Ça plus ça plus ça, 19

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 19

 

Quand j’ai été hors de sa vue, j’ai pris la première route à droite.

Plus question d’aller à Figeac. Mon homonyme pouvait l’avoir subodoré, il ne connaîtrait pas ma nouvelle destination. Et moi ? Ce qui m’a paru le plus malin, c’est de remonter vers le nord, vers Paris, par d’autres voies qu’à l’aller. En passant par Tours, par exemple, et en évitant Orléans, pour rejoindre Versailles et la banlieue ouest.

Ainsi, dès avant l’accident, les gendarmes s’intéressaient à moi. Qu’est-ce que ça allait être désormais ! Je devais au plus vite me débarrasser de Caroline, la rendre à ses propriétaires. J’ai bien été tenté de l’abandonner pour rentrer en stop, ou – sans payer – en train, mais c’eût été la connerie de trop. J’ai même pensé à la vendre, ce qui supposait un acheteur peu scrupuleux et qui acceptât de régler en liquide une somme plutôt énorme. Seulement je serais devenu un authentique délinquant, et la perspective de la prison n’avait rien pour me réjouir, Carmen ou pas, papa ou pas. Restait le problème du financement. Mon budget me permettrait tout juste d’atteindre Tours. Où trouver rapidement des subsides ? Je ne me voyais pas faire la manche, même à distance de la Mercedes (pour éviter le gag). Si encore j’avais su jouer de la guitare ou de l’harmonica ! Encore eût-il fallu que je me procurasse l’instrument. Me louer quelque part comme extra ? Donner des cours ? Tout ça prendrait du temps, or j’avais hâte de rentrer, de passer à autre chose, et, putain ! de dormir d’un bon sommeil réparateur, la conscience tranquille ou à peu près.

Pour le moment je cherchais mon chemin, m’orientant au jugé dans un réseau complexe de petites routes qui ne figuraient pas sur mon atlas, sans pouvoir me guider au soleil, qui ne figurait pas dans le ciel, du fait de la couverture nuageuse. Avec ça j’avais une faim ! Pour m’en distraire, je réfléchissais à ce problème de fric. Il y avait certes une solution, me faire envoyer un mandat par la matouze, mais je n’étais absolument pas prêt à entreprendre cette démarche humiliante et qui m’eût obligé à donner des détails. À moins d’y aller d’un chantage du genre C’est ça ou vous me revoyez plus.

Entre-temps je m’étais réellement paumé, sans personne pour me renseigner, je brûlais de l’essence inutilement à m’enfoncer dans la cambrousse ou à y tourner en rond, plus le temps passait plus l’idée du mandat m’apparaissait comme la moins mauvaise possible alors même que l’éventualité de tomber sur une cabine téléphonique perdait de sa vraisemblance. Si encore j’avais pu déterminer ma direction ! Quelle guigne que ce ciel couvert ! Et ça n’a pas manqué, il s’est mis à pleuvoir, la route est devenue boueuse, déjà qu’elle était étroite, non balisée, son tracé arbitraire, ses dévers mesquins, ses nids de poule sournois, une mauvais pente et la fatigue ont fait le reste, bref, pointez s’il vous plaît votre lorgnette mentale sur ce coin de pays, que voyez-vous ? Qu’est-ce qui est rouge et blanc dans un champ ?

 

 

Ça s’est fait en douceur, de sorte que si maintenant que vous avez repéré la voiture vous vous alarmez de l’immobilité du conducteur je vous rassure, il dort. J’ai dormi comme ça une demi-heure, et quand je me suis réveillé la voiture était cernée par des vaches, les plus curieuses et hardies du troupeau resté à l’écart. L’une d’elles avait collé son mufle à la vitre et m’observait comme un naturaliste une petite bête sous sa loupe. Bon, j’ai crié de surprise, un peu, ça a suffi à faire fuir la bande, sans précipitation toutefois, mais en se détournant d’un air dégoûté pour aller rejoindre les autres, j’entendais déjà leurs commérages. Moi, je me suis ébroué, j’ai consulté la montre du bord, pris conscience de la situation, et je me suis allumé une Dunhill, de cette ressource j’étais pourvu en abondance, dommage que ça ne se mangeât point. Remarquez, la faim m’était passée. En revanche, j’avais une soif !

Vers la moitié de ma cigarette, je me suis senti d’attaque pour affronter la dure réalité. J’ai d’abord fait un genre de prière, un truc à ma façon dont vous me pardonnerez de garder le secret, puis, d’une main aussi calme et naturelle que possible, j’ai tourné la clef de contact.

Miracle !

Ça, c’était de la bagnole !

