Le Pays profond, 12

Publié le par Louis Racine

Le Pays profond, 12

 

On n’entendait plus que le bruit des fourchettes délicatement reposées sur le bord des assiettes, y compris par ceux qui feignaient de n’avoir rien remarqué, et, venant du local technique (personne n’aurait appelé cela une cuisine), les échos d’une joyeuse conversation, qui elle aussi s’est interrompue, et une tête interrogative et toute noire a passé l’embrasure.

« Germain ? Il m’a dit qu’il préférait déjeuner dehors avec des amis.

– Je pourrais vous parler une minute ? »

Même pas Mais d’abord finissez votre repas, rien. Je me suis levé et, franchissant un beau parterre d’hypocrites, j’ai suivi mon chef, qui déjà atteignait le hall. Dès que je l’y ai rejoint, les conversations ont repris dans mon dos, sur un mode feutré qui pouvait donner la gerbe, comme la suspension d’une DS d’autrefois. Mais ce n’était pas le moment de penser à mon oncle René, le patron attaquait bille en tête :

« Déjeuner avec le personnel aurait été pour Germain une excellente manière de s’intégrer, vous ne croyez pas ?

– Ce n’est pas ma faute s’il avait d’autres projets.

– Ce n’est pas non plus parce qu’il est mon fils qu’il peut faire ici ce qu’il veut. Quand je vous ai dit que vous aviez toute ma confiance, je pesais mes mots. J’ai placé ce garçon sous votre responsabilité. Je vous rappelle qu’il est mineur. J’attendais de vous que vous l’aidiez à mûrir. Or j’ai appris... »

Il m’a fait signe d’attendre qu’il ait fini pour répondre.

« J’ai appris qu’il était en retard d’une heure ce matin. Vous lui avez remonté les bretelles, j’espère ?

– Il m’a expliqué qu’il avait dû prendre de l’essence.

– Et ça vous a paru une excuse valable ! Vous vous en serviriez pour vous-même ? Vous penseriez quoi d’un supérieur qui se montrerait aussi faible avec vous ? Vous, un modèle de rigueur et d’exactitude ! J’ai lu votre rapport, il est parfait. Le problème, c’est votre comportement à l’égard des jeunes gens. Mon ami Campistron ne dirait pas le contraire. Je l’ai eu au téléphone tout à l’heure. Il s’est plaint de vous. Il paraît que vous avez fait des propositions indécentes à sa fille. »

L’onde de chaleur qui avait fait mine de m’envahir à l’évocation de mon rapport a reflué d’un coup et une main de fer m’a empoigné les couilles.

« Je ne comprends pas. J’emploie Marie comme femme de ménage avec l’accord de ses parents. Je ne vois pas ce qu’il y a d’indécent là-dedans.

– Hier soir, alors qu’elle s’apprêtait à rentrer chez elle, vous avez cherché à la retenir en l’invitant à boire un verre. C’est une gamine, elle aussi, vous l’aviez oublié ?

– C’était pour la remercier. Et je n’ai pas parlé d’alcool.

– Contentez-vous de la payer. Et si vraiment vous êtes satisfait de ses services au point de vouloir lui marquer une gratitude particulière, attendez la fin de son contrat. Bon... »

Il m’a tendu la main, avec un sourire aussi lumineux qu’inattendu.

« Ça me gêne de voir un homme de votre compétence démuni devant des gamins. Vous n’avez pas d’enfants, ceci explique cela. Ne vous laissez pas faire. Ce que vous éprouvez en ce moment, c’est ce que les jeunes devraient éprouver devant vous. N’inversez pas les rôles. Gardez vos distances. Protégez-vous. Allez, retournez manger, vous réchaufferez votre andouillette, le micro-ondes n’est pas fait pour les chiens. »

Son sourire s’est encore élargi, ses yeux s’embuaient de gaieté. Il a tourné les talons et s’est dirigé vers l’ascenseur.

