

maintenant cet enfant

 

c’est moi

 

 

(À suivre.)

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Commenter cet article

SDB 03/04/2019 18:31

"Le commerçant en lui a repris ses droits." c'est le genre de truc qui me fait rire.
Et puis aussi la métaphore du froid ... qui longe ce texte du début à la presque fin.
C'est pour ça que j'aime bien lire ici.

Louis Racine 04/04/2019 09:44

Merci ! Métaphore ? Peut-être...