Ça plus ça plus ça, 22

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 22

 

Les pandores ont évidemment débarqué pendant que j’étais sous la douche. Ils ont eu la délicatesse de ne pas actionner leur sirène et j’ai seulement entendu une voiture s’arrêter devant la maison puis la porte retentir sous leurs coups puis l’entrée résonner de grosses voix, question décibels ils assuraient quand même, la femme a cru devoir monter me prévenir, J’arrive, j’ai crié, tu parles, j’étais à poil, vite, j’ai enfilé les fringues qu’elle m’avait prêtées, roulé les miennes, qui je dois l’avouer fouettaient velu, dans un grand sac qu’elle m’avait filé, arrangé mes cheveux comme j’ai pu et je suis sorti, pour me retrouver entre deux gendarmes, montés en catimini, ils savaient donc être discrets. J’ai reconnu ceux de la station-service. L’un est passé devant, l’autre fermait la marche et on a rejoint les deux autres en bas, quatre ça faisait au total, rien que pour moi.

Le chef, lui je ne l’avais jamais vu, s’est interrompu un instant pour me considérer, avec un hochement de tête énigmatique. Il était en grande conversation avec mon hôte, qui, tout en restant respectueux et mesuré, s’étonnait que je sois traité comme un malfaiteur, Il s’est pas vanté de ses exploits, disait l’autre, Si, il nous a raconté, c’est sûr qu’il n’aurait pas dû emprunter cette voiture, Emprunter ? Voler, vous voulez dire, et conduire en état d’ivresse et sans permis ! Et je suppose qu’il vous a pas parlé de l’accident ? De la prise d’otage ? Ils tombaient des nues, les deux, forcément, n’osaient plus me regarder, protestant toutefois que la radio ne m’avait pas présenté comme dangereux, le coup de la prise d’otage ça leur paraissait difficile à croire vu mon état, Je suis désolé, a dit l’autre, mais quand vous voyez un quidam pointer une arme sur quelqu’un vous ne partez pas du principe que c’est un pistolet d’alarme. Au revoir madame, au revoir monsieur, et merci de nous avoir appelés.

À mon tour je les ai remerciés, mais pas pour les mêmes raisons.

« Faudra que je vous rende les vêtements », j’ai dit à la femme.

– Oh ! ça ne fait rien, gardez-les en souvenir. N’oubliez pas votre couverture. Attendez. »

Elle a disparu, les gendarmes s’impatientaient, est revenue avec un manteau.

« Il devrait vous aller. »

Il était juste à ma taille.

« Lui aussi je le garde ?

– Oui oui. »

J’ai cru voir une petite larme briller au coin de son œil.

On est montés dans le break 504, moi à l’arrière entre les deux mêmes gendarmes. Le chef, assis à la place du mort, avait avancé son siège au maximum pour que je puisse allonger obliquement ma jambe, mais c’était juste.

« Vous voyez, tout le monde est gentil avec vous.

– Ils ont été adorables, ces gens, j’ai dit. Ça redonne foi en l’humanité.

– Vous l’aviez perdue ? Vous êtes un peu jeune pour ça.

– En tout cas tout le monde m’aurait pas aussi bien traité.

– Vous connaissez leur histoire ? »

Il brûlait manifestement de m’en faire part.

« Ils ont perdu leur fils unique pendant la guerre d’Algérie. Il avait votre âge. Ils ne s’en sont jamais remis. »

Un silence, puis :

« Ce fils, j’étais en classe avec lui. C’était un bon copain. »

Et, après un nouveau silence :

« Il était objecteur de conscience. Il est parti quand même, on l’a affecté au train. Il est tombé dans une embuscade.

– Il me ressemblait ? »

Je n’avais pas pu m’empêcher de poser la question.

« Moralement, pas beaucoup, à en juger par les bêtises dont vous êtes capable. »

On a rejoint la grand-route et j’ai vu qu’on allait passer devant la station-service.

« Je suis vraiment désolé pour l’accident », j’ai fait. « Y a pas eu trop de dégâts au moins ? »

Le chef a tourné vers moi un visage peu amène.

« C’est quoi cette question, monsieur ? Et les victimes ? »

Mes tripes se sont nouées.

« Y en a eu ?

– Des blessés. Mais ça aurait pu être beaucoup plus grave. Vous savez ce que transportait le camion ? Des matières inflammables. Le carambolage a impliqué cinq véhicules en tout, dont une ambulance qui emmenait une patiente aux urgences. Il a fallu lui trouver un autre transport.

– Et qu’est-ce qu’elle est devenue cette dame ?

