Le Pays profond, 6

Publié le par Louis Racine

Le Pays profond, 6

 

C’est le mal de crâne qui m’a réveillé. J’étais couché sur le côté dans le couloir, face à cette fichue porte dont la targette était bien en place, comme à présent mes idées, malgré ce front douloureux et un reste d’ivresse, et j’admettais sans réserve avoir pu oublier de la pousser la dernière fois. Une banale incohérence. Non moins clairement, j’avais besoin d’un gramme de paracétamol.

Il était deux heures du matin.

Je me suis levé, souriant au souvenir de mes imaginations, la plus farcesque étant celle du monstre sorti de sa retraite et me guettant pour me jouer un sale tour. Bon, elle ne m’avait pas empêché de dormir.

Quand même, je regardais autour de moi. Je me rassurais en me disant que c’était pour me rassurer, justement : constater la normalité des choses ne pouvait que m’aider à me raisonner.

Toutefois...

J’étais dans la salle de bains, où je venais de mettre un comprimé de doliprane à dissoudre dans un verre d’eau. Brusquement j’ai tendu l’oreille. Le pshitt de l’effervescence se réverbérait sur la lisseur du décor, se mêlant au souffle de ma respiration, mais n’y avait-il pas aussi un autre bruit ?

Un bruit qui venait d’en bas ? Ou du jardin ?

Et si c’était plutôt ça qui m’avait réveillé ?

Le verre toujours chuintant à la main, je suis sorti sur le palier. Le plancher craquait sous mes pas, compliquant la donne. De la cuisine montait le ronronnement du frigo. Et cet autre bruit, alors ?

J’allais croire m’être trompé, quand je l’ai entendu de nouveau.

Mais il ne venait pas d’en bas.

Ni du dehors.

Il venait de la chambre froide.

Je me suis dépêché d’avaler mon breuvage avant de le renverser par mon agitation. Le tintement de mes dents contre le verre a mis le comble à mon trouble. J’ai foncé dans ma chambre et m’y suis barricadé en coinçant une chaise sous la poignée de la porte. J’ai repris mon souffle, puis j’ai collé l’oreille contre la cloison, comme un médecin auscultant un patient. J’entendais réellement un souffle, celui de la maison. Ou je devenais dingue, ou elle était bel et bien hantée. Ou les deux. La seule chose qui me reliait encore à la familiarité du monde, c’était mon portable. Il fonctionnait, j’ai vérifié. Avec la batterie aux trois quarts pleine. Super.

Derrière la cloison, le bruit a repris. Le même que tout à l’heure, certainement. Un frôlement, mais lointain. Non : un frôlement, parce que lointain. De près, ça pouvait être beaucoup plus violent. C’était un peu comme l’écho d’un accident ferroviaire entendu à un kilomètre de distance. Mais ça pouvait tout aussi bien être une clameur, celle d’une foule en furie avançant du fond de l’horizon.

Et si c’était au contraire tout proche ? Une bestiole grignotant la cloison ? Le battement du sang à mes tempes ? Mon bruit à moi ? Moi en bruit ?

Peu à peu la raison se réinstallait dans les décombres de mon esprit. J’ai empoigné le dossier de la chaise-barricade et l’ai écartée, plus irrité qu’amusé de ma sottise. Cette maison était la mienne, j’allais y vivre un moment, je ne laisserais pas me dominer. Si danger il y avait, la moindre des choses était d’en prendre la mesure pour pouvoir l’affronter et très probablement le vaincre. Le cœur de la nuit me paraissait le moment idéal pour cette évaluation. Jamais les circonstances ne seraient plus effrayantes, et je me sentais d’attaque. La chaise à la main, je suis passé dans le couloir, j’ai longé la cloison jusqu’à la porte, l’ai ouverte.

