Ça plus ça plus ça, 3

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 3

 

Comment ne pas vaciller ?

La fille qui avait répondu et me regardait d’un air malicieux n’avait rien à voir avec Paula. L’idée d’une homonymie m’a traversé l’esprit, mais je ne me ferais pas avoir une deuxième fois. Non, c’était une blague, entre banal marivaudage et persiflage ironique.

Toute la troupe s’était ébaubie de l’espièglerie, moins peut-être que de mon ahurissement, qui se muait maintenant en indécision tout aussi rigolote, et j’élaborais encore ma réplique quand une grande perche à lunettes et talons plats, celle que j’aurais choisie pour le rôle, a dit : Quelle promo ? Quelle discipline ? Agrégative ?

Pour la discipline, aucune hésitation : lettres classiques, mais quid du reste ? Faute d’avoir préparé mon affaire, j’ai réfléchi à toute allure.

Paula était en hypokhâgne l’année de ma terminale. Si elle avait intégré du premier coup, elle était de la promo 76. Mais elle avait peut-être cubé. J’ai tenté 76.

« Elle a obtenu une cinquième année, alors. Elle a de l’entregent. »

Ça continuait à ricaner, et moi à me liquéfier. Un peu à l’écart, un peu moins hilares, deux filles se concertaient à voix basse. L’une d’elles est intervenue.

« C’est pas la nana qui sortait avec Todorov ?

– Non, s’est écriée une jolie brune à côté de moi, c’est celle qui a fait une dépression. »

Contente d’elle.

« Moi, a dit une autre, ça me déprimerait de sortir avec Todorov.

– Le père, à la rigueur.

– Beurk.

– On est toutes dépressives avec nos zéro chances à l’agreg.

– Te plains pas, t’auras un beau Capes rien qu’en passant l’oral.

– Pas en philo.

– Si Mitterrand est élu, il rajoutera des postes.

– Attendez, la fille, elle a sifflé une bouteille de whisky et elle s’est couchée devant la porte de Josiane.

– Mais ouiiii, je me rappelle. C’était y a deux ans. »

Au nom de Josiane, l’excitation avait atteint des sommets.

Quand même, elles se sont souvenues de ma présence. Le niveau sonore a baissé d’un coup, et la grande perche, qui ne m’avait pas quitté des yeux, a dit :

« Désolée.

– T’es sûre qu’on parle bien de la même personne ? »

Et, tandis que la conversation se poursuivait autour de nous (Elle a démissionné, non ? Oui, enfin on l’a démissionnée) :

« Certaine. Maintenant, on la connaissait pas vraiment. Si tu veux des précisions, demande à la fille qui s’en va là-bas. Elle est de la promo 76. »

La nana en question marchait d’un bon pas en direction du parc Montsouris. Quittant l’agitation du groupe, j’ai couru derrière elle.

« S’il te plaît ! »

Elle ne s’est ni arrêtée ni même retournée. Je l’ai dépassée, lui ai présenté la face la plus avenante possible, eh bien ! elle a fait mine de me déborder, sans un regard, m’obligeant à bondir en arrière en écartant les bras.

« S’il te plaît ! Juste un renseignement ! C’est Josiane qui m’envoie. »

Elle s’est arrêtée, m’a dévisagé des pieds à la tête.

« Josiane ?

– Elle dit que tu sais ce qu’est devenue Paula Masurier.

– Elle dit ça ? C’est plutôt à elle de le savoir. Tu connaissais Paula ? »

L’imparfait m’a étreint les tripes.

« Toi oui, donc.

– Un peu. »

Je pouvais désormais contempler le visage de la fille. Triste et fatigué. On aurait dit qu’elle passait ses nuits à veiller un enfant incurable. Le feu qui brûlait dans ses grands yeux gris paraissait lutter contre l’asphyxie.

« On suivait le même séminaire de maîtrise. Et toi, qui es-tu ? »

J’ai donné un faux nom. À cette époque, je vous le rappelle, je fuyais mon passé. Si le sort m’avait mis en présence d’une ancienne relation, je n’aurais pas insisté, j’aurais reconnu ma défaite. Mais pour l’heure je préservais mon incognito.

« On était au lycée ensemble.

– À Clermont ? »

Je ne pouvais plus guère douter qu’il s’agît de Paula. J’avais donc deviné juste : elle avait intégré. Ce qui voulait dire que durant toutes ces années, pour avoir des nouvelles d’elle, il m’aurait suffi de m’adresser à Sèvres. Pendant que je déconnais à pleins tubes sur mes chemins de traverse les choses avaient suivi leur cours normal pour les gens normaux, enfin, jusqu’à un certain point.

« À Clermont, oui. Pourquoi tu parlais d’elle au passé ? Elle... ?