– Cette adolescente. Pas de nouvelles. Si ça se trouve elle est arrivée trop tard.

– J’ai honte, si vous saviez ! Mais quand vous parlez de conduite en état d’ivresse... Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Y a des témoins, monsieur. »

J’ai pensé au bistrotier de La Châtre, qui m’avait servi un rhum alors que je voulais boire un café. Si c’était lui, il ne manquait pas de culot. Et puis, à cette heure-là, j’avais nettement dessaoulé.

Le gendarme assis à ma droite est intervenu.

« Des auto-stoppeurs ont contacté nos collègues de Vierzon pour leur signaler un automobiliste ivre et inexpérimenté, infirme de surcroît, qui conduisait dangereusement et tenait des propos incohérents. »

Le chef a repris la main.

« Ils ont pu fournir le numéro d’immatriculation de la voiture, qu’ils vous soupçonnaient d’avoir volée. À partir de là, nous n’avons plus rien le droit de vous dire. »

Cette dernière phrase s’adressait autant à son subordonné qu’à moi.

On arrivait à la station-service. Des traces de pneus enchevêtrées marquaient l’endroit de l’accident. Tout le monde dans la voiture se taisait. De temps à autre, un bref message radio, incompréhensible, troublait le silence. J’avais hâte de sortir de cette cage qui m’oppressait, surtout maintenant que je savais à quoi m’en tenir quant à ces stoppeurs qui m’avaient tant plu.

Je pensais à la postière, aussi. Apparemment, les gendarmes n’avaient pas fait le lien avec l’incendie du hangar, ce qui semblait attester sa bonne foi. Comment dans ce cas avait-elle vécu cette nouvelle catastrophe ? Que s’était-elle figuré ? Quand pourrais-je la remercier, m’excuser, la rassurer, lui expliquer que j’avais tenu secret son rôle dans l’affaire ?

J’avais bien mon idée, mais je vous la dirai plus tard, ça vous laisse le loisir de deviner.

Il importait d’abord de savoir ce que je risquais dans l’immédiat. Les réserves du chef, si bavard par ailleurs, prouvaient qu’une enquête était en cours. Tout ça grâce à mes gentils mélomanes. C’est suite à leur initiative qu’on était remonté jusqu’à l’ambassadeur. Lui, évidemment, n’avait pu que déclarer la voiture volée. Ça avait suffi à mettre en émoi les gendarmes de France et de Navarre, donc de Brive, d’où leur comportement à la station-service. À ce moment de l’histoire, j’étais déjà bien dans la merde. Même si j’arrivais à faire gober le malentendu (mais je doutais fort du soutien de Sonia), j’avais conduit sans permis ; l’ébriété, les excès de vitesse, ça ne reposait que sur le témoignage des tourtereaux. La suite me faisait encore plus flipper. On allait me coller l’accident sur le dos avec toutes ses conséquences, ça voulait dire un long procès, de lourdes condamnations, et je ne voyais pas comment faire face aux énormes dépenses que ça représenterait, amendes, frais de justice, indemnisation des victimes. J’avais probablement une assurance du genre responsabilité civile, mais ça ne m’aiderait guère. Comme, à plus court terme, pour le dépannage de la Mercedes. Ce serait à moi de payer. Avec quel argent ? En plus, si j’étais majeur, enfin, officiellement, la matouze restait responsable légale. À vérifier, mais, de fait, j’étais loin d’être autonome financièrement, et pour la sécu je dépendais d’elle, comme pour pratiquement tout.

Vous voyez par quelles angoisses j’étais bourrelé. Il s’y ajoutait d’autres interrogations. Quand les gendarmes traquent un malfaiteur, ils ne lancent pas un avis de recherche, mais à la rigueur un appel à témoin. Et puis d’où tenaient-ils mon identité ? Aux tourtereaux j’avais juste donné mon prénom. Seuls les copains avaient pu compléter ; j’imaginais mal qu’on soit remonté jusqu’à Douvenou, mais Félix et par lui Sonia étaient en mesure de renseigner les gendarmes. L’enquête menait-elle si bon train ? Ou l’avis de recherche avait-il pour origine une initiative de la matouze ? Mais comment avait-elle su pour la Mercedes ?

Et soudain j’ai compris.

Les gendarmes avaient joué sur les deux tableaux, celui du signalement et celui du message personnel. Ils réduisaient mon espoir de leur échapper tout en me laissant une chance de me rendre avant de faire des conneries plus graves.

