Ça plus ça plus ça, 5

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 5

 

J’avais tout mon temps, et pas plus envie de rencontrer mon Minotaure intime, comprenez : de réveiller ma claustrophobie en prenant le métro, que d’aller effectivement au lycée. Restait le bus.

J’ai à peu près réussi à tenir l’angoisse en respect durant tout le trajet, il m’a fallu changer de ligne une seule fois, tant pis pour le ticket supplémentaire, j’avais certes intérêt à économiser mais je trouverais bien quelqu’un pour me prêter du fric.

Un sujet de satisfaction, je suis parvenu avec ma ceinture, dont je pouvais me passer, à me bricoler un genre de harnais pour porter mon cartable dans le dos. Vu les cannes, ce serait quand même plus pratique, même si ça brinqueballait un peu.

Ou davantage.

En voyant de loin le Petit Suisse je me rappelle avoir eu un pressentiment. Quelque chose d’assez fort pour m’inciter à faire demi-tour. Toutefois une espèce d’orgueil l’a emporté. J’ai décidé que désormais j’irais jusqu’au bout. À côté de ce que j’allais faire subir à mes proches, de quelle indélicatesse devais-je m’abstenir ? Je n’avais plus rien à me refuser. Par exemple, si pour rejoindre plus vite Carmen j’étais obligé de voler une voiture, je le ferais. Une automatique, bien sûr. Douvenou m’avait dit que ça se conduisait d’instinct. La moto, en revanche, impossible dans mon état. Dommage, j’en ai repéré une chouette enchaînée à un poteau non loin du café.

Jérôme était absent. Je m’en suis étonné auprès du patron, me donnant, des fois qu’il ne m’aurait pas remis, pour un ami de son serveur. Il ne s’est pas fait faute de rectifier.

« Si vous étiez vraiment amis, tu saurais ce qui lui arrive. »

J’avais l’air con, et peu de moyens d’arranger ça. Il s’est montré charitable.

« Jérôme a perdu sa mère. L’enterrement a lieu aujourd’hui.

– Ah merde !… C’est vrai, je me rappelle, il était allé la voir à l’hôpital. C’était lundi, je crois bien. »

Ça m’était opportunément revenu. Je me rachetais en partie.

« Il a laissé quelque chose pour toi. »

Le patron m’a tendu une enveloppe. Mon cœur s’est mis à battre plus fort.

« À part ça, qu’est-ce que je te sers ?

– Un café. Je vais m’asseoir. »

Je me suis installé à l’écart et j’ai ouvert l’enveloppe.

Elle contenait une lettre et un billet de cent francs.

Je suppose que vous préférez que je vous lise la lettre plutôt que de vous décrire le biffeton.

Ça disait comme ça :

 

¡ Salúd Compañero !

Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, ou encore avant, ça dépend quand tu liras cette lettre. Si tu te pointes samedi je serai à l’enterrement.

Il semble que tu aies besoin d’un petit coup de pouce. Ce n’est pas une raison pour prétendre que c’est moi qui te dois. Ça m’a fait marrer quand le patron m’a rapporté votre conversation. Je te prête volontiers ces cent balles avant que tu finisses par croire toi-même à tes bobards. N’aie jamais honte d’être dans le besoin, surtout devant des gens qui n’auront jamais honte de ne l’être pas.

Pour le remboursement, prends ton temps, y compris au sens classique de l’expression : choisis ton moment. Évite par exemple les soirées go. Tu n’y serais pas le bienvenu. Le bruit court que tu as usurpé ta réputation. Certains t’accusent même de tricherie. Je ne pratique pas le go, mais je vois mal comment on pourrait tricher à ce jeu. Enfin, te voilà victime d’une vraie cabale. Nous ne sommes que trois à te défendre, Saka, Rémi et moi, sans succès. On nous soupçonne de faiblesse, de complaisance (le premier envers soi-même, son palmarès, son prestige).

On raconte d’autres horreurs à ton sujet. Tu te serais fait passer pour l’inconnu qui a rossé un cyrard devant H4. D’après mon patron, tu étais salement amoché l’autre matin, mais il ne se prononce pas sur l’origine de tes blessures. Quant à moi, je t’imagine mal te battre. Seul Rémi te défend dans cette affaire. Tu as là un véritable ami. Garde-le précieusement. Et ne perds pas ta mère, c’est nul.

