Le Pays profond, 11

Publié le par Louis Racine

Le Pays profond, 11

 

En remboursant Marie, j’avais été frappé par la modicité de ses dépenses. Quand j’ai vu et surtout goûté ce qu’elle avait préparé pour ce prix, je me suis jugé le plus heureux des hommes. Je n’étais certes pas difficile, j’aimais à peu près tout, mais j’avais mes préférences, et elle avait visé juste dans ses choix, n’ayant reçu aucune consigne précise de ma part et n’ayant pu se guider que sur le contenu de mes placards et de mon frigo – maigre échantillonnage !

Là où elle avait eu le plus de flair, c’est dans l’usage et le dosage des épices. Je l’ai bénie d’avoir su reproduire en moi des sensations oubliées et jamais retrouvées depuis mon enfance. Ça se confirmait : j’avais embauché une fée.

Je me régalais, tout en réfléchissant aux enseignements de cette journée. Côté boulot, j’entrevoyais un semblant d’explication aux agissements contradictoires du boss. Me confier le dossier R… avait été une façon de me tester, mais pour éprouver ma docilité et ma loyauté. Lui aussi, comme Samantha, il m’avait cru affranchi, impossible à leurrer. Il avait voulu s’assurer qu’il pouvait compter sur moi en toutes circonstances, que je lui resterais dévoué quoi qu’il arrive. Oui, ça se tenait.

Quant à l’hypothèse de Jeff concernant la chambre froide, je ne savais qu’en penser. C’est en vain que j’étais retourné examiner le mur. Si une ancienne fenêtre avait été obstruée, le crépi de la façade n’en laissait rien paraître, pas plus que l’enduit intérieur. Cependant l’idée d’en créer une me séduisait à chaque minute davantage et, vers dix heures, alors que je m’étais promis de me coucher tôt pour récupérer de tant d’épreuves, j’ai commencé à chercher sur Internet les adresses d’artisans idoines.

J’espérais que Jeff ne m’en voudrait pas trop de ne pas avoir attendu qu’il aille mieux, d’avoir eu envie de régler le problème avant mon départ en vacances. J’ai regardé les prix des fenêtres, ça n’était pas donné, même sans aller chercher le haut de gamme avec double vitrage et autres fantaisies luxueuses. J’espérais que Jeff serait rétabli à temps pour la pose, dans notre intérêt à tous les deux.

Si je m’étais écouté, j’aurais défoncé moi-même mon mur. Je veux dire que j’aurais fait le premier trou. Ça ne devait pas être si difficile. Un bon coup de masse, ne fût-ce que pour voir le résultat. Je ne possédais rien d’approchant, alors j’ai consulté des sites d’outillage. Certains livraient, gratuitement même – à partir d’un certain montant. En naviguant, je suis tombé sur toutes sortes d’autres articles, plus ou moins en rapport avec mes recherches, mais je surfais aussi sur la douce sensation de bien-être que m’avait procurée mon dîner, en plus de ça je m’étais servi en guise de digestif un whisky que je dégustais goutte à goutte, et c’est comme ça que j’ai repéré un truc sensationnel.

Ça s’adressait plutôt aux chasseurs. C’étaient des lunettes à infrarouges pour voir la nuit. Idéal quand je monterais la garde dans la chambre froide. Enfin, peut-être pas. J’avais déjà des lunettes. Avec un peu de chance le bazar pouvait se porter par-dessus, mais il aurait fallu pouvoir essayer. Je regrettais de ne pas avoir persévéré avec les lentilles. Dommage. J’étais quand même tenté. J’ai failli cliquer, et au dernier moment je me suis retenu. J’ai éteint l’ordi et fini mon verre. Il était onze heures et demie.

J’avais besoin de me reposer, indiscutablement, mais il me restait une chose à faire pour bien dormir. J’avais hérité d’une lointaine parente ethnologue un magnétophone à bandes Uher à quatre vitesses, dont une très lente. Je l’ai extrait du carton où je l’avais enfoui avant le déménagement, puis je suis parti à la recherche du micro, qui bien sûr était rangé dans un tout autre endroit. Je l’ai enfin trouvé, j’ai fait des essais, décidé quelle piste de quelle bande sacrifier. Puis j’ai installé le tout dans la chambre froide et, juste avant d’aller me coucher, j’ai déclenché l’enregistrement.