 

 

Retraverser la salle promettait d’être un fameux supplice, mais je me suis mis en mode avion. Samantha levait vers moi des yeux inquiets. Tout à coup, je ne sais comment, ça m’a réjoui. Et c’est d’une voix claire et détendue que j’ai assouvi sa curiosité, sans prendre la peine de constater sur nos voisins les effets de cette soudaine bonne humeur.

« Je suis mandaté par le patron pour serrer la vis à son môme. Si je puis me permettre, on a les gamins qu’on mérite. Je ne vais pas pouvoir réussir en trois semaines là où il a échoué en dix-sept ans. Il perd les pédales, c’est clair. On voit qu’il est affecté par son divorce. Lequel affecte aussi le môme et sa relation avec son vieux. Et avec le monde entier. »

Mon allégresse était toute de surface, je m’en rendais compte, les éléments les plus désagréables du sermon patronal ressurgissaient violemment à mon esprit, mais j’ai gardé mon masque, le masque de la décontraction, appréciez l’oxymore, en mangeant mon andouillette froide, ce qui m’a bien sûr ramené à mes problèmes domestiques. J’y réfléchirais plus tard, pour l’instant mâchonner ces fragments d’étui à merde me procurait un certain plaisir, je savourais ma faculté de donner le change, et ça m’a aidé à tenir jusqu’à la fin de la pause repas, café compris, pris bien sûr avec Samantha, que j’ai même consolée. La pauvre, elle avait encore filé un collant.

 

 

Arrivé devant Ferdinand, le réceptionniste de l’étage, j’ai reproduit le sourire du patron pour lui reprocher de ne pas m’avoir prévenu le matin de l’arrivée de son fils, comme je le lui avais demandé. Il a répondu qu’il ne l’avait pas vu, probablement parce qu’il était absent à ce moment-là.

« Attendez, votre job ne consiste pas justement à ne JAMAIS quitter votre poste, quoi qu’il arrive ? Ou, au pire, à veiller à ce qu’il y ait TOUJOURS quelqu’un pour accueillir les visiteurs ? Si vous devez absolument aller au petit coin, si vous n’êtes pas capable de prendre vos précautions avant, faites-vous au moins remplacer. »

Et cela sans cesser d’arborer un sourire éclatant. Le résultat a dépassé mes espérances. Le réceptionniste s’est confondu en bredouillements, la tête baissée vers le clavier de son ordinateur comme un joueur de scrabble mal servi – ou comme s’il y déchiffrait sa condamnation.

Je lui ai renouvelé ma consigne du matin, et, en le quittant, je lui ai lancé, décidé à être odieux jusqu’au bout :

« Votre contrat, c’est un CDD, n’est-ce pas ? »

J’ai regagné mon bureau. Je n’avais pas honte, pas encore, si quelque chose dans mes propres paroles me troublait c’était cette nouvelle réapparition de l’oncle René, l’homme à la DS. Une ID, en fait, signe suffisant de réussite pour cet homme habile et charmant et amoureux des belles mécaniques mais qui détestait qu’on soit malade en voiture (fût-ce en ID) et qu’on réclame un arrêt pipi. Il fallait prendre ses précautions avant.

J’étais à peine assis que le téléphone a sonné. C’était Ferdinand.

« Monsieur Germain vient d’arriver.

– Merci, monsieur Ferdinand. »

J’ai regardé ma montre. Treize heures quatorze. Une minute d’avance. Incroyable. Germain est entré, après avoir toqué à la vitre. Incroyable !

« Vous regardez votre montre. Eh ! »

Il a eu exactement le même mouvement que l’autre soir sur ma terrasse, cette rotation épanouie d’artiste de cirque à la fin de son numéro. Mais, comme par ailleurs il jouait le jeu, ce dont je m’attribuais autant qu’à lui le mérite, je lui ai pardonné.

« Bien déjeuné, monsieur Germain ? »

Il a froncé les sourcils.

« Le réceptionniste vous appelle comme ça.

– Trop mignon. Bon, c’est quoi le plan pour staprem ? »

Trop tard, il avait vu mon embarras.

« Oh non ! me dites pas que vous allez nous refaire une impro de mouise !

– Vous avez lu les documents que je vous ai confiés ?

