Le Pays profond, 7

Publié le par Louis Racine

Le Pays profond, 7

 

On s’est précipités en bas. J’ai quand même pris soin de refermer la porte du placard. En arrivant dans la cuisine, j’ai trouvé Béatrice penchée sur Jeff le dos au sol et inanimé.

Je n’avais pas souvent vécu ce genre de situation, mais chaque fois je m’étais promis de me former en soins d’urgence, et j’avais oublié. Béatrice, elle (je l’aurais parié), avait son brevet de secourisme. Je l’ai regardée opérer, non sans lui proposer mon aide. Apparemment elle s’en passait, très à l’aise, accompagnant même de commentaires ses gestes méthodiques et précis, reconstituant la chaîne des causes et des effets.

En manipulant la machine à café, Jeff s’était pris en plein visage un jet de vapeur brûlante. Il avait bondi en arrière d’un mouvement réflexe et, déséquilibré par une chaise, avait heurté de la tête le rebord de l’évier. On pouvait craindre une fracture du crâne. Mais au moins il était vivant.

Pendant que Béatrice lui tamponnait le visage pour atténuer la brûlure, j’ai appelé les secours. Ils ont tardé à venir, me laissant le temps de mesurer à quel point je m’étais trompé sur la jeune femme. Je le lui ai d’ailleurs avoué, mais – à ma grande surprise – en jouant sur les mots.

« Tu fais de l’escalade ?

– Comment tu le sais ?

– À la façon dont tu grimpes dans mon estime.

– Jeff a raison, t’es un sale dragueur. »

J’aurais pu répondre qu’un type qui ne savait pas se préparer un expresso sans finir aux urgences n’était pas forcément des plus fiables, et que c’était du reste qu’elle fût sa copine qui m’avait fait méconnaître les qualités de mon interlocutrice, mais je me suis retenu. Elle, non.

« Il dit que tu préfères les adolescentes. J’en déduis que tu me prends pour une gamine.

– Ce mythe me colle à la peau. Il faudra qu’un jour on parle sérieusement. Je ne sais pas pourquoi, mais tu m’inspires confiance. Alors que je te connais à peine. Vous vous êtes rencontrés comment, toi et Jeff ?

– On a des amis communs. Ceux avec qui je fais de l’escalade. »

Assis dans la cuisine, nous gardions les yeux sur le blessé, que Béatrice avait jugé plus prudent de ne pas déplacer. Elle l’avait seulement tourné sur le côté. Il était toujours inconscient.

J’ai rappelé les secours, et me suis pris un sermon. Ils étaient en route. Les gens qui s’affolaient comme moi ne servaient qu’à encombrer le standard et à gêner l’action des sauveteurs.

J’ai reposé mon portable. Béatrice m’a touché l’avant-bras, du bout de ses longs doigts maigres. Je me suis senti parcouru par un bienfaisant frisson. Un peu comme si mes poumons s’étaient brusquement défripés. Comme si j’avais été constitué de deux pellicules collées l’une à l’autre et qui, soudain séparées, se seraient mises à onduler librement et harmonieusement.

Alors je lui ai parlé de la chambre froide. Enfin, de mon placard. J’ai résumé l’affaire en quelques phrases efficaces, surpris par ma propre éloquence, et j’en suis venu à ce bruit difficile à définir mais impossible à ignorer – et à mes investigations de la nuit.

« Le bain m’a réchauffé, détendu surtout, voilà pourquoi j’ai si bien dormi. Quand même, avant de me coucher, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller voir dehors. »

J’ai marqué une pause.

« Sans résultat. »

Elle continuait de regarder notre copain, toujours branchée sur moi cependant.

« La seule chose à faire, a-t-elle conclu en le désignant du menton, c’est de suivre son conseil et de percer ce mur. »

Ainsi, il lui avait tout raconté.

« J’ai un pote architecte, un mec super par ailleurs (elle avait le don de me rendre jaloux), ton histoire l’intéressera sûrement.

– Je n’ai pas les moyens de me payer un architecte.

– Jeff m’avait dit aussi que tu étais avare.

– Si je l’étais, je n’aurais pas acheté une aussi grande maison.

– Pour rien, paraît-il.

– Mais l’entretien ?

– Ce dont on parle en fait partie.