La nuit a été calme, à part un drôle de rêve, dont je ne me souvenais que partiellement au réveil. Jeff était en train de mourir, et en même temps sur le point d’accoucher. Enceint, oui. Ça me paraissait un peu bizarre, mais j’étais bien obligé d’admettre la chose, surtout que c’était moi qui devais lui servir de sage-femme. De sage-homme, disait-il. Je le détrompais en lui donnant les explications nécessaires. Voilà tout ce que je me rappelais. Le reste m’échappait. Impossible de dire si Jeff mourait effectivement, si l’enfant naissait, encore moins à quoi il ressemblait. C’étaient plutôt des bribes, une idée de rêve qu’un rêve.

Dès mon réveil, je suis allé relever mes filets. Le magnétophone s’était arrêté de lui-même à la fin de la bande. Il était glacé. J’ai même craint qu’il n’ait souffert de l’épreuve. Mais non, il fonctionnait normalement. J’ai rembobiné en guettant tout événement sonore. Rien. J’ai mis le volume au maximum, repassé l’enregistrement dans le bon sens mais à vitesse accélérée. Toujours rien. J’étais déçu, évidemment, mais décidé à renouveler l’expérience. Comme à ne pas arriver en retard au boulot. Sous la douche, puis en buvant mon café, je me disais pour me consoler que, si le test s’était révélé positif, je n’aurais pas eu le temps d’exploiter ma récolte avant de partir et que ça m’aurait gâché ma journée. Ou que peut-être j’aurais été bouleversé au point de ne pas pouvoir aller bosser. Quelques vagues réminiscences d’un rêve idiot suffisaient à me troubler ; qu’en aurait-il été de traces concrètes ? Cette pensée m’a ragaillardi, comme aussi la perspective de revoir Marie le soir même, et j’ai quitté la maison de bonne humeur.

 

 

Cependant, à mesure que je me rapprochais de mon lieu de travail, l’angoisse recommençait à m’étreindre, et quand la rame du RER est enfin arrivée à destination j’en ai jailli comme si je n’eusse pu y rester une seconde de plus. Après, heureusement, j’avais un peu de marche, rien de tel pour me remettre en forme, mais en arrivant devant l’immeuble et en voyant la petite troupe agglutinée dans le hall – Germain n’était pas du nombre – j’ai décidé de m’épargner l’ascenseur et, saluant de loin mes collègues tout en infléchissant ma trajectoire vers le bureau des livraisons j’ai discrètement pris l’escalier de service.

La première personne à qui j’ai parlé depuis mon réveil a été Samantha.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es tout essoufflé.

– Et toi, qu’est-ce que tu fais au seizième ?

– On a un problème avec les Polonais.

– Bonne chance.

– Il paraît que tu vas cornaquer le fils du boss.

– Les nouvelles vont vite.

– En fait on s’est complètement gourés, le patron t’a à la bonne.

– Je ne te voyais pas employer des expressions aussi vieillottes. À part ça, si tu connaissais le fiston, tu changerais peut-être d’avis. »

Elle a hésité un instant.

« Encore désolée pour hier soir.

– T’inquiète, j’ai vidé tout seul ma bouteille de whisky en matant des vidéos de cul. »

Elle a reculé d’un pas, horrifiée. J’ai voulu lui caresser l’épaule d’un geste rassurant, mais elle a reculé encore.

« Allons, Samantha, pour une fois que je plaisante ! »

De fait, j’avais l’habitude de garder pour moi les répliques qui me passaient par la tête. Il faut croire que ce matin-là je n’étais pas dans mon état normal.

Mon bureau m’a paru aussi inhospitalier que possible, les marques personnelles que j’y avais introduites, des preuves de mon aliénation. Je n’étais pas le prisonnier qui cherche pathétiquement à rester en lien avec le monde extérieur, je redoublais mon enfermement volontaire d’une claustration mentale.

Un gros boulot m’attendait, vu tout ce que j’avais laissé de côté pour me consacrer au dossier R..., et ce que je récupérais du fait des congés et des effectifs réduits. Moi, dans un placard ? Il fallait vraiment que mes collègues soient stupides ou malintentionnés pour croire une telle absurdité. Ça m’étonnait de Samantha, surtout si elle me prêtait un peu de clairvoyance : elle aurait au moins pu douter de la sienne. Mais bon, j’avais de quoi me changer les idées, je m’y suis mis sans plus attendre, après avoir toutefois demandé à la réception de l’étage de m’avertir quand Germain se pointerait et de me l’envoyer.

