Ça plus ça plus ça, 8

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 8

 

Quand on eut satisfait la soif et l’appétit, Géraldine reprit, cette toute divine :

« Ce piano appartenait à ma mère ; nous sommes ici dans son atelier, dont j’ai fait ma chambre.

– Elle était peintre ?

– Elle le croyait. »

Je peinais à tourner ma question.

« Tu l’as bien connue ? 

– Bien, je ne sais pas. Pas longtemps, en tout cas. J’avais six ans quand elle est partie. Je ne l’ai jamais revue. Jamais. »

On était assis côte à côte sur le matelas-lit. Les gestes comme les mots me manquaient.

« Heureusement qu’il y avait ma tante.

– Ton père a pas voulu refaire sa vie ?

– Cette vie qui te sert de référence... Il a survécu, et moi aussi. Il reste du vin. Tu en veux ? »

On a fini la bouteille.

« Il a des maîtresses. Ses copains de Montmartre, c’est une femme. Plus jeune que lui. Je l’ai vue une fois. À moins qu’elle ait changé. Il ne sait pas que je sais. Je ne lui en parle pas, ce ne sont pas mes affaires. Je vais te paraître cynique, mais du moment qu’il me paie mes études. Déjà, avoir le bac.

– T’es bien partie pour. Dis-moi, pourquoi t’es en C ? Je te verrais mieux en A.

– Parce que je suis une fille ?

– Mais non, arrête, ça n’a aucun rapport. Regarde autour de toi : on baigne dans l’art et la littérature.

– Dans la littérature ? Tu trouves ?

– Ben oui, tous ces bouquins, là. J’ai pas ça chez moi.

– Tu me considères comme une privilégiée, tu as raison. Mais ce n’est pas parce que je vis entourée de livres que je veux devenir prof de lettres ou de philo ou bibliothécaire ou conservatrice de musée. Et ce n’est pas parce que j’ai un piano dans ma chambre que je suis pianiste. Ça ne me gêne pas qu’il soit là, et ça arrange mon père. Il n’est pas tenté de jouer au lieu de travailler. Il joue affreusement, tant pis, il s’éclate. Moi, je prends des cours, mais depuis seulement deux ans. Ne me demande pas de te montrer le résultat.

– Alors, t’as choisi C parce que ça offre plus de débouchés. »

Elle m’a ratatiné d’un rire cinglant bien que joyeux. Encore plus belle, sans pour autant m’inspirer plus de désir. Plus de respect, en revanche, voire de crainte.

« Mon cher Norbert, tu as le préjugé tenace. Pourquoi n’aimerais-je pas les sciences ? »

Que répondre ? Aussi ne vous infligerai-je pas mon bredouillis. Écoutons-la plutôt.

« Ce qui me passionne, c’est la physique. Je sais, tu ne t’y attendais pas, vu mes notes. Mais est-il indispensable de briller dans une discipline pour prouver qu’on s’y intéresse ? Je veux devenir chercheuse en physique, c’est mon truc depuis toute petite. Et plus précisément en astrophysique. Si tu examinais mes bouquins, comme tu dis, tu t’en apercevrais. Pénétrer les secrets de l’univers, comprendre les relations entre esprit et matière, peut-être que ça nous rapproche de la philo, de la littérature. En tout cas ça ne déplaît pas à mon père, qui me fout la paix.

– Il est prof de philo ?

– On ne peut rien te cacher. »

Là, le vin aidant, j’ai osé un coq-à-l’âne.

« À propos de me cacher quelque chose, pourquoi tu t’es habillée comme ça aujourd’hui ?

– Norbert, mon ami, vous savez parler aux femmes. Cet hommage aussi subtil que spontané me renverse. J’ai presque envie de vous confier un secret. »

Elle s’est mise debout, et, tout en parlant, a commencé à pivoter lentement sur elle-même, comme un mannequin sur un socle tournant, presque douloureuse de charme.

« Si tu venais plus souvent le samedi, tu aurais remarqué que, ce jour-là, je m’habille en séductrice.

– Pour le cas où ta tante t’inviterait à déjeuner ?

– Éventuellement.

– C’est ça, le secret ?

– Non.

– Alors ?

– Devine.

– T’attends quelqu’un ?

– Oui.

– Qui ne vient pas.

– Pas souvent.

– Et qui n’est pas ta tante ?