J’aurais adoré que Douvenou fût là pour partager mon émotion. Mon copain Douvenou. Mon complice en mécanique. Et si généreux ! À tous les coups il aurait accepté de me prêter du fric, de grand cœur même, surtout s’agissant de faire rouler Caroline. Seulement il se serait demandé pourquoi je ne faisais pas plutôt appel à ma famille, il en aurait déduit que nous étions dans la gêne, et ça m’aurait gêné. Quant à lui raconter que j’avais rompu avec mes proches... J’avais peur de craquer, ou de culpabiliser, même en me donnant le beau rôle. En fait, cette histoire de gamine enceinte et de paternité ne me plaisait plus tellement, il me semblait, avec le recul, que je m’étais juste conduit comme un con, d’ailleurs je ne connaissais personne de mon âge à qui pareille mésaventure fût arrivée, mais c’est vrai aussi que ce n’est pas le genre de chose qu’on crie sur les toits.

Le moteur, donc, tournait rond, je me suis amusé un moment à le faire vrombir, les vaches me regardaient de loin, toutes pareillement orientées et intriguées, ça les changeait des tracteurs et autres machines agricoles, ça m’a fait marrer, puis je me suis rappelé le déjeuner de la veille chez les ploum ploum, les vroum vroum moqueurs de Félix et mon moral s’est brusquement dégradé, il était temps de me tirer de là.

Douvenou m’avait expliqué les différentes positions du levier de vitesse, il y en avait une spécialement adaptée à ma situation, un bon test ce serait. J’ai donc sélectionné ce rapport et accéléré sans excès. Jusqu’à cet instant je ne me faisais pas trop de souci. Je savais sans être descendu de voiture que les roues étaient passablement enfoncées dans la terre et qu’il ne me serait pas facile de m’extraire de ce bourbier, mais les deux cents chevaux du V8 suffiraient bien à la tâche. Je ne me doutais pas qu’ils préféreraient s’amuser à creuser plus profond, ce que j’ai cru pouvoir contrarier par un grand coup d’accélérateur, catastrophe ! Le nez de Caroline s’est encore redressé, elle a pris l’inclinaison d’un avion au décollage, peut-être le train avant était-il dégagé, mais désormais le train arrière plongeait dans le sol jusqu’à l’essieu, c’est du moins la vision que j’ai eue avant de descendre me rendre compte et elle n’était pas exagérée. Ce qui n’était pas triste non plus, c’est de me déplacer dans la boue avec mes cannes.

Entre-temps, ayant calé le moteur, j’avais essayé de le redémarrer, plusieurs fois, sans succès, d’où mon inquiète inspection. Comme pour noyer mes dernières flammèches d’espérance, la pluie a redoublé d’intensité. Flipper sec, du coup, aucun risque, et si ce calembour échoue à vous dérider, dites-vous que je n’étais pas non plus d’humeur, malgré la beauté du spectacle, propre à séduire les adversaires les plus acharnés de l’art contemporain, les vaches en arrière-plan semblant interpeller le public pour mieux le rejoindre, s’y inclure et à ce titre décliner toute responsabilité, renoncer à toute action interne sur l’œuvre. Une impuissance de deux cents chevaux et onze vaches.

Avec ça je commençais moi aussi à m’enfoncer dans le sol, à me laisser piéger par l’artiste. Qu’il me fût lié, étroitement même, ne me rassurait guère. Norbert, secoue-toi !

La première chose à faire était d’examiner les alentours. Là encore, je dois dire qu’il n’y avait pas de quoi rigoler. Aucune habitation en vue, ce qui ne signifiait pas que le coin fût désert. Les bicoques pouvaient être dissimulées par le relief ou la végétation. Mais comment le savoir ? Comment ne pas m’épuiser à chercher du secours en vain, sous une pluie battante ? Mieux valait attendre qu’il passe quelqu’un, ce qui se produirait tôt ou tard, car cette route avait bien sa raison d’être, non ? Et le propriétaire des vaches, il ne viendrait pas leur rendre une petite visite ? Qu’est-ce qu’elles foutaient dehors en plein hiver, les pauvrettes ? Bon, il ne faisait pas froid, mais quand même. Je m’interrogeais, tout en mesurant mon ignorance des choses de la campagne.

Heureusement, je n’étais pas tout à fait démuni. En prendre conscience a même ramené un rayon de soleil dans mon cœur. Je suis remonté en voiture et j’ai actionné le klaxon.

La cucaracha, la cucaracha, qui va me sortir de là ?

L’effet a été immédiat. Ce n’était pas celui que j’attendais, mais il m’a bien réjoui quand même. Les vaches ont rappliqué comme un seul homme, se sont arrêtées à quelques mètres de la voiture et, serrées flanc à flanc, m’ont fait les yeux doux. Ainsi encouragé, j’ai récidivé, à leur grande satisfaction apparemment, en tout cas aucune ne s’est enfuie.