Il était censé commencer lui aussi à neuf heures moins le quart. À dix heures moins vingt il n’était toujours pas là. Moi, j’avais déjà bouclé deux synthèses, galvanisé par le sentiment de mon efficacité. J’allais éplucher les mails transférés quand Germain est entré sans frapper. Machinalement, j’ai serré la main qu’il me tendait par-dessus l’écran de mon ordinateur.

« Je vois, ai-je dit en m’efforçant de sourire, on arrive à moins le quart, on s’est juste trompé d’heure. »

Lui aussi souriait, mais sans la moindre aménité. Il semblait attendre que je me rende compte à quel point j’étais une merde.

« Vous êtes venu avec votre père ? »

J’assumais sans ciller cette allusion à la désinvolture du boss. Il arrivait rarement avant neuf heures et demie.

De son autre main, il a brandi un casque.

« Votre patron fait ce qu’il veut. J’ai dû prendre de l’essence. Alors, vous avez quoi d’intéressant à me proposer ? »

J’avais bien sûr réfléchi à la question, sans résultat. Lui trouver une occupation, ça n’était déjà pas facile, mais en plus, intéressante...

« Les choses deviennent intéressantes quand on s’y intéresse.

– Justement, proposez.

– Bon, on va commencer par faire le tour de la maison. »

Ça m’a pris un temps précieux, mais ça n’était pas sans avantages. Ça ferait taire les rumeurs concernant mon éventuelle disgrâce et mon éviction prochaine. Si le patron avait eu le projet de me virer, il ne se serait pas exposé à l’incompréhension de ses subordonnés par une conduite aussi paradoxale. En revanche, la jalousie que pouvait éveiller ma faveur ne me procurait aucune jouissance, pas plus que la compassion que pouvait m’attirer le comportement de Germain. Mieux valait d’ailleurs ne pas trop creuser. Le fils avait raison : son père faisait ce qu’il voulait. Devant cette grande vérité, mes certitudes paraissaient des plus fragiles. Peut-être bien que j’étais en train de passer aux yeux de tous pour un nigaud et que, plutôt que d’une incompréhension dont mon boss n’avait rien à cirer, ma mise à l’écart, même injuste – et à plus forte raison si elle l’était – susciterait de la crainte, et renforcerait son pouvoir sinon son autorité. Pire, je me refusais le plaisir de faire des envieux, alors que mes collègues seraient ravis, eux-mêmes épargnés, de voir éliminer un type qu’ils n’avaient jamais vraiment aimé. Ces dernières années n’avaient guère développé ma foi dans la solidarité humaine. Heureusement qu’il y avait les Campistron, et Béatrice, et Jeff.

Je me suis soudain aperçu que Germain, planté devant moi, l’air goguenard, attendait que je m’extraie de mes réflexions.

« Vous dormez ! Vous avez encore fait la fête, hier soir, ou quoi ? »

C’est à la documentation que la lumière m’est venue. En guise d’occupation intéressante, j’ai chargé le môme de relier mes derniers dossiers. Il avait pu juger de l’utilité de la chose, et ce serait pour lui une bonne occasion de découvrir nos activités et leurs enjeux. Je me suis bien sûr gardé de lui communiquer les rapports les plus sensibles. Mais, puisque j’avais toute la confiance du boss, je ne lui ai pas donné que de la petite bière, et j’ai cru voir passer dans ses yeux une lueur de curiosité, voire de reconnaissance. Ça m’a encouragé à suggérer que nous déjeunions ensemble au self, ce dont j’avais jusqu’alors envisagé la perspective avec un certain dégoût. Il m’a remercié (il s’améliorait), mais il avait prévu de bouffer à l’extérieur avec des potes.

J’ai donc retrouvé Samantha, notre table, nos conversations superficielles ou, quand elles l’étaient moins, faussées par nos illusions, mais enfin ça faisait passer le temps et la tambouille, et je me sentais presque bien quand l’atmosphère a brusquement changé, comme si un drap invisible venait de se tendre au-dessus de nos têtes. Vingt-deux ! a chuchoté quelqu’un à la table voisine.

Le patron venait d’apparaître à l’entrée du self. Qu’il soit là pour déjeuner, impensable. Il cherchait quelqu’un des yeux. Il m’a aperçu, s’est approché, a salué Samantha et, l’air sévère, m’a demandé :

« Où est mon fils ? »

 

(À suivre.)

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