– Elle a été internée en hôpital psychiatrique. Excuse-moi, je suis pressée. Tu ne veux pas m’accompagner jusqu’au RER ? »

Sans attendre ma réponse, elle est repartie. Je lui ai emboité le pas, et elle m’a tout raconté d’une seule traite, marchant d’un pas rapide, son halètement mimant une émotion qu’elle n’eût peut-être pas voulu me montrer.

« Paula était assez réservée, voire secrète. Elle n’habitait pas l’École. Elle en détestait l’ambiance. La seule sévrienne qu’elle ait un peu fréquentée, c’était moi. On s’est fait quelques cinés, elle m’a initiée au whisky. Elle avait l’alcool mélancolique. Quand elle avait bu, elle parlait davantage d’elle, mais ça restait très allusif, et très douloureux. Un jour elle m’a dit qu’elle était condamnée à aimer la solitude. Elle est sortie quelque temps avec un ulmien, ça s’est mal passé. Le bruit a couru qu’elle était lesbienne. Si c’était vrai, j’imagine que je m’en serais aperçue. Elle semblait vouloir se rapprocher de certaines profs, mais peut-être qu’elle cherchait surtout une mère ou une grande sœur. Quelque chose la travaillait, c’est sûr. Elle pouvait être toute joyeuse le matin et complètement abattue l’après-midi sans que tu comprennes pourquoi. Mais toujours ce qui me frappait, à part bien sûr ses incroyables yeux dorés, dorés au whisky, peut-être, c’était la vivacité de son intelligence. Tu sais, on est toutes censées être des génies. Note au passage que ce nom ne se met pas au féminin. En réalité, peu d’entre nous sont vraiment géniales, on s’en rend vite compte, ça nous perturbe plus ou moins. Je ne crois pas que ce soit ça qui l’ait perturbée elle, mais enfin elle m’impressionnait beaucoup plus que ces grandes gueules avec qui tu causais tout à l’heure, et notamment par sa maturité, alors que, tu le sais forcément, elle était très jeune. Je me dépêche parce qu’on arrive. Juste un truc : un jour où on avait un peu forcé sur le chiroubles, elle s’est mise à pleurer en parlant d’un certain Norbert. J’ai essayé d’en savoir plus, il n’y a rien eu à faire, et on n’est jamais revenues là-dessus. Tout à l’heure quand tu m’as accostée j’ai pensé un moment que tu pouvais être ce Norbert. Tant pis. Voilà, je vais devoir te laisser, alors vite : l’année de l’agreg, en 79, elle a décroché du jour au lendemain. Le contexte était angoissant, c’est vrai, avec la réduction du nombre de postes, on nous recommandait de passer le Capes, mais Paula, franchement, je ne me faisais aucun souci pour elle, elle était plus que brillante. Pourtant, Josiane a dû te dire... Qu’y a-t-il ?

– Non, rien, continue. Je sais pas grand-chose, en fait.

– Un matin elle a trouvé Paula ivre morte devant la porte de son bureau. À partir de là, la situation s’est très vite dégradée. Paula a été internée pour troubles psychiatriques, mais je ne te peux pas te dire où, ce sont ses parents qui l’ont prise en charge, là-bas, dans le Puy-de-Dôme, je n’ai plus eu de nouvelles, sinon qu’elle avait démissionné. Josiane avait tout fait pour l’en empêcher, pour qu’elle reste, avant de se rendre compte sans doute que c’était la meilleure solution.

– Cette Josiane semble avoir beaucoup d’influence. »

Elle m’a regardé, interloquée, a pris dans sa poche un petit calepin dont elle a arraché une page après y avoir griffonné quelque chose à toute allure.

« C’est quand même la directrice. Écoute, voilà mon numéro de téléphone, appelle-moi demain soir, Tchao ! »

Et elle s’est précipitée dans la station.

 

 

Mal amarré devant les portes, ballotté, écartelé entre des flots contraires, insulté dans divers idiomes, j’ai fini par me laisser emporter par un courant minoritaire et j’ai franchi l’entrée du parc Montsouris. Là, les flux ont perdu de leur intensité, de leur densité, j’ai dérivé jusqu’à un banc où je me suis écroulé. Toute l’amertume refoulée depuis des années me submergeait, c’était autre chose qu’une foule instable, c’était un assaut concerté, méthodique, impitoyable.