– Tu comprends vite. »

Je ne sais pourquoi j’ai pensé à Axel. Peut-être parce qu’il avait belle apparence et habitait le quartier. Rien de très logique. Et puis, Axel était homosexuel. Ou alors bi- ?

« J’ai trouvé, j’ai fait, c’est moi. »

Elle m’a sauté dessus, figure acrobatique et risquée, mais accomplie avec une parfaite maîtrise. J’avais maintenant Géraldine sur les genoux, ou plutôt sur les cuisses, ses bras enlacés autour de mon cou, ses yeux dans les miens, ses seins sous mon menton, son sourire prêt à me dévorer.

« Non, Norbert. Je suis désolée. Mais je t’aime vraiment beaucoup. Parle-moi de ton copain Placide. »

Peut-être jugez-vous ma surprise exagérée. Peut-être m’étais-je trop facilement laissé décontenancer par un comportement pour vous transparent. De fait, elle me donnait toutes les clés, et par là-même à vous aussi, qui si ça se trouve avez pigé depuis longtemps. Mais bon, je ne peux pas toujours compter sur ma perspicacité. Surtout quand je me débats dans un complexe d’émotions. Imaginez-vous seulement dans ma situation.

Le plus curieux de l’affaire, c’est que cette fille dont la veille encore je rêvais d’éprouver le contact était maintenant dans mes bras sans que j’en retire d’autres sensations que celle d’une pesanteur incompatible avec les félicités célestes que je m’en promettais. Là devait être la raison profonde de ma sensibilité à sa voix : on restait dans l’aérien.

« Mais c’est vrai, tu as du travail. Tu veux bosser ici ? Pas de problème. Moi je vais faire mon anglais pour lundi, et relire ma physique. Tes cours, au fait. Voilà. Tu vas pouvoir les mettre dans ton cartable. Pourquoi est-il si rempli ? Tu as vraiment besoin de tout ça ? À ta place, je voyagerais léger. »

Un paquet de feuilles à la main, elle a regagné le perchoir que vous savez.

« Norbert, mon petit Norbert, toi aussi tu me caches quelque chose. »

La pesanteur s’était muée en oppression. Je me félicitais de la vastitude de la pièce, de cette hauteur sous plafond autant que de la liberté de nos échanges ; je ne devais rien à cette fille, elle ne me devait rien, notre liaison avait toute la gratuité, toute la générosité d’une complicité profonde, indépendante des circonstances, et le ksara, probablement, sur mes angoisses des effets apaisants, mais il eût suffi, me disais-je, d’un cadre à peine plus exigu pour que j’explose. Et, je vous jure, alors même que je tenais contre moi le plus tendre objet dont on puisse rêver, je me suis demandé si je n’étais pas capable de le repousser avec violence.

Géraldine a dû sentir ce raidissement, qui n’avait rien de libertin.

« Excuse-moi, ça ne me regarde pas. »

C’est-à-dire : Je meurs d’envie de savoir. Je n’étais pas dupe. Et j’ai failli prononcer une réplique qui, même si j’étais content de l’avoir gardée pour moi, m’a tout d’un coup illuminé : Tu es bien comme les autres.

Oh putain !

Ça, ça a fusé sans que je puisse le retenir.

Géraldine était à nouveau sur ses pieds, mais ce n’était plus pour virevolter. Elle me dévisageait d’un air consterné.

« Je t’ai fait mal ? »

J’ai négligé cette perche.

« Géraldine.

– Oui ?

– Je suis désolé.

– De quoi ?

– De moi. Je fais que des conneries.

– Tu regrettes d’être venu ici ?

– Oh Géraldine. »

Elle s’est agenouillée près de moi.

« Te voilà à genoux, alors que je devrais être plus bas que terre. Pour trois raisons au moins.

– Bigre ! Tu es sûr que tu as le temps de me raconter ça ?

– Si t’as le temps de m’écouter.

– Ouaip. Mais alors on se prend un café. Je m’en occupe. »

Resté seul, je me suis cru un instant assis au bord d’un précipice, et j’ai eu le vertige, comme récemment, et pour la première fois de ma vie, à Étretat. Plus bas que terre, ou dangereusement égaré dans les cintres d’un opéra délirant ? Je pouvais encore fuir, après avoir raconté deux ou trois bobards pour donner le change. Mais pas avant de m’être livré à Géraldine quant à ce qui la concernait directement. Pour le reste... Savoir qu’on est à un tournant de sa vie ne compense pas le manque de visibilité.