– Grave. La reliure m’a pris dix minutes, après j’ai eu tout le temps de me prendre la tête à essayer de comprendre quelque chose à votre prose. Vous êtes payé combien pour cette daube ? Vous embêtez pas, je demanderai à mon daron.

– Ça avait pourtant l’air de vous intéresser.

– De base, vaguement. Mais c’est toujours pareil, en fait. Ça apporte rien. C’est de la branlette.

– Germain ?

– Oui ?

– Asseyez-vous, j’ai à vous parler. »

Dans le genre impro de mouise, il allait être servi.

J’avais très nettement conscience de franchir une limite. J’étais débordé de boulot, sans personne pour me seconder, surtout pas ce greluchon, sauf à le former le jour et à bosser la nuit pour rattraper le temps perdu. Cette pensée en a convoqué une autre. Je ne m’ouvrais jamais de mes difficultés professionnelles, sinon parfois à Samantha, je cultivais mon personnage de sous-cadre discret mais efficace, et de fait je n’avais pas mon pareil pour abattre une grande quantité de taf tout en gardant un peu de temps pour aller faire mon coq dans les étages. Mais le patron, lui, était en mesure de prendre celle de mon engagement, de sorte que m’imposer son fils par surcroît était soit un hommage à mon efficacité, soit un truc pour m’enfoncer. Bref, j’avais tout intérêt à redoubler de prudence. Je ne pouvais pourtant pas laisser courir des inepties sur mon compte.

Germain s’était assis et tripotait son smartphone en attendant la suite. Cette vision m’a ôté mes derniers scrupules. Dans un tel asile d’aliénés, la seule issue vers la lumière était la franchise. Il y allait de mon honneur et surtout de ma santé mentale.

Alors je lui ai parlé de Marie. Calmement, posément. Lui qui la connaissait si bien, ne pouvait-il m’éclairer sur les raisons d’un malentendu navrant et me conseiller sur la manière d’y mettre fin ? Je ne lui demandais évidemment pas d’intercéder ni même de se renseigner auprès de son ancienne copine, j’en appelais seulement à son expertise et à son jugement.

Quand j’ai eu terminé, il m’a regardé un moment sans rien dire, l’air soucieux. Je préférais ça à toute autre expression. En particulier, s’il avait montré le moindre amusement, je ne sais pas comment je l’aurais supporté – même dans le cas où il aurait voulu me rassurer en minimisant l’affaire ou en la prenant à la blague.

Enfin il a ouvert la bouche :  

« Il faut que vous n’ayez pas grand chose à foutre et que vous vous sentiez drôlement seul pour aller me raconter votre vie. Vous avez pas d’amis ? De copine ? De copain ? Parce que vous pourriez être homo, ça me gênerait pas.

– La question n’est pas là. Je n’ai jamais envisagé que des relations parfaitement normales avec Marie. Je ne comprends pas comment elle a pu me prêter des intentions d’un autre ordre. À moins que ce ne soit son père qui se soit fait des idées.

– Je sais pas, moi, c’est peut-être la façon dont vous la regardez.

– Elle vous en a parlé ?

– C’est pas nécessaire.

– Elle se trompe. Vous vous trompez tous.

– Si vous le dites. »

La moutarde me montait au nez.

« Bon, le mieux, je crois, c’est qu’elle ne vienne plus.

– C’est ça. Le maître a des états d’âme, alors il vire la petite bonne innocente. Vous avez pas peur d’affronter papa Campistron.

– S’il me soupçonne, il sera content d’arracher sa fille à son bourreau.

– Son bourreau, carrément ? Vous êtes flippant.

– Façon de parler.

– Il vous poursuivra pour rupture de contrat.

– Nous n’avons rien signé.

– Pas besoin des tribunaux pour avoir affaire à lui. Et maintenant donnez-moi du travail, avant que je me plaigne à mon père. »

 

(À suivre.)

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Commenter cet article

Clara 16/06/2019 13:58

Et vous allez résoudre tout ça en un chapitre?

Louis Racine 16/06/2019 14:11

Patience !