Le Pays profond, 8

Publié le par Louis Racine

Le Pays profond, 8

 

Mon premier réflexe a été de tendre la main vers ma hache, posée en équilibre contre le guéridon. Je n’ai réussi qu’à la faire tomber, et dans mon empressement à la rattraper j’ai renversé le meuble lui-même avec tout ce qu’il supportait, y compris mon téléphone, mon principal auxiliaire, d’autant plus qu’il pouvait aussi me servir de lampe. En proie à une panique grandissante, j’ai jailli de mon fauteuil et, à quatre pattes, me suis mis à sa recherche en tâtonnant, pas tout à fait dans le noir, car un fin rai de lumière commençait de se dessiner au bas de la porte, preuve qu’elle n’était pas si jointive que je l’avais cru. D’abord blafard, ce trait gagnait peu à peu en épaisseur et en éclat, à mesure que mes yeux s’accoutumaient à l’obscurité. Mais il y avait autre chose, certainement. Fasciné, immobile à présent devant ce spectacle curieux, je regardais grandir ce rectangle d’une blancheur de plus en plus intense, de plus en plus aveuglante. Bientôt toute la cloison, puis toute la pièce n’a plus été qu’éblouissement, tandis que, proche et lointaine à la fois, résonnait à mes oreilles la rumeur. C’était bien la même ; il s’y mêlait pourtant une dimension nouvelle, quelque chose d’impératif. Et, fermant les yeux, concentrant sur elle toute mon attention, au mépris des battements obsédants de mon sang à mes oreilles, j’ai compris que ce que j’entendais, c’était un appel, lancé à une énorme distance par une voix humaine. Un appel désespéré. Écartant l’idée d’un leurre, d’un piège, tant ses accents étaient déchirants, j’ai tenté de répondre, de manifester ma présence et ma bonne volonté, mais en dépit de mes efforts aucun son ne franchissait le seuil de mes lèvres glacées, et pour finir tout ce que j’ai pu produire c’est un sanglot.

Je me suis retrouvé assis dans mon fauteuil. La pièce était éclairée et parfaitement en ordre. Aucune trace de ce qui de toute évidence avait été un rêve, à part les battements de mon cœur. Tout était exactement comme avant, à deux détails près : mon téléphone marquait une heure cinq – je m’étais donc endormi une poignée de minutes – et le thermomètre deux degrés au-dessous de zéro – la température avait un peu baissé. Quant à la rumeur, je n’en percevais plus rien.

Je suis resté ainsi un moment, me remettant de mes émotions, essayant de donner du sens à cette fantasmagorie et tendant – vainement – l’oreille. Mes doutes me sont revenus quant au bien-fondé de mon dispositif. J’allais m’y prendre autrement. La nuit suivante ; pour celle-ci, j’avais déjà donné. Soit je me contenterais de laisser dans la chambre froide de quoi enregistrer les événements sonores qui pourraient s’y produire, soit je retournerais y monter la garde dans le noir, mais muni à tout hasard d’une bonne lampe, et bien sûr de ma rassurante hache, pour laquelle je me bricolerais un harnais. Je ne jugeais toujours pas pertinent de démonter la targette. Je craignais – au diable la rationalité – que cela dérange mon ou ma partenaire (je ne sais quel autre terme employer). En attendant j’ai décidé de mettre fin à l’expérience. Mon assoupissement semblait indiquer que le sommeil avait encore des droits sur moi. Pas question pourtant de me mettre au lit. J’irais m’installer en bas, où je pourrais toujours dormir sur le canapé. Avec les volets baissés, je ne risquais plus d’intrusion dans mon intimité.

J’ai donc regagné le salon, et là, débarrassé de mes grotesques oripeaux, j’ai siroté tranquillement mon reste de café en laissant vagabonder mes pensées.

Elles ne cessaient d’aller et venir entre le jardin, la chambre froide et le fauteuil que j’avais redescendu et où je tâchais de rester indifférent à leur manège. Deux d’entre elles toutefois se sont imposées avec plus de force à mon esprit. Elles n’étaient d’ailleurs pas spécialement désagréables. Elles avaient pour objets l’extraordinaire réalisme de ma vision nocturne et cette faculté que je m’étais découverte, plongé dans le sommeil et l’obscurité, de contempler une lumière aussi éclatante. Des sensations auditives, olfactives, chromatiques, mes rêves m’en avaient offert d’inoubliables ; jamais je n’avais connu un tel éblouissement, même dans l’état de veille. Sauf peut-être...

Subitement, à la vision de la nuit s’est substitué un souvenir, mais fugace, papillonnant, ce caractère insaisissable contrastant avec sa persistance et sa vitalité – ou leur étant essentiellement lié. Toujours est-il que je savais maintenant à quoi renvoyait mon rêve, et ce qui le nourrissait.