La cucaracha, la cucaracha, allons désembourbez-moi !

En fait de cafard, après l’avoir tenu en respect, ma petite musique maintenant l’engraissait rapidement à mesure que le temps s’écoulait et que nulle intervention humaine ne se profilait à l’horizon. Encore un peu et j’allais me payer la crise d’angoisse du siècle devant onze regards bovins. D’un geste las, plus machinal que volontaire, j’ai encore tiré une salve, la dixième peut-être, puis ma main est retombée, mon moral avec elle, et je n’ai plus vu quoi faire d’autre que de me recroqueviller sur mon siège, façon de parler, bien sûr, avec ma jambe, et d’essayer de dormir jusqu’à la fin de la pluie. Ce que comprenant, les vaches lasses elles aussi ont commencé à remonter vers la haie qui bordait le champ. Au revoir, au revoir ! Navré que notre rencontre finisse en eau de boudin !

Mais quel étourdi !

C’était de la musique qu’elles voulaient ? J’avais de quoi les combler !

Je n’avais pas mis la radio depuis la veille. Les circonstances ne s’y étaient pas prêtées, et le besoin de concentration s’accommodait mal du moindre risque de distraction. À présent j’eusse été stupide de dédaigner cet accessoire.

Je suis tombé pile sur les informations de dix heures. Ça pouvait être intéressant. Sans doute l’affaire Messmer ne méritait pas les ondes nationales, à supposer que la presse eût été mise au courant, mais mieux valait vérifier. J’écoutais donc avec la plus grande attention.

Rien que des banalités. Seul fait notable, la température élevée pour un vingt janvier. Vivement la musique !

Et brusquement je me suis cramponné au volant.

Voici pour terminer un avis de recherche…

Oh putain ! J’ai tout de suite su que c’était pour moi.

On donnait mon nom, ma description et celle de Caroline avec son immatriculation. J’avais été vu pour la dernière fois à Brive. Toute personne pouvant fournir des renseignements était invitée à se mettre en rapport avec la gendarmerie. Suivait un numéro de téléphone.

La gloire !

J’avais chaud tout à coup. J’ai baissé ma vitre, juste comme la musique revenait. Du coup les vaches sont redescendues, à pas relativement pressés mais précautionneux, vu le terrain. Je n’avais plus le cœur de les saluer. Trop stressé. Vexé aussi. Heureusement rien n’avait été dit des raisons de ce signalement.

La musique m’a un peu calmé, puis j’ai éprouvé une sensation reconnaissable entre toutes : la faim. Ça aussi ça m’a aidé. Mon corps affirmait ses droits, réclamait sa part, de la mienne une présence et des soins.

Je ne resterais pas une minute de plus dans cette bagnole à attendre on se demandait quoi.

Quand l’appétit va, tout va. J’ai éteint la radio, bien fermé mon manteau, ma capuche ferait office de parapluie, enfoncé un paquet de Dunhill dans une de mes poches et mis le cap sur la route.

C’est là peut-être que vous allez vous marrer. Tout dépend si vous aimez Intervilles. Loin d’être gelé, le sol spongieux essayait de me piquer mes grolles, oui, vous avez bien lu, les deux, la droite comprise, qui n’était pas censée le toucher et en était même en principe dispensée par mes cannes, mais, misère ! ces fines aiguilles s’y enfonçaient jusqu’aux poignées. Je vous laisse visualiser la scène, dont les vaches n’ont pas tardé à se détacher avec des meuglements écœurés. Je n’eusse pas rechigné à progresser à quatre pattes, n’eût été ma jambe raide. Je suis donc resté mi-debout, mi-couché, me traînant lamentablement, au prix d’efforts de plus en plus pénibles car, ne parvenant pas à me pomper mes pompes, le terrain en avait triplé le poids à grandes truellées de glaise. Enfin j’ai atteint la chaussée, chaussé mais vanné.

De quel côté me diriger ? Si en venant j’avais vu quelque ferme, je n’aurais pas hésité. Mais, tout entier à ma conduite, avec le résultat que l’on sait, je ne me rappelais pas avoir aperçu le moindre hameau, la moindre maison depuis que j’avais quitté la route principale, distante d’une dizaine de bornes.

Ce qu’il m’aurait fallu, c’est une paire de jumelles pour une première reconnaissance des environs. Je devais me contenter de mon regard d’aigle rampant.

Quand même, je surplombais légèrement le champ où j’avais atterri. Considéré sous cet angle, le spectacle était encore plus déprimant de Caroline enlisée. Seul un tracteur pouvait la tirer de là.