J’ai lutté contre l’image de bras, de tentacules glacés jaillissant de l’ouverture pour me happer. On n’était pas dans un dessin animé. Mais la température ambiante avait dû chuter de plusieurs degrés d’un coup, et mes chevilles étaient comme enserrées dans deux anneaux de givre. J’ai passé la main dans la pièce, allumé la lumière, et je suis entré, laissant la porte grande ouverte, rabattue contre la cloison du couloir et bloquée par la chaise. Je n’étais pas parvenu à me débarrasser complètement de la crainte absurde qu’un ennemi pernicieux ne m’enferme dans la chambre froide et ne pousse la targette.

Quant à l’origine du bruit, l’hypothèse d’une bestiole ne tenait guère. Quel animal aurait pu résister à un tel froid ? En même temps je me rendais compte que je n’y connaissais pas grand-chose, voire rien du tout. Côté mœurs des insectes en particulier. J’ai inspecté en vain chaque recoin puis collé mon oreille contre les cloisons et même, épreuve la plus pénible, contre le mur.

J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois, tant le supplice était violent, mais je n’ai pas regretté ma souffrance.

Le bruit venait de là.

De toute la surface du mur.

Il se produisait par intervalles plus ou moins longs, mais c’était bien cette espèce de frottement, ou de clameur. Difficile à dire. C’est en quittant la pièce que le mot m’est venu : une rumeur. Cette découverte m’a revigoré, à défaut de me réchauffer. J’avais tellement froid, et j’avais tellement refroidi le reste de l’étage en laissant la porte ouverte que je ne voyais qu’un remède : je me suis fait couler un bain et, m’étant déshabillé plus rapidement que jamais, m’y suis plongé avec délices.

 

 

Émerger de mon sommeil, reconnaître le bruit de la sonnette, nouveau encore, me lever, enfiler un peignoir et des pantoufles, dévaler l’escalier, tout ça m’a pris quelques minutes. Mais c’est seulement en apercevant sa silhouette à travers la vitre dépolie de la porte d’entrée que je me suis rappelé.

Jeff !

« Alors, la marmotte, on joue les prolongations ? C’est l’été, gars ! »

Au bas du perron, une jeune femme courait sur place, levant haut les genoux. Comme Jeff, elle était vêtue d’un bermuda moulant, d’un maillot ajusté et de chaussures impérialistes, le tout dans des matières et des tons ignobles et fabriqué à bas prix par des esclaves du Profit.

« J’avais oublié. Entrez. Je vous fais un café ?

– Comment ? Il est pas prêt ? Je rigole. Je te présente Béatrice.

– Enchanté. »

Elle m’a tendu la main, aussi fine que toute sa personne. Elle semblait avoir fait de la minceur son principe morphologique. Nez mince, lèvres minces, membres minces. Seule la taille ne l’était pas ; il eût fallu pour cela le contraste de quelques rondeurs. Bref, j’avais devant moi un piquet, mais musculeux, et souple, et vivant, bien sûr.

Jeff offrait l’image inverse, épais de partout. Je les imaginais courant l’un derrière l’autre, elle devant, lui les yeux braqués sur ses fesses rendues presque attirantes par ce roulement alternatif et rêvant que les siennes abandonnent leur pulpe pour ressembler à ces noyaux.

« Vous travaillez dans le bâtiment, vous aussi ? » ai-je demandé.

Elle a compris avant lui, mais pas assez tôt pour que j’enchaîne :

« Ou vous vous êtes connus au bistrot ?

– Arrête, j’essaie de réduire. »

« Pas tout quand même » était la réplique suivante, mais je la lui ai laissée. Il ne s’est pas fait faute de la prononcer, avant de passer au salon (C’est ça, ton bordel ? J’ai vu pire !). Béatrice l’avait suivi, détaillant mon intérieur avec un dégoût mal déguisé en indifférence et une indiscrétion flagrante.

« Si voulez voir les chambres... » ai-je lancé de la cuisine. « Ou prendre une douche. »

– C’est vrai, on peut ? » a dit Jeff.

« Rassure-moi, c’est pas la première depuis le déménagement ?

– T’es con. »

« Je m’adapte » était la réplique suivante, mais dans une autre vie.

« On pourrait se tutoyer », a dit Béatrice en entrant dans la cuisine. « Oh ! un mini-percolateur.

– En général, les gens qui me voient en peignoir me disent tu. Il fait le meilleur café du monde.