Paula ! J’avais tellement honte ! Et plus encore de me surprendre à chercher, déjà, des excuses. Je n’en avais aucune ! J’étais le dernier des derniers ! Chaque fois que le soupçon, le scrupule m’était venu que mon départ et surtout mon silence avaient pu l’affecter, je l’avais écarté au mieux avec désinvolture, au pire avec une joie mauvaise : elle se consolerait auprès de ce bon Constant, ou de Félix, ou de Rémi, elle ne manquerait pas d’épaules secourables, ni de dérivatifs, ses études où elle brillait, ses lectures, son alcoolisme raffiné, tout un art de vivre qu’elle cultiverait sans moi. Elle m’oublierait. Et plus le temps passait moins il me paraissait pertinent de me rappeler à son souvenir.

Pauvre abruti !

Où était-elle maintenant ?

Le sentiment d’une perte irréparable me creusait le ventre à des profondeurs vertigineuses, je n’étais plus qu’une crampe, d’un mouvement spasmodique j’ai bondi sur mes pieds, il fallait que je marche, le rythme de mes pas relancerait la machine, pour l’instant j’avais l’impression que mon cœur lesté de plomb se mourait quelque part dans un trou. Longeant l’allée, qui descendait vers une vaste pelouse, je me suis concentré sur ma respiration, et peu à peu, miraculeusement, un semblant d’espoir s’est mis à palpiter dans les plis de mon esprit, je m’étais affolé trop vite, n’étais-je pas toujours ce garçon jadis capable – avec l’aide de Paula –, de la plus grande efficacité ? Je saurais la retrouver ! Nous reconstituerions notre duo de choc, nous vaincrions sa déprime et la mienne ! Elle serait tellement heureuse de me revoir qu’elle m’épargnerait et s’épargnerait à elle-même toute manifestation de mauvaise humeur ! Norbert ! Tu n’as pas changé ! Tu sais maintenant pourquoi tu es revenu à Paris ! Pour te racheter ! Pour expier ! Pour le salut de Paula et le tien ! Allez ! Reprends confiance ! Où en étais-tu déjà ? La cité U ! Les Espagnols ! Ressors de ce parc – non sans en avoir goûté l’atmosphère printanière –, remonte vers le boulevard, ce soir tu commences ton enquête.

Il faisait vraiment bon. Sur le gazon s’étaient répandus quantité de jeunes gens. On se serait cru sur un campus américain à l’approche de l’été. En quelques minutes j’avais retrouvé tout mon allant. C’était louche. J’aurais dû me douter. Mais, là encore, j’étais trop con.

Il a fallu qu’un gamin poursuivant un ballon me fonce dans les jambes. Cris de la mère. Hélas ! le mal était fait. Et brusquement j’ai vu tous ces mômes autour de moi, le beau temps et le week-end n’avaient pas attiré en ces lieux que des étudiants heureux de pouvoir se dénuder un tant soit peu.

Oh putain !

Quelle erreur que ce parc !

Pourquoi pas un square, une sortie d’école, une crèche ?

Une maternité ?

La mère était accourue. Avant qu’elle ait pu esquisser le moindre geste pour m’en empêcher, j’avais soulevé son gnard et planté mes yeux dans les siens.

Il ne pesait rien, ce lardon. Une plume. Quel âge avait-il ? Trois-quatre ans. Une gueule à ressembler à son père, un futur salaud peut-être, ou un sauveur de l’humanité. Passé le moment de stupeur, il n’allait pas tarder à se mettre à chialer, mais je ne voulais pas le reposer tout de suite. Pour être franc, je projetais, si j’ose dire, de le lancer à sa mère, attrape ! et je ne suis pas sûr que je ne l’aurais pas fait si c’eût été le père. Sexisme ? Je m’en fous. Ou plutôt non, je ne m’en fous pas, mais j’étais hors de moi. Je ne voulais aucun mal à ce môme, qu’avec mes faibles forces j’aurais pu démembrer ou énuquer ou piétiner devant sa génitrice, ce n’est pas la peur d’aller en prison qui m’a retenu mais le sentiment de l’injustice, seulement moi, l’injustice, en l’occurrence, je la prenais en pleine poire, elle avait de petits yeux pâles pas très charmants, comme enfoncés dans de la mie de pain avec des pouces douteux [1], une maigre chevelure filasse, des membres fluets, rien d’exaltant, et qu’est-ce que je vous disais, les pleurs et les braillements, braillements de la mère surtout, alors que, vous êtes témoins, elle n’avait rien à me reprocher.

« Wie heißt du denn ? » j’ai dit en me débarrassant précautionneusement de mon fardeau. « Comment tu t’appelles ? »

Le môme a cessé de pleurer. C’était toujours ça. Mais l’autre est intervenue.

« Ça ne vous regarde pas. Allez plutôt prendre un bain.

– Un bain d’humanité ? Je suis servi. »

Dit avec l’accent allemand. Vous auriez préféré le toulousain ?