J’ai enfoui les cours dans mon cartable, d’où j’ai extrait le texte des Dialogues. Tout de suite, les deux lignes manuscrites, le nom d’Abel Figeac et son numéro, m’ont sauté aux yeux, et la honte m’a submergé. Je m’apprêtais à trahir ce type. Non, j’étais en train de le faire. La plus élémentaire des corrections eût été de l’appeler pour lui expliquer que, moi aussi, j’avais un empêchement imprévu. Je n’étais pas obligé de préciser. En tout cas j’ai compris pourquoi Placide avait échoué dans ses recherches. Il n’avait consulté que l’annuaire de Paris, or Figeac devait habiter la banlieue. L’indicatif 283 ne me disait rien. J’ai essayé de le traduire. AVE ? BUD ?

Géraldine revenait avec une cafetière d’un modèle que je ne connaissais pas, un truc tout simple, à piston, et de jolies tasses en verre incolore.

« Au fait, ta jambe ? C’est lié à tes dents cassées ?

– Je t’expliquerai. Vous avez une chouette cafetière.

– Un cadeau de copains brésiliens. » 

J’ai proposé d’actionner le dispositif, elle m’a conseillé de laisser infuser. Bon, que faire en attendant ? Lui montrer le texte de la pièce ? Le moment était venu de me lancer.

« C’est toi qui devrais regretter de m’avoir invité. Je suis pas fréquentable. Je porte la poisse à tout le monde. Ça m’ennuie de le dire, mais c’est ma faute si Isabelle a été assassinée.

– Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ? Il y a suffisamment de gens pour t’accabler au lycée. Tu as vu la tête qu’ils faisaient tout à l’heure ? Même Douvenou, ton grand copain ?

– Je regardais que toi. Douvenou était là ? J’aurais bien aimé lui parler.

– Je peux te dire que ce n’était pas réciproque. »

Il me semblait se confirmer qu’une des raisons qu’avait Géraldine de s’intéresser à moi, c’était précisément ma condition de paria.

« Merci de m’avoir fait confiance, mais objectivement je suis responsable de la mort d’Isabelle et aussi... »

Allons, du courage ! Géraldine regardait ailleurs, comme pour me faciliter la tâche.

« ... de l’agression dont tu as été victime. »

Elle ne réagissait pas. J’allais m’en étonner tout haut, quand j’ai vu une larme rouler sur sa joue.

« Oh Géraldine ! »

Là, je l’ai prise dans mes bras et serrée contre moi. Elle se laissait consoler sans rien dire. On est restés dans cette attitude tout le temps qu’il m’a fallu pour lui raconter l’histoire des meurtres en série.

Quand j’ai eu fini, le silence a pris possession des lieux, brodé par places d’échos lointains de la rue, ou, plus, proches, de la cour sur laquelle donnait la chambre et où des enfants jouaient à la marelle. Puis Géraldine s’est redressée, ses fins cheveux blonds électrisés par le frottement, les yeux dans le vague.

« Tu peux y aller maintenant », elle a fait. « Mais il va être froid. »

Elle parlait du café.

J’ai appuyé sur le piston. J’avais l’impression d’investir dans ce geste tout ce qui me restait d’énergie.

Je nous ai servis et on a bu. C’était tiédasse. On ne se regardait pas. Quelque chose comme une barrière invisible s’était dressé entre nous. Je m’expliquais mal ce phénomène. Je m’étais attendu à ce que mon rapport aussi fidèle que possible me vaille un surcroît d’attachement. Géraldine n’était quand même pas jalouse de ma complicité avec Paula ?

Elle m’a vite éclairé.

« Je ne comprends pas », elle a dit.

Dès ce moment, j’ai su ce qui clochait. Inutile de jouer au con, ça ne la tromperait pas plus que moi. J’ai pourtant essayé !

« Quoi donc ?

– Oh Norbert. »

Elle a frissonné. J’en ai eu à mon tour les larmes aux yeux.