– Je peux continuer à vivre comme ça.

– Tu es sûr ? »

Elle n’allait pas s’y mettre elle aussi, comme Samantha.

« Si j’étais avare, je ne donnerais pas deux cent cinquante euros à la fille des voisins pour deux heures de ménage.

– Tu as une étrange façon de présenter les choses. Deux heures par jour, je suppose. Pendant combien de temps ? Trois semaines ? Ça reste largement en-dessous du tarif ! »

Elle était plus amusée qu’indignée. Les fossettes étaient d’ailleurs réapparues.

Le bruit grandissant d’une sirène a interrompu notre conversation.

 

 

Jeff est parti en ambulance. Béatrice et lui étant venus dans sa voiture à elle, garée non loin de chez moi à l’entrée de la forêt, elle a suivi. Je suis resté sur place à attendre des nouvelles tout en renseignant les voisins. Je commençais à comprendre que c’en était bel et bien fini de ma tranquillité. Que cette pensée me chagrine plus que le sort du malheureux Jeff ajoutait encore à mon amertume. J’entendais déjà les commentaires spirituels de Campistron (Donc, en venant chez vous, on prend le risque de ressortir ou congelé ou cramé), les chuchotements dans mon dos à la supérette, les quolibets de Germain et de sa bande. Pour compenser tout cela, je ne pouvais guère en appeler qu’au charme aussi persistant qu’inattendu de Béatrice. Même la perspective de revoir Marie avait perdu de son attrait. J’évitais de penser à elle, car à chaque fois cela me ramenait à mes inquiétudes concernant les suites de la vidéo. Tout adorable qu’il était, rien ne garantissait que Campistron n’en parlerait pas à mon patron, ni ne ferait jamais allusion à la manière dont j’employais certaines de mes soirées. Il y serait forcément amené par des questions naturelles et plus ou moins innocentes (Alors, que pensez-vous de votre nouveau voisin ?), auxquelles il ne pourrait sans doute pas apporter de réponses évasives ou incomplètes sans éveiller les soupçons.

Il n’y avait qu’une semaine que j’avais emménagé, et l’idée commençait d’éclore en moi de revendre, avec les inconvénients que cela entraînerait, financiers notamment. On aurait tort toutefois de croire que le mystère de la chambre froide m’influençait dans ce sens. En réalité, c’est ce qui me donnait le désir le plus vif de rester. Et, une fois rentré chez moi, après avoir passé une bonne heure dans la rue à papoter avec les curieux du voisinage auxquels s’ajoutaient quelques promeneurs, j’ai été frappé par cette évidence : la résolution de l’énigme était comme une mission à laquelle je ne pouvais me dérober.

J’étais debout devant le miroir de l’entrée, les mains dans les poches de mon peignoir, les pieds dans mes babouches – je n’avais pas changé de tenue depuis mon lever –, et c’est dans cette attitude que j’ai conçu mon projet, face à l’image d’un homme dans la force de l’âge, en pleine possession de ses moyens intellectuels et physiques, et qui peut-être venait de rencontrer la femme de sa vie.

Non, ça, c’était trop. La petite amie de Jeff. Il cachait bien son jeu. La nouvelle, en plus. Pour ce que je me souvenais de l’ancienne. Je me rendais compte que j’ignorais beaucoup de choses de mes copains. Je ne m’intéressais pas à eux, en fait. Et je n’aimais guère qu’on s’intéresse à moi.

Tu es sûr ?

Mieux valait me concentrer sur mon projet.

 

 

Ça m’a tenu toute la journée, d’abord en me distrayant de mes angoisses, puis après le coup de fil de Béatrice, vers deux heures, m’informant que Jeff était hors de danger. Pas de fracture, de simples contusions.

« Il a la tête dure, notre copain. »

Je m’en suis félicité avec elle. Ce n’était pas le moment de lui demander s’ils étaient amants. J’ai usé de plus de tact.

« Tu as passé tout ce temps là-bas ?

– Tu es jaloux ? »

Vive le tact.

Ainsi tranquillisé, en partie du moins, j’ai décidé de tenter l’expérience le soir même.