– Votre peignoir ? Pardon, ton peignoir ? »

« Vous êtes bien assortis, Jeff et toi » ; ça m’est venu à l’esprit, mais je me suis abstenu. J’ai préféré sourire d’un air entendu, entendez : comme un con.

« Tu peux arrêter de draguer deux secondes ? », a claironné le susnommé en s’encadrant dans l’embrasure. « Sans blague, une douche vite fait, ça me tente grave.

– Vas-y. Je te filerai pas mon peignoir devant Béatrice, mais tu trouveras des serviettes propres dans la salle de bains.

– À toute. Faites pas de bêtises. »

 

 

Nous n’en avons pas fait. Il nous en a pourtant laissé le temps. Quand il est redescendu, il était méconnaissable. Jamais je lui avais vu un air aussi stupide.

« Mais dis donc, t’as changé de fringues. T’avais tout prévu, ma parole ! »

C’est alors que j’ai remarqué son sac à dos. Mais j’ai aussitôt reporté mon attention sur son visage hagard.

« T’as pas eu assez d’eau chaude ?

– Si si, nickel. »

Il s’était assis sur un fauteuil, face au canapé où Béatrice et moi nous étions installés, tous deux amusés par cette symétrie sans conséquence.

« Ça va pas du tout. Je me suis permis... »

Il a pris d’une main tremblante la tasse de café que je lui tendais.

« Je suis allé voir ta chambre froide. Ce choc ! Bon, d’accord, je sortais du bain, mais quand même. La température a encore baissé depuis l’autre jour. Baissé de chez baisser. Il doit faire moins dix là-dedans. Tu trouves pas ça dingue ? En plus... »

Il tremblait vraiment. J’en étais navré pour lui.

« Ta chambre est juste à côté. La cloison est mince. Tu sens pas le froid ? Et, euh... »

Il a baissé la voix. Zut ! À tous les coups il avait entendu des bruits lui aussi. Mais non, il voulait seulement ménager mon éventuelle susceptibilité quant à ma prétendue avarice.

« T’avais pas parlé de chauffer pour voir ?

– Le plombier va venir cette semaine. »

Il a bu son café d’un trait.

« Écoute, depuis le week-end dernier j’ai cherché sur Internet. J’ai rien trouvé qui ressemble à ton truc. Je me suis juste fait foutre de ma gueule. Sur des forums, tu vois. Tu devrais... Je sais pas moi...

– Il m’en a parlé, est intervenue Béatrice, c’est vrai que c’est...

– Ça vous... ça te dirait de jeter un œil ?

– Je remonte pas », a dit Jeff. « Je vous attends là.

– Refais-toi un café. Tu sais comment ça marche ?

– Je vais trouver, t’inquiète. »

On aurait pu monter de front, mais je suis passé le premier. Arrivée devant la porte, Béatrice a éclaté de rire. C’était tellement inattendu que j’en ai eu le vertige.

« C’est ça, ta chambre ? Mais c’est pas une chambre ! »

Quand elle riait, ses joues creuses se creusaient de fossettes, et du coup paraissaient plus rondes. Mais surtout j’ai découvert la profondeur de son regard. Cette femme m’aurait vite envoûté. J’ai dû détourner les yeux.

« Une chambre, ça s’ouvre pas vers l’extérieur. Ta chambre, c’est un placard ! Je peux ?

– Je t’en prie. L’interrupteur est à gauche. »

J’ai reculé, elle a ouvert la porte, allumé. Le froid s’est rué dans le couloir.

« Tu vois, en plus y a pas de fenêtre. »

Elle allait ajouter quelque chose, quand l’air a vibré d’un hurlement sauvage suivi d’un bruit de meubles renversés.

 

(À suivre.)

Accès direct aux épisodes :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

13

Publié dans Le Pays profond

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Ghislaine 30/04/2019 15:43

Brrr...

SDB 29/04/2019 17:03

J'avoue que je commence à frissonner !
"chaussures impérialistes" !!! :)

Louis Racine 29/04/2019 22:54

Merci de marcher !