J’en ai eu un amer sanglot. Les conneries, je les avais faites. Le texte lu à la radio parlait de Brive mais ne prenait en compte ni l’accident ni la prise d’otage, sinon il eût mis en garde la population. Quoique tout récent, il avait été rédigé avant. Simplement, on avait dû me voir près du pensionnat ou à l’hôtel. J’espérais de tout mon cœur qu’on n’était pas allé embêter Carmen mais je ne pouvais en être certain. De même, le loufiat moralisateur pouvait avoir appelé les gendarmes après avoir entendu l’annonce. Elle ne devait pas en être à sa première diffusion, se réactualisant au fur et mesure. 

Ce message m’offrait donc une planche de salut. Les gendarmes étaient-ils capables d’une telle subtilité ? Peut-être, mais derrière tout ça je sentais plutôt la main d’un homme adroit, même s’il ne l’avait pas toujours été. Avait-il cherché à se rattraper ?

Qui ?

Jules, bien sûr.

Qui comme d’habitude savait tout. Ou presque.

Ou alors je m’illusionnais, l’illusionniste opérant sans opérer.

On arrivait à Brive, et je n’ai pas résisté à la tentation de demander à mes compagnons de voyage si c’était jour de marché. C’est vous dire comme les circonstances m’avaient rendu raisonnable. Non, ils m’ont dit, c’est demain. Pourquoi ? Pour rien, j’ai fait.

Dès sa descente de voiture, le chef s’est fait engueuler par un plus chef que lui, parce qu’il ne m’avait pas menotté. L’autre a fait valoir le besoin que j’avais de pouvoir manier mes cannes.

« Ah oui ? Même pendant le transfert ? »

Confusion de l’imprudent.

Le plus chef que lui l’a relayé pour me conduire devant un encore plus chef – là, on tapait au moins dans les sous-officiers – à qui il a expliqué que si on ne m’avait pas mis les menottes c’était pour me permettre d’utiliser mes cannes.

« Des menottes ? Quelle idée ! Vous plaisantez ! Pas de menottes, bien sûr ! »

Il m’a fait asseoir et m’a demandé avec un grand sourire :

« Vous avez les papiers de la voiture ?

– J’ai bien peur de les avoir laissés dans la boîte à gants.

– Ce n’est pas une chose à faire, vous savez. Je vous le dis comme ça.

– Oui, pour la prochaine fois. »

Il a ri, ou toussé, difficile à trancher.

« Bon, à l’heure qu’il est, elle doit être arrivée au garage. La facture sera envoyée à l’ambassade, qui n’aura qu’à missionner quelqu’un pour venir la chercher. Quant à vous, je vous suggère de regagner Clichy-sous-Bois en train.

– Clichy-la-Garenne.

– Bien sûr, excusez-moi.

– Clichy-la-Garenne, Brive-la-Gaillarde, quel beau pays que la France.

– Ah ! ça. Bon, le procureur n’a pas l’air très pressé de vous convoquer pour cet embrouillamini à la station-service, mais attendez-vous à l’être dans les semaines qui viennent. En attendant, nous allons enregistrer votre déclaration. Un conseil, soyez le plus succinct possible.

– Excusez-moi, j’aimerais savoir... La jeune fille qui était dans l’ambulance, elle a pu être sauvée ?

– Bonne question ! »

Il a demandé à l’un de ses hommes d’appeler l’hôpital pour prendre des nouvelles de la petite Paucard.

« J’y songe, il a fait comme l’autre sortait, on m’a parlé d’une arme de poing.

– Oh ! un pistolet d’alarme. Lui aussi est resté dans la boîte à gants.

– Oui, enfin, à l’avenir, évitez de braquer ça sur le premier venu. Ce n’est pas à ça que ça sert. C’est fait pour alerter les secours, pas pour alarmer les braves gens. Sinon, vous avez un point de chute dans le coin ? Un vrai, je veux dire.

– Oui, d’ailleurs je compte y passer la nuit.

– Vous donnerez l’adresse au brigadier-chef. »

Je n’ai pas osé demander de qui il s’agissait. J’ai supposé que c’était l’inconditionnel des menottes.

Le gendarme parti téléphoner revenait.

« Elle est rentrée chez elle.

– Parfait. Eh ! bien, je vais vous laisser en faire autant, via votre point de chute. »

Et il m’a tendu la main.

Je me suis levé, en la lui serrant j’ai failli perdre l’équilibre, l’instant d’après j’étais dans le couloir, éberlué.

« Vous me suivez ? » a fait le brigadier-chef.

Il avait l’air morose, et empêchait son regard de croiser le mien. Il m’a remis entre les mains d’un gendarme assis dans un bureau devant une énorme machine à écrire et lui a ordonné d’enregistrer ma déclaration, me présentant comme le conducteur de la Mercedes.