Bon rétablissement,

Geronimo

 

 

Rarement je m’étais senti aussi paumé. En équilibre sur mes béquilles devant le Petit Suisse, j’essayais de me fixer une destination, mais aucune de celles que j’envisageais ne résistait à mon découragement. Pas question de monter aux 4S, trop loin, trop haut. Et puis aucune envie de rencontrer Joseph, de devoir choisir entre la dissimulation et la confidence, entre ma mauvaise conscience et sa mauvaise haleine. Si encore on n’avait pas été le week-end, j’aurais eu une chance de tomber sur Rémi. Mais même à lui je n’étais pas si désireux de raconter ma vie ou de donner le change. En outre il reviendrait nécessairement sur mon prétendu coup de poing avec Putois. Auquel cas bien sûr je le détromperais ; mais comment justifier un tel retard ?

Je contemplais la moto garée sur le trottoir, et j’ai eu un pincement au cœur. J’avais flingué ma vie. Doté de si belles qualités pourtant. Et qu’est-ce que j’en avais fait ? Même mon joli minois (un mot de Paula), je l’avais durablement massacré sinon définitivement, impossible en tout cas de réassortir mon râtelier avant un bon bout de temps, faute de subsides.

C’est alors que j’ai vu rappliquer, se tenant par la taille, un mec et une nana, tous deux en tenue de motards, et j’ai failli gerber en reconnaissant Clémentine et Gravereaux. J’ai pointé vers eux une de mes cannes, ce qui pouvait passer pour une manière de salut mais conservait dans mon esprit toute sa charge symbolique. Quoi qu’il en soit ils ne m’ont pas vu ou ont fait semblant. Vous ne devinerez jamais qui a pris les commandes de l’engin et qui est monté en croupe, j’en avais la nausée de tous ces clichés, était-il vraiment nécessaire que Gravereaux confirme ainsi sa ressemblance avec une gravure de mode, Clémentine ses dons pour le perchage et le bombage de cul, et tous deux la possibilité d’appartenir à la fois à la classe des nantis et à la gauche révolutionnaire ?

Au moins ils m’avaient indiqué la direction. Et le sens. Puisqu’ils remontaient la rue de Vaugirard, je la descendrais.

C’était prendre un chemin inhabituel pour moi. Au point où j’en étais, peu m’importait. Tourner le dos à toutes et à tous et à tout, sauf à Carmen, la rejoindre, vite, avant que ses parents la cloîtrent ou je ne savais quoi, tel était mon programme.

J’avais à peine amorcé le premier pas que j’ai été pris d’un nouveau vertige, si violent que j’ai dû m’appuyer contre un des piliers de l’Odéon. Oh putain !

C’est que, presque à mon insu, et malgré ma propension au déni, j’avais commencé à passer en revue tout ce que j’allais perdre dans l’aventure. Et, à cet instant précis, le désastre le plus affligeant m’est apparu dans sa pleine évidence.

Pourquoi fallait-il que sur la scène de mon théâtre intérieur cette révélation emprunte la figure et la voix de la matouze ?

À cause de ses questions de la veille.

La première fois, j’aurais peut-être répondu si je n’avais pas été interrompu par l’intéressée elle-même.

Oh Géraldine !

Cela ne faisait que quelques jours que j’en avais pris conscience, j’aimais cette fille plus que toute autre au monde, c’était tellement clair que je ne comprenais pas comment j’avais pu ne pas m’en rendre compte avant, en même temps mes anciens souvenirs d’elle venaient en foule confirmer la chose avec une constance, une précision et une netteté incroyables, je ne pouvais que déplorer ma cécité et ma surdité passées, j’avais été d’une rare épaisseur ! Étretat, Carmen, mon récent délabrement physique et moral, tout procédait de ma bêtise !

Comme si ça ne suffisait pas, l’aiguille du regret y est allée d’une nouvelle broderie sur mon cœur à vif, un tout petit motif mais bien douloureux : Géraldine devait passer à Clichy dans l’après-midi me porter les cours de la semaine.

La seule chose à faire, c’était d’aller la chercher à la sortie du bahut. Je ne voulais pas lui laisser le temps de téléphoner chez moi pour convenir d’une heure de rendez-vous, elle tomberait sur la matouze en crise. Bon, ça me laissait juste le temps de me préparer à nos retrouvailles.

