Ça plus ça plus ça, 7

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 7

 

« Vous êtes parente avec Jules Laforgue ?

– Le poète ?

– Non, le magicien.

– C’est la même chose », a dit Placide, qui répugnait d’habitude à ce genre de facilités.

« Pas que je sache. Mais il n’y a rien de magique en la circonstance. Simplement...

– Simplement, vous êtes géniale ! »

J’en avais des larmes dans la voix, excusez-moi.

« Excusez-moi. »

Les yeux baissés, je caressais la couverture bleu ciel comme s’il se fût agi du visage de ma bienfaitrice ou de celui de sa nièce.

« C’est vrai qu’elle est géniale », a dit celle-ci, posant alternativement sur nous deux un regard d’une grande tendresse. Amusé aussi, et interrogateur.

« Est-il indiscret de vous demander comment vous avez fait ? » a demandé Placide.

« Eh bien ! il m’arrive à moi aussi de prendre le taxi, et dans celui qui m’a conduite ici – je voulais faire une surprise à Géraldine en allant la cueillir à la fin des cours – j’ai trouvé sous un siège ce document qui était tombé là et qui probablement appartenait au client précédent. Quand le chauffeur m’a rapporté les détails de sa course, je me suis dit que ce client ne pouvait être que vous, Norbert. Je vous ai décrit, tout concordait. Le chauffeur m’a parlé du Pied de vigne, mais j’ai pensé qu’il y avait plus de chances que vous soyez à la sortie du lycée, et que si ce n’était pas le cas j’essaierais le café. Vous voyez, ni magie ni génie, seulement beaucoup de chance.

– Et d’amour », s’est permis Placide, en transe.

Le moment était venu de les éclairer tous sur la nature exacte de ce fameux document. Je m’y suis employé avec modestie, ne fût-ce que pour contrebalancer les excès de mon camarade. Lequel a eu le bon goût de rester coi lorsque Blanche m’a demandé ce que je faisais près de l’Odéon au lieu d’aller en cours ou, selon la formule de sa nièce, de garder la chambre. J’avais craint qu’il n’ironise sur mes écarts, histoire de se rendre intéressant. C’eût été certes un mauvais calcul, mais ça m’aurait gonflé.

Je savourais donc le plaisir que l’on imagine à évoquer le théâtre de mes futurs exploits, quand soudain j’ai dû retenir un certain juron, vous voyez lequel. Non pas tant pour ne pas choquer l’assistance que pour ne pas lui montrer trop clairement mon désarroi.

C’est quand même dingue que ces choses-là puissent se manifester à contretemps, même pour qui a vécu les faits qu’il raconte. Deux heures plus tôt, ma visite du Petit-Odéon ne m’avait pas causé la moindre appréhension, sinon peut-être celle de ne pas être à la hauteur de ma tâche. Avait-elle occulté les raisons parfaitement objectives et concrètes qui m’apparaissaient maintenant avec une évidence aussi incontestable que brutale de flipper comme une bête ? À prononcer seulement les mots « cage du souffleur », je m’étais déclenché une crise de claustrophobie. Alors, en situation ! Il s’agissait bien de savoir si je serais à la hauteur ! Je n’essaierais même pas !

« Ça va, Norbert ? »

Géraldine avait posé sa main sur mon bras, sa fine main aux ongles tachés de blanc, détail auquel je n’avais jamais pris garde et où j’ai vu un surcroît de grâce, avant de me demander s’il ne contenait pas le germe d’une dégradation plus ou moins générale de mon amour pour cette fille.

« Mais oui, très bien. C’est juste que j’ai pas beaucoup de temps pour lire la pièce et que je vais devoir décliner l’invitation de ta tante. J’aurais pourtant adoré déjeuner avec vous, rien que pour saluer la naissance de la nouvelle Géraldine. Je sais pas si je la préfère pas encore à l’ancienne.

– Et moi, elle a dit, je te trouve plus Norbert que jamais.

– Bravo ! »

C’est Blanche qui applaudissait, un sourire malicieux aux lèvres.

« Après un tel échange, je crois que je ferais mieux de vous laisser seuls. Vous avez plus de choses à vous dire qu’à une vieille tante. Et puis Norbert doit récupérer ses cours. Emmène-le, Géraldine. Je vous offre le taxi, et pour le déjeuner, comme ton père m’a dit qu’il ne serait pas là, faites-vous livrer par Marouan en lui demandant d’inscrire cela sur mon compte.

– Tu es sûre ?

– Ce dont je suis sûre, c’est que cette solution nous convient à tous les trois, et même nous plaît.