Soudain j’ai remarqué, à quatre ou cinq cents mètres, du côté où continuait la route et en bordure d’icelle, une minuscule tache blanche qui m’a eu tout l’air d’être un panneau indicateur.

J’en ai eu des palpitations. Enfin du solide ! Ça méritait bien une clope. Sauf que je n’avais rien sur moi pour l’allumer, et aucune envie de me taper un aller-retour dans la boue pour utiliser l’allume-cigare. Tant pis !

J’allais me mettre en marche, quand un bruit de moteur s’est insinué dans le chant de la pluie, sans que je puisse en déterminer la provenance exacte. Ça semblait grandir, puis s’éloigner, puis de nouveau se rapprocher.

Quant au nom du véhicule, aucun doute possible.

Les gendarmes ?

Peut-être que dans les campagnes ils avaient des deudeuches ?

Celle-là se rapprochait en tout cas, maintenant c’était clair. Venant de la même direction que moi.

Me planquer pour voir venir, mais où ? J’étais en terrain découvert.

Le souvenir de Jules m’a traversé l’esprit. Vaine fulgurance, et douloureuse.

Bah ! je me suis dit, toute sa magie ne le sauverait pas.

Je voulais échapper au remords, et j’aggravais mon cas. Il n’avait plus manqué que je méprisasse un ami si précieux, j’avais sauté le pas.

Bon, je ferais face.

Je me suis campé au milieu de la route et j’ai attendu.

Ce que j’ai vu enfin dépasser le sommet de la côte était jaune et plutôt sympathique. Peu à peu j’ai identifié le véhicule et sa fonction.

C’était une fourgonnette des PTT.

Au volant, une femme d’une trentaine d’années, joviale comme tout.

« C’est à vous cette voiture ? » Elle a fait en s’arrêtant à ma hauteur.

« Parlez pas de malheur.

– Pourquoi vous êtes là alors ?

– Je me balade.

– Dans votre état ?

– Justement, je commençais à fatiguer. Et à me demander si j’allais pas faire du stop.

– J’ai pas le droit de vous prendre. Remarquez, on s’en fiche. Mais c’est surtout que vous allez pas pouvoir étendre votre jambe.

– Dommage.

– Attendez. »

Elle est descendue et, en deux temps trois mouvements, elle m’a ménagé une espèce de niche à l’arrière, parmi les paquets et les lettres. C’était un joyeux bordel là-dedans.

« Vous allez vous y retrouver ?

– Vous allez voir où vous allez vous retrouver vous, si vous continuez comme ça. »

Je suis monté, me suis installé tant bien que mal. Vraiment pas génial, mais toujours mieux que la marche.

Mon ambulancière s’est rassise au volant.

« Vous m’avez même pas dit où vous alliez.

– À Tours.

– Tours en Touraine ?

– J’en connais pas d’autres.

– À pied ? »

Puis, jetant un œil à Caroline :

« Vous êtes sûr que c’est pas la vôtre ?

– Et comment je l’aurais conduite ?

– Mon père est handicapé, il conduit. Pas une Mercedes, remarquez.

– Le mien n’est pas handicapé, mais il conduit pas. Personne conduit dans la famille. On prend les transports en commun.

– Le service public, y a que ça de vrai. »

Et nous voilà partis.

Elle avait une conduite agréable et efficace, tout en souplesse et en finesse. Le bruit du moteur et le tambourinage de la pluie sur les vitres et la carrosserie se mêlaient en une douce symphonie. Je m’imaginais à la place de cette femme, faisant ce beau métier de messager, recevant des sourires en échange, compatissant aux mauvaises nouvelles, jouant en somme le rôle d’ami officiel auprès de gens qui, pour certains peut-être, n’en avaient pas d’autres. Je me voyais sillonnant la campagne à bord de cet engin débonnaire. Je m’attendrissais. La veinarde, quelle chance elle avait !

Laissant mon regard se promener sur le décor proche ou lointain, j’ai remarqué un autoradio.

« Comme ça vous êtes moins seule », j’ai fait.

« Oh ! la solitude me pèse pas. Mais c’est vrai que j’aime bien écouter les nouvelles. Ce serait le comble de passer son temps à en distribuer et de pas les connaître.

– Vous lisez pas le courrier des gens, quand même ? »

Ça l’a fait marrer.

« J’apprends beaucoup d’eux directement. Ils commentent l’actualité. Ils m’offrent un café, on cause. Ça va de leur histoire personnelle à la faim dans le monde en passant par la conquête spatiale. C’est fou tout ce qu’ils ont à dire.

– Avec la télé, en plus.

– Oh ! c’est pas de là qu’ils tirent leurs informations. En général ils s’en méfient, de la télévision. Ils la regardent surtout pour les jeux. Tiens, des motards. »

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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