J’avais intérêt à prendre de l’avance côté sommeil. Or je dormirais mieux une fois prêt. Aussi me suis-je dépêché de préparer mon équipement, y compris ma bouteille thermos, que je n’aurais plus qu’à remplir de café fort.

Je me suis couché un peu avant seize heures. J’avais mis mon téléphone en mode « ne pas déranger » et réglé la sonnerie sur vingt-deux heures trente. J’avais également fermé tous mes volets, si bien qu’on aurait pu me croire absent, ma voiture étant à l’abri des regards, dans son garage. J’avais bon espoir que Germain et ses comparses boudent ma terrasse un dimanche soir, même hors période scolaire. S’ils faisaient mine de s’y installer, j’étais fermement résolu à appeler les flics pour leur signaler cette intrusion dans une propriété privée.

Une gorgée de whisky en guise de night cap, et au lit !

 

 

Quand je me suis réveillé, j’étais frais et dispos. Il était vingt-deux heures vingt-cinq. Bien visé ! Je suis descendu faire le café, tendant l’oreille en passant devant la porte du placard, mais il me paraissait établi que le bruit ne survenait pas avant le cœur de la nuit. J’ai achevé mes préparatifs, croqué un comprimé de vitamine C, et, vers onze heures et quart, j’étais assis dans la chambre froide, où j’avais transporté mon fauteuil le plus confortable, avec à ma droite la porte, à ma gauche le mur. Je m’étais habillé chaudement, glissé dans mon meilleur duvet et en outre enveloppé d’une couverture de survie. J’étais coiffé d’un bonnet recouvert d’une capuche, le visage et les oreilles entièrement protégés par des écharpes, entre lesquelles j’avais ménagé une étroite fente horizontale pour les yeux, les mains dans des gants eux-mêmes insérés dans des moufles. J’avais à ma portée, sur un guéridon, mon thermos de café et ma bouteille de whisky, et debout contre lui ma hache à fendre le bois pour le cas où j’aurais eu besoin de défoncer la porte. Je ne parvenais pas à me débarrasser de ce fantasme de l’enfermement, mais je n’avais pu me résoudre à démonter la targette. En outre cette hache constituait une arme défensive. Contre qui ou quoi ? Je n’aurais su le dire, mais ainsi je me sentais moins vulnérable.

Minuit est arrivé assez vite. Rien de particulier ne s’était produit. Je regardais régulièrement la température au thermomètre posé sur le guéridon. Elle se maintenait à deux degrés. J’avais déjà bu un quart de ma réserve de café, je n’avais pas touché au whisky, et, pour m’aider à me tenir éveillé, je me récitais des documents techniques, des listings, des démonstrations de géométrie, à défaut de connaître par cœur des poèmes en entier, à part quelques fables de La Fontaine et des textes minimalistes de Bathurst.

À une heure du matin, j’ai été soudain assailli par le doute. N’étais-je pas en train de perdre mon temps ? L’opération était-elle si bien montée et surtout si utile que je l’avais cru ? N’aurais-je pas dû commencer par installer dans la chambre un appareil d’enregistrement ? Ou un simple babyphone ? À quoi rimait cette épreuve que je m’imposais ? Les récents événements m’avaient-ils donc troublé au point d’altérer mon discernement ? De fait, j’en avais manqué. Et puis n’aurait-il pas fallu éteindre le plafonnier ? Mais m’en sentais-je capable ? La sueur dans laquelle je commençais à baigner m’a paru se refroidir d’un coup. Attendre dans l’obscurité ? C’était peut-être trop me demander. Ou alors, avec une veilleuse ?

À ce moment précis, la lumière s’est éteinte.

 

(À suivre.)

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Commenter cet article

sdb 19/05/2019 17:45

De l'art de faire monter la pression !
Il aurait pu s'acheter une caméra à infrarouges, de celle que l'on utilise pour voir les animaux qui te piquent tes légumes dans le jardin !
Vous me faites penser aux tontons flingueurs "Un peu comme si mes poumons s’étaient brusquement défripés. Comme si j’avais été constitué de deux pellicules collées l’une à l’autre et qui, soudain séparées, se seraient mises à onduler librement et harmonieusement."
Il manque un s à un "lls"

Louis Racine 19/05/2019 20:24

Merci pour ce commentaire et cette bienveillante vigilance ! Correction faite et suggestion transmise.