– Mais tu vas te retrouver toute seule !

– Ce n’est pas dit. J’ai assez envie de faire plus ample connaissance avec Thierry (j’avais tu son surnom). Je serais ravie qu’il me tienne compagnie au restaurant où j’ai réservé une table pour deux. Encore faut-il qu’il soit libre et accepte mon invitation. »

Placide était éperdu de bonheur.

J’ai tenu à régler les consommations, caprice que l’on m’a passé avec une indulgence appuyée, mais pour le reste il n’y a pas eu moyen de négocier, Blanche s’est montrée intraitable. On s’est donc séparés sur le trottoir, et Placide, aux anges, a juste eu le temps de me glisser en aparté :

« Je ne m’étais pas trompé. »

Hein ? Quoi ? Ah oui ! Ce truc qu’il voulait vérifier à propos de Géraldine. Mais je n’en saurais pas plus, le taxi arrivait.

 

 

Le trajet a duré longtemps pour une aussi courte distance, tout à l’opposé du précédent le chauffeur, un vieux pépé, prenait un soin excessif de sa cargaison, si je n’avais pas été avec une fille un peu plus exigeante question galéjade je lui aurais demandé s’il ne se livrait pas discrètement au trafic de nitroglycérine, en tout cas son objectif ne pouvait être de nous pressurer vu que le prix de la course avait été négocié entre Blanche et lui, pour arranger le tout Géraldine avait dû s’asseoir à l’avant, bien qu’elle me l’eût proposé je n’avais pas voulu de ses genoux comme coussin pour ma jambe et maintenant je le regrettais, l’expérience eût été autrement intéressante qu’avec Placide (qui toutefois n’avait pas caché son plaisir), au lieu de ça on ne pouvait pas se prendre la main comme par mégarde ni bavarder tranquillement ni même se regarder sans rien dire.

Je flottais dans une douce rêverie, le guignolet faisait son œuvre, le second surtout, Géraldine avait préféré un blanc sec, sa tante, en fait de jus de pastèque, un Bloody Mary, Placide, dans un élan de hardiesse, avait commandé un panaché, voilà à quoi se réduisaient mes pensées, je m’interdisais toute prévision, content de goûter la bizarrerie des choses, toute réminiscence trop douloureuse, malgré les tentations du décor, où le souvenir d’Isabelle Messmer pouvait surgir à chaque instant, et ce réseau complexe d’interconnexions qui faisait que dans quelque direction, sur quelque sentier mental que je m’aventure je risquais de tomber sur une charogne. Aussi me bornais-je à l’immédiat : j’allais découvrir l’univers de Géraldine, nous y serions seuls. Je ne voulais rien imaginer au-delà.

On est enfin arrivés, et en voyant mon amie descendre et le chauffeur la dévorer des yeux j’ai compris pourquoi il avait fait durer la course. Ça m’a révolté, mais elle apparemment s’en foutait, non qu’elle n’eût rien remarqué, cette fille remarquait tout. Simplement, quand j’ai fait allusion à la lubricité du petit vieux, elle m’a signifié d’un regard las mais ferme qu’elle souhaitait parler d’autre chose.

Quand même, maintenant que j’en ai le loisir, je vous décris rapidement sa tenue. Elle portait une ample et longue veste en grosse laine tissée dans divers tons pastel, un bonnet assorti, jusque-là rien de bien olé-olé, mais sous sa veste un pull moulant à col en V et une jupe très courte sur des collants en laine qui mettaient en valeur ses jambes magnifiques, chaussées de bottes en cuir fauve. J’ai choisi ce dernier détail pour lui en faire compliment, tandis que nous attendions l’ascenseur.

« C’est mon cadeau d’anniversaire en avance.

– Tu... ?

– J’aurai dix-huit ans le 25. Mais comme c’étaient les soldes... Et ce serait dommage d’attendre pour les porter, vu la saison. »

L’ascenseur était incroyablement exigu, un jouet, avec de très étroites portes grillagées. Il sentait le bois ciré et l’huile de graissage. On s’est serrés là-dedans et on a retenu notre souffle pendant la montée. Arrivés au quatrième étage, on est restés un moment immobiles, comme si on craignait un faux mouvement, puis on a éclaté de rire en même temps et on s’est retrouvés sur le palier.

« J’ai la dalle, elle a dit, je vais vite appeler Marouan. Tu connais la cuisine libanaise ? »

Je cherchais encore la réponse que déjà elle avait ouvert sa porte.

« Papa ? T’es là ? »

Et, comme je restais sur le seuil :

« Viens, n’aie pas peur. »