Ça méritait bien un whisky. Mais j’ai décidé d’attendre que tout soit prêt.

Je me suis levé, plein d’énergie, et suis allé droit au débarras où j’avais entreposé mes cartons non ouverts encore, dont l’un contenait mon vieux projecteur super-8 et mes films.

Ce projecteur a une histoire, comme le reste de mon matériel de cinéma. Je vous la raconterai plus tard, j’ai hâte de revoir Barbara.

Je me dépêche. Avant peut-être de changer d’avis. La crainte – le pressentiment ? – d’être déçu. Il faut pourtant que je modère mon ardeur. Une fausse manœuvre serait regrettable. Je m’applique autant que possible, je tâche de maîtriser le tremblement de mes mains, de tout mon corps. Tant d’images surgissent à ma mémoire, tant de sensations, d’émotions, d’émotion.

Des années que je n’ai pas fait ces gestes. Je vérifie la propreté de la lampe, je démarre le moteur. Tout semble fonctionner comme il faut. Le chant de l’appareil me ramène brutalement à mon adolescence. Malgré mon époussetage, un toupet vaporeux s’élève de la machine, une légère odeur de brûlé se répand dans le salon. Rien de grave. Tout va bien. C’est même intéressant, ces épousailles entre l’arôme du whisky, plus fumé que tourbé, et ce parfum d’ambiance qui est celui du passé.

Ça y est. Je suis installé face au mur nu du salon. Une pensée encore me traverse l’esprit, je n’essaie pas de la retenir. Elle reviendra.

Pour l’instant je me sers un whisky, et je lance la projection. Quatre films super-8 montés bout à bout, j’en ai pour un petit quart d’heure.

Tout un monde ressurgit d’un coup devant mes yeux. Avec ce grain inimitable. Jamais aucun art de la représentation n’a produit cette magie. Parce qu’elle n’est pas le fruit d’une intention esthétique. Même les adeptes du flou n’approchent pas cette approximation opiniâtre. Le super-8 a promu l’imprécis au rang de merveille. La photographie – donc le cinéma – avaient l’obsession de la fidélité à l’œil humain. Le super-8 n’y déroge pas, mais s’adresse aux myopes.

Comme moi.

Il y a là peut-être une clé.

Plus tard.

Quoi ! je pleure déjà !

Le whisky ramollit la boule que j’ai dans la gorge. Des années que je n’avais pas vu ces images. Bien plus d’années encore que je les ai prises.

Ils sont là, les copains disparus. Négligés ? Mais alors ils m’ont négligé eux aussi. Non, nous suivions des chemins différents. Cela n’affaiblit en rien, cela revigore au contraire le souvenir de notre camaraderie et cette camaraderie elle-même. On en a fait des conneries. À qui pourrais-je les raconter ? Je n’ai pas de fils, pas même un neveu, un filleul à mettre en garde contre les dangers auxquels je me suis exposé, leur échappant par miracle.

Et, bien sûr, ces images ne montrent rien des moments les plus intenses, les plus importants. Elles les évoquent en feignant d’être intéressantes en soi. Certaines cependant le sont plus que d’autres, comme celles qui arrivent maintenant... Attention... la voilà !

C’est comme si mon sanglot l’avait fait entrer dans le champ.

Barbara ! Tu n’as pas changé ! Et moi, si loin désormais.

Quelques secondes à peine. Tant de plans inutiles avant, après, la caméra qui s’attarde sur des riens sans les transfigurer, j’enrage de ne pouvoir me l’arracher des mains. Comment ai-je pu ne pas m’intéresser exclusivement à celle dont en ce moment le souvenir m’obsède jusqu’à me déposséder de moi-même ?

Par timidité. Ou parce que je me faisais de plus beaux films en imagination.

Dans un instant elle va disparaître, encore et pour toujours, jusqu’à ce que je décide de m’infliger une nouvelle cure de frustration.

Sur les toutes dernières images où on la voit, elle est à califourchon sur les épaules de Frédéric. Comme elle était joyeuse ! Comme je le jalousais !

Je m’oblige à regarder le film jusqu’au bout, par cruauté envers moi-même. Plus rien ne pourra m’affoler comme le spectacle de ces jambes enserrant le cou de mon copain – ou m’en guérir.