Le plus succinct possible ? Je pense avoir livré un modèle du genre.

« Votre point de chute, alors ? » a fait le brigadier en me récupérant.

Je lui ai donné les coordonnées de l’hôtel que vous savez.

« Vous allez vous y rendre comment ?

– En taxi. Si j’osais...

– Je vous en commande un. »

Quand le tacot est arrivé, je me suis engouffré à l’intérieur, comme de crainte que les choses ne se gâtent subitement, j’ai allongé ma jambe sur la banquette, enfin une position vraiment confortable, et j’ai demandé au chauffeur s’il connaissait un peu la campagne autour.

« Sans me vanter, tout le département », il a fait.

De ma tournée avec la postière, j’avais aussi retenu le nom du bureau distributeur où elle travaillait. C’est là que je lui ai demandé de me conduire.

Tant que la gendarmerie a été en vue, j’ai eu du mal à me détendre. Puis j’ai pu savourer ce répit aussi délicieux qu’inespéré.

J’essayais d’y comprendre quelque chose – j’entrevoyais une explication, mais si drolatique, si absurde même, que j’avais peine à y croire –, quand le taxi, avec une trompeuse indifférence, a voulu me tirer les vers du nez.

« Je me suis fait voler ma valise dans le train, j’ai dit (j’avais bien fermé mon sac de linge sale pour qu’on ne voie pas ce qu’il contenait, ça avait aussi le mérite d’en bloquer les émanations), j’ai porté plainte à la gendarmerie, maintenant je vais rejoindre un parent chez qui je dois passer deux semaines en convalescence, mais auparavant j’ai des coups de téléphone à donner.

– Je suppose que votre parent ne pouvait pas venir vous chercher. »

De quoi je me mêle ?

Il s’est retourné pour m’adresser un clin d’œil.

« Ça ne me dérange pas, d’accord ? »

Manquerait plus que ça.

« C’est un vieil oncle infirme.

– Vous allez faire la paire, tous les deux. Ce ne serait pas par hasard Antoine Lespinasse ?

– Non, il s’appelle Duchet.

– Duchet, Duchet... Ah ! oui, je vois. »

On allait passer devant la station-service et mon cœur s’est mis à battre plus fort, je n’en avais pas fini avec ce souvenir. Vite, penser à autre chose. Mais mon chauffeur a voulu faire son intéressant.

« Vous n’avez peut-être pas remarqué ces traces sur la chaussée, il a commencé (ça voulait dire : J’attendais une réaction, une question, vous rêvez ou quoi ?), il y a eu un grave accident ce matin, la route a même été bloquée pendant deux heures pour que les secours et les enquêteurs puissent travailler, d’accord ? Vous auriez vu ce bazar, tout ça à cause d’un diplomate bourré. Un lundi matin ! Il a dû faire la fête tout le week-end !

– Des victimes ?

– Des blessés, dont mon beau-frère ambulancier. Un as du volant, un vrai pilote de rallye, et il faut qu’il tombe sur un chauffard. Il aurait pu y rester. Cage thoracique enfoncée, il en a pour des mois.

– Il transportait quelqu’un ?

– Oui, le pire ! Une gamine. Elle a rien eu. De plus que ce qu’elle avait déjà, d’accord ? Elle est juste arrivée plus tard à l’hôpital, et pas toute seule, et pas la plus à plaindre. Celui qui a bien morflé, c’est le chauffeur du camion. Je vous explique. »

Et il m’a détaillé les phases de l’accident, méthodiquement, je suivais comme devant un film, comme si j’y étais. J’avais donc de bonnes raisons de flipper, mais surtout je m’étonnais que ce type pût être à la fois si bien et si mal renseigné. Il n’avait pas dû entendre l’avis de recherche me concernant, d’accord ?

Entre-temps, au lieu de prendre à droite après le premier village, on avait tourné à gauche à une autre intersection, plus loin dans la direction de Figeac. De toute façon, pour suivre le même itinéraire que moi, quelle que fût la destination, il eût fallu que le taxi fût le pire des imposteurs. Et je n’avais guère envie de revoir le champ où j’avais abandonné Caroline, malgré la relative satisfaction que j’eusse éprouvée à ne pas l’y retrouver.

On arrivait. Un bourg paisible dans un beau coin de campagne. Le chauffeur m’a déposé devant le bureau de poste, j’ai payé la course avec mes derniers sous, ou peu s’en fallait, et je suis entré.

 

(À suivre.)

Accès direct aux épisodes :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

13

14

15

16

17

18

19

20

21

22

23

24

25

26

Épilogue

 

Publié dans Ça plus ça plus ça

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article