On commençait à s’attrouper autour de nous, y compris peut-être d’authentiques Fridolins, mieux valait me calter en vitesse avant de mordre tout le monde.

J’avais la rage.

 

 

De ce jour, je me suis enfoncé dans une sorte de torpeur. Je n’en sortais que pour m’y replonger le plus vite possible. Ce n’était pas de remontants que j’usais ! Inutile de préciser, vous en souffririez sans forcément disposer de remèdes idoines, ou consentir à les employer. Je résumerai donc.

Au sortir de cette montsouricière, j’ai effectivement réussi à me faire dépanner auprès d’étudiants de la cité U. Pas des Espagnols, du reste, mais des Allemands qui se mijotaient des vacances aux Baléares. Désolé pour le cliché. Ensuite j’ai cherché un hébergement pas trop cher du côté d’Alésia, et là, sur quoi je tombe ? Sur l’Armée du Salut. Si je n’avais pas eu le nez creux ! Pile ce qu’il me fallait. Puis j’en ai eu marre des uniformes et du prêchi-prêcha, et des trois S, Soupe-Savon-Salut – non, je vous en prie, pas de comparaison avec les 4S, n’allez pas, même pour plaisanter, évoquer devant moi ce passé que j’aurais voulu effacer de ma mémoire –, alors j’ai décidé de me débrouiller autrement.

Le problème, j’ai vite claqué tout mon fric en substances anxiolytiques, après quoi j’ai grappillé çà et là quelques picaillons en rendant de menus services ou en dispensant des cours particuliers. Quand j’avais ce genre de défi à relever, vous ne m’auriez pas reconnu. Impeccable ! Tiré à quatre épingles ! Bon, à peine ma prestation terminée je me hâtais de regagner mes repaires ou ma tanière, laquelle a varié en un mois. J’ai même vécu toute une semaine avec une Brésilienne (rencontrée à la cité U) qui m’a presque convaincu de me remettre à la guitare (oui, je vous expliquerai), et trois jours avec une copine à elle qui était en fait un copain. Désolé pour le cliché.

Je n’ai pas rappelé la sévrienne.

J’ai toujours son numéro. Il a changé, depuis, évidemment. Je le garde comme une relique.

Si je vous disais qui était cette fille... Mais je tairai son nom, en reconnaissance de son amitié pour Paula.

En revanche, je n’ai aucune raison de ne pas vous révéler que parmi les nanas rencontrées devant l’École se trouvait une certaine Anne Lauvergeon.

Oui, celle qui recommandait de voter Mitterrand.

Mais je n’ai fait le lien que bien plus tard.

Comme il m’a fallu du temps pour digérer les révélations de la fille aux yeux gris.

J’ai maintes fois été tenté de foutre son brimborion en l’air, il m’agaçait les doigts quand je mettais les mains dans mes poches, commençait à se recroqueviller en boulette pelucheuse. Avant qu’il n’ait perdu toute dignité, je l’ai délicatement déplié, lissé, et glissé dans mon portefeuille, car si j’avais un portefeuille, c’était pour qu’il serve à quelque chose.

Appelez ça de la superstition, je préfère parler de prudence.

Voilà, vous en savez assez pour l’instant. Je vais pouvoir reprendre le fil de ma narration.

 

 

J’avais donc écrit d’une traite mon premier chapitre. Deux fiches Ricard n’y avaient pas suffi, une partie du bloc y était passée, mais les patrons avaient abondé sans sourciller, ils n’étaient pas si mauvais finalement, ou le charme d’Alicia avait opéré, ou ce nouveau demi que je m’étais offert avec mes tout derniers centimes, et, puisque l’on vient de m’en servir un, comme ça vous saurez vraiment tout, je lève mon verre à leur santé. Braves cafetiers ! J’ai oublié le nom de leur établissement, peut-être a-t-il disparu, je n’ai pas spécialement envie de vérifier, il me suffit de comprendre pourquoi le hasard me l’avait fait élire.

Écrire la suite ne fut pas de tout repos, il y eut des moments difficiles. Ça tenait bien sûr aussi à ce que je vivais parallèlement, et que je vous raconterai le moment venu. Mais, l’un dans l’autre, je m’en sortais, jusqu’à ce matin de janvier à Clichy où le téléphone a sonné.

C’était ma cousine.

Vous avez oublié ?

Pas moi, je vous assure !

« Carmen ? Qu’est-ce qui se passe ?

– Tu vas être papa. »

 

(À suivre.)

 


[1] J’aimerais avoir inventé cette image, mais je l’ai lue je ne sais plus où.

Accès direct aux épisodes :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

13

14

15

16

17

18

19

20

21

22

23

24

25

26

Épilogue

 

Publié dans Ça plus ça plus ça

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article