Cette fille était un bonheur. Nous nous enivrions de sa présence. Autour de nous, c’était l’hiver, très blanc, aveuglément blanc, l’hiver d’Autrans, le royaume du ski de fond. Au café-boulangerie du village j’avais fait la connaissance du trio : Barbara, Frédéric, Jean-Pierre, dit Thibault. Trois transfuges de la colo voisine qui exaspéraient leurs moniteurs par leur comportement excentrique. Et moi qui avais encore moins de raisons de hanter ces platitudes, si peu sportif, bien content de me trouver de la compagnie. Les liens qui se nouent. Les bières, les blagues, les complicités. Barbara, brune solaire, son rire. Frédéric et Barbara. Si bien assortis. Leur amitié si lumineuse. Je le jalousais mais jamais je ne lui ai voulu le moindre mal. Aujourd’hui encore c’est pour moi une évidence : j’aimais ce garçon. Mais une onde de chaleur me submerge en même temps qu’une pince glacée me tord les tripes dès que je revois cette cavalière plaquant ses cuisses sur les oreilles de sa monture.

Au ronflement du projecteur se mêle maintenant le battement de l’amorce du film tournant dans le vide. Le rectangle lumineux sur le mur imite le décor de ma douleur. Elle se projette là en neige éternelle.

J’écoute un moment cette musique, puis je me lasse. J’éteins l’appareil. Je n’ai pas sommeil.

Cinq heures avant de partir bosser.

Je commence par me resservir un whisky.

S’i’ faut, comme dirait Samantha, dans dix minutes je ronflerai. Mieux vaut programmer tout de suite mon réveil. Je me rends compte alors que Béatrice a essayé de m’appeler trois fois. C’est vrai, mon téléphone était en mode « ne pas déranger ». Elle m’a aussi envoyé un SMS vers vingt heures. Comment va l’amant de la solitude ? plus des émojis à la con. Texte longuement maturé, le dernier appel remontant à dix-neuf heures, le premier à dix-sept. Je venais à peine de me coucher. Elle n’a pas laissé de message ? Si. Trois même. Ça concerne Jeff. Elle doit me parler d’un truc. La première fois, elle reste évasive. La deuxième, elle me dit que ça a un rapport avec la chambre froide. La troisième :

« Désolée, c’est pas pour te harceler, mais l’infirmière vient de m’appeler, il est très agité, il fait une fixette sur ta glacière, il paraît que pendant l’opération il a déliré là-dessus tout du long. Rappelle-moi. Je t’embrasse. »

Quelle opération ? Quelque chose a dû m’échapper.

Je ne vais pas rappeler Béatrice ni même l’hôpital à deux heures et demie du matin. Je n’ai plus qu’à attendre le jour, en picolant ou en roupillant, selon ce qui plaira au destin. Agité, Jeff ? Pas autant que moi. Je tourne en rond. Roupiller ou toupiller. Ainsi fonctionne « l’amant de la solitude ». S’i’ faut, c’est une citation, le titre d’un best-seller ou d’une chanson à la mode. Toutes sortes de pensées se télescopent dans mon crâne. Ça va de Et si je me mettais à écrire, moi qui n’y connais rien ? N’ai-je pas acheté cette maison et choisi cette solitude avec ce projet inconscient ? à Je vais être crevé demain, or c’est justement le jour où je dois boucler le dossier R... en passant par Qu’est-ce qui a bien pu impressionner Jeff à ce point ? etc. etc.

C’est peut-être aussi parce que je veux éviter la suite de l’histoire de Barbara.

Un troisième whisky ? Belle descente, vraiment.

C’était quoi déjà cette idée qui m’était venue tout à l’heure ? Ah oui : visionner le film dans la chambre froide. Le fameux mur du fond. Parfait, parfait. Le problème...

Rasade.

Le problème c’est le bruit de l’appareil. La rumeur, quoique assourdissante pour peu qu’on y prête attention – autant qu’aveuglante la neige d’Autrans –, en sera couverte.

Ouais, mauvaise idée.

Je décide de m’écouter quelques Brassens.

Mais où sont... ?

Intermèdes de somnolence.

Sur le coup de cinq heures, long fou-rire : écrire, moi ?

Quand sonne le réveil, je réalise que je ne suis jamais allé bosser dans un état pareil. Vite, je me prépare, je range comme je peux, par égard pour Marie, dont c’est le premier jour, et allons-y Alonzo !

 

(À suivre.)

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Commenter cet article

sdb 19/05/2019 17:52

Il y a cette phrase : "Aujourd’hui encore c’est pour moi une évidence : j’aimais ce garçon." qui tombe quand on ne s'y attend pas. C'est fait exprès ?
Parce que le focus est sur Barbara ?
J'aime toujours autant.

Louis Racine 19/05/2019 20:33

C'est voulu, mais je cherchais moins à produire un effet qu'à souligner chez le personnage un fort désir d'aimer. Merci... d'aimer.