J’avais attendu avec une impatience grandissante ce moment où je reverrais ma copine et découvrirais son nouveau visage, je devais maintenant me résigner à considérer cette entrevue comme celle de la séparation. Même si – surtout si – je ne révélais rien à Géraldine de mon histoire avec Carmen, je ne pouvais prolonger avec elle une relation vouée à l’échec à peine ébauchée.

Elle s’annonçait si heureuse pourtant !

J’avais fermé les yeux, ce qui avait eu pour effet de napper mes joues de larmes, et je restais ainsi figé par le chagrin, quand j’ai perçu les échos d’une conversation qui se tenait sous les arcades à quelques mètres de là, depuis plusieurs minutes peut-être, sans que j’y aie prêté attention. Deux inconnus, deux hommes, échangeaient à voix basse des propos qui en temps ordinaire m’eussent paru anodins, mais pas dans mon état. Et la discrétion voulue de leur entretien, m’incitant à tendre l’oreille, aiguisait ma curiosité.

« Ouais, disait l’un, mais tu vois, c’est pour ce soir, c’est ça le problème.

– Et si tu demandais à (nom incompréhensible) ?

– Tu plaisantes ? »

Il a encore baissé la voix, ou il a continué par gestes, ou les deux, l’autre s’est marré.

« Non mais bon, a repris le premier, on est dans la merde. Ce soir ! Tu vois ça, toi ? Comme par hasard le jour où (suite inintelligible).

– Je comprends pas, y a pas un seul clampin dans la maison pour (mystère) ?

– C’est ce que je te dis depuis tout à l’heure !

– Et ton fils ?

– Mon fils refuse. Son concours avant tout.

– Il crache sur cinq cents balles ? Belle éducation ! »

Ils ont rigolé. Moi aussi, assez fort, je ne pourrais pas vous dire pourquoi. Par honnêteté, ou pour faire mon intéressant. Ou peut-être le flair.

Ça a marché, ils m’ont entendu.

« Qui est là ? a demandé le premier en se montrant, suivi de l’autre. Deux types dans les quarante-cinquante ans, d’apparence banale, vaguement intello. Quand ils ont vu à qui ils avaient affaire, ils ont paru hésiter entre le mépris et la pitié.

« On peut faire quelque chose pour vous ? » a dit le second, sur le même ton qu’il m’eût envoyé paître.

« Non, merci, j’ai fait, c’est l’inverse. »

Depuis mon sinistre dentaire, je m’appliquais avec une réussite qui me remplissait de fierté à prononcer parfaitement les sifflantes. Est-ce de penser à ce point précis ? J’ai senti que mon intuition était juste. Malgré un obstacle non négligeable.

« Vous cherchez un comédien au pied levé ? » j’ai repris, tout en leur montrant que le jeu de mots était volontaire.

Ils se sont regardés.

« Je n’ai pas l’air comme ça, mais je suis acteur. Si je n’avais pas eu ce stupide accident je serais en train de tourner un film. En attendant j’apprends des textes. »

Et j’ai commencé à leur chanter la Complainte du pauvre jeune homme, sur un air de mon invention, ne connaissant pas l’original. L’absurdité de mon comportement m’étonnait moi-même.

Ils continuaient à se regarder, en haussant les sourcils.

« Évidemment, il me faudrait un rôle statique. J’ai peur qu’il n’y en ait pas des masses dans votre spectacle. »

Je pensais à En r’venant d’l’expo, qui était à l’affiche de l’Odéon en janvier. En même temps, je me disais : rien ne prouve qu’il s’agisse de ce théâtre ni même du théâtre en général.

« Écoutez... » a dit le premier.

Il souriait.

« Ce n’est pas d’un comédien que nous avons besoin.

– Mais... ?

– La position assise ne vous pose pas problème ?

– Du moment que je peux allonger ma jambe.

– Vous seriez libre ce soir ?

– Pour cinq cents francs, je me serais de toute façon libéré.

– Vous avez l’oreille fine.

– Vous n’allez pas me le reprocher. »

Je sentais qu’il m’avait pris en sympathie.

« Pas plus que les conséquences de votre accident. Vous vous êtes bien arrangé le portrait. À propos,  vous me reconnaissez ?

– Désolé, je... »

Il s’est tourné vers son comparse.

« Tu te rappelles ce que m’avait dit Constant ? Vous avez un physique de théâtre...

– Comme souffleur ! »

J’ai ri avec eux.