« Quand je t’ai vu à la sortie du bahut, j’étais heureuse, bien sûr, mais surtout inquiète. Après, au café, ce cartable a confirmé mes soupçons. Tu me dis maintenant que tu ignores si la police est finalement intervenue chez Isabelle, si les suspects ont été arrêtés, si l’affaire est résolue ou non. Et tu me le dis à moi tout en t’excusant de m’avoir fait du mal. »

Elle s’est interrompue, comme pour reprendre des forces. Manifestement, elle ne voulait pas craquer, et c’est ce qui me bouleversait tant.

« Mais, Norbert, c’est maintenant que tu m’en fais en ne me disant pas pourquoi tu te comportes de manière aussi absurde. Ça fait deux heures que tu es chez moi et que tu aurais dû demander à téléphoner au commissaire. Ou tu es complètement fou, ce que je ne peux, ne veux pas croire, ou il s’est produit quelque chose depuis hier soir que tu me dissimules, je ne sais pas pourquoi. À moi ! À moi, que tu cherches à rassurer ! C’est tout le contraire que tu obtiens : je suis terrorisée. Pourquoi ne voulais-tu pas que j’aille à Clichy ? Ou même que j’appelle ? Qu’est-ce qui s’est passé là-bas ? »

Une telle finesse m’a fait penser à Paula, forcément. Je me découvrais une nouvelle alliée au moment de la perdre, comme j’avais perdu Paula. Mais j’avais été sincère avec Placide, je ne pouvais pas ne pas l’être avec Géraldine. Après l’avoir consultée du regard, je nous ai servi un café encore moins chaud que le précédent, puis, calmement, j’ai dit :

« Je t’avais parlé de trois raisons de me sentir minable. C’est bien que je prévoyais pas de garder les deux autres pour moi. »

La flamme bleue de son regard s’est à peine ravivée.

« Mais t’as raison, je vais commencer par appeler le commissaire.

– Dans l’entrée. »

En revenant, je l’ai trouvée assise en tailleur sur son lit à bosser son anglais. Elle portait des lunettes, dont la monture noire contrastait fortement avec sa blondeur et son teint clair, mais ce n’était pas le moment de commenter. Elle a levé les yeux de son bouquin.

« Alors ? »

Encore sous le choc, j’ai débité d’un ton égal, comme une machine :

« Les flics ont fini par retourner sur les lieux, après avoir obtenu le mandat nécessaire. On a dû les précéder de peu, quand on est allés récupérer la fourgonnette de Jules, et lui-même quand il est repassé un peu plus tard. Ils sont montés à l’appart’, où ils sont entrés de force, et où ils ont trouvé deux cadavres, ceux du beau-père d’Isabelle et de son complice. Ils avaient préféré se suicider plutôt que de répondre de leurs crimes. »

Je me suis assis à côté d’elle.

« Le commissaire m’a demandé la plus grande discrétion. Pour l’instant, la presse a été tenue à l’écart. Les habitants de l’immeuble ont juste entendu parler d’un double décès, et la police laisse courir le bruit d’une intoxication alimentaire. »

J’ai vidé ma tasse. Le café m’a paru meilleur carrément froid.

« Bon, acte deux. Tu es prête ? »

Elle a tourné la tête vers moi d’un mouvement brusque.

« Pourquoi n’as-tu pas appelé chez toi ? »

Ou elle était inflexible, ou c’est moi qui étais incorrigible, bref, nos échanges ne manquaient pas d’animation. En signe de bonne volonté, elle a ôté ses lunettes avant de poursuivre :

« Admettons pour ta mère, ou même ta sœur, encore qu’elle ait participé à l’enquête, apparemment, mais si tu tardes tant à communiquer avec Paula sur un sujet aussi important c’est que tu as rompu avec elle. Jure-moi que je n’y suis pour rien.

– Je te le jure. »

Je devais avoir un accent convaincant, ce que ne permet pas toujours une parfaite sincérité.

« Je te crois. »

J’allais enfin lui parler de Carmen, quand je me suis avisé qu’il était plus urgent de prévenir Figeac de ma défection. J’ai donc demandé à passer un nouvel appel.

« Je t’expliquerai.

– J’espère. »

Je me suis relevé. Juste comme j’atteignais l’entrée, le téléphone a sonné.

« Réponds, a lancé Géraldine, j’arrive. »

J’ai décroché.

« Allô ?

– Norbert ? »

Deux syllabes, c’est plus qu’il n’en faut pour qu’une mère reconnaisse son fils, et réciproquement.

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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