« Vous avez compris ?

– La blague ? Quand même. Vous êtes doublement vexant.

– Non, le rôle.

– Souffleur ? Vraiment ?

– C’est mon emploi. Voilà pourquoi on ne me reconnaît jamais.

– Ah ! la reconnaissance », on a dit en même temps, son acolyte et moi.

« Mais j’ai un empêchement ce soir, or je me suis rarement cru aussi indispensable dans mon métier que depuis une dizaine de jours.

– Il est méchant ! » a pouffé l’acolyte.

« Ils sont mauvais, tu veux dire. Enfin, pas tous. Mais un des comédiens et une des comédiennes ne savent absolument pas leur texte.

– Qu’est-ce que c’est comme pièce ?

– Dialogues avec Leuco, au Petit-Odéon. »

Là, je vous demande un surcroît de confiance. Ça pourrait vous sembler incroyable, mais un jour chez Paula j’avais lu Le Bel Été, de Pavese. Il traînait là, moi aussi, elle m’en avait dit grand bien, plus que ça même, pendant qu’elle faisait son thème latin j’avais dévoré ce bouquin, après quoi on en avait un peu parlé, Paula m’avait récité le début en italien, tellement émue que j’avais retenu la première phrase. Et, en lisant sur les pages de garde ce que l’auteur avait fait d’autre, j’avais repéré les Dialogues. Paula m’avait expliqué de quoi il retournait. Ça m’avait un peu dépassé, mais je m’étais promis de m’y intéresser un jour.

« Ah ! Pavese », j’ai dit. « A quei tempi era sempre festa... »

Ça a fait son petit effet.

« Ma mère est d’origine italienne. »

C’était bien sûr la vérité, mais je vous rappelle que la matouze avait chassé de son univers tout ce qui pouvait avoir trait à l’Italie, sauf heureusement la bouffe, grâce à sa grande sœur. Merci tante Alice !

« C’est drôle, a fait le souffleur, je vous trouvais plutôt une légère, mais alors très légère pointe d’accent espagnol. »

Vous aussi, ça vous revient ?

Quelqu’un m’avait dit ça récemment : Germonprez.

« Question oreille, vous vous défendez vous aussi. Mes grands-parents paternels étaient de Santander. »

Enhardi par les circonstances, j’ai ajouté :

« Je ne connais qu’une personne qui ait votre sensibilité auditive, et comme par hasard il est ingénieur du son : Étienne Germonprez.

– L’aveugle ? C’est un bon copain d’Antoine. On s’est rencontrés à Avignon. Mais revenons à l’intrigue principale. Je manque de temps pour organiser mon remplacement, vous me semblez l’homme de la situation, si ça vous intéresse réglons ça tout de suite, d’accord ? Mais je ne me suis pas présenté : Abel Figeac.

– Bernard Mazeau, a dit l’autre.

Je me suis nommé à mon tour, puis :

« Vous êtes de la famille de Thierry  ?

– Je ne pense pas. On est pas mal de Mazeau à Paris. »

Bon, ça aurait fait un peu trop de coïncidences.

Cependant que, Mazeau nous ayant quittés, Figeac me mène dans son antre, avec toute la patience requise par la courtoisie, car malgré mon empressement je me meus moins vite qu’il le souhaiterait, je vous rafraîchis la mémoire : Thierry Mazeau était cet interne d’H4 que ses camarades avaient surnommé Placide, à cause de Placid et Muzo. C’est idiot ? Pas plus que d’avoir persuadé un autre hypokhâgneux, donc un brillant sujet, qu’on devait dire Vivaldo et non Vivaldi, même si l’usage s’était répandu de mettre ce nom au pluriel à cause des Quatre saisons. Que d’esprit, mon Dieu ! Mais nous sommes arrivés.

Figeac m’a fait les honneurs du théâtre, juste ce qu’il fallait, m’a montré sa cage, m’a donné le texte de la pièce, des instructions, présenté quelques collègues, nous a chaleureusement remerciés le hasard et moi et s’est enfui, non sans me confier à une certaine Amandine, presque aussi jolie que son prénom, quoique beaucoup plus jeune. Vous rêvez d’un documentaire sur le Petit-Odéon et son personnel, d’un portrait détaillé de la dame ? Désolé, je suis pressé.

Amandine m’a appelé un taxi, j’avais les moyens, à présent, et me voilà parti pour le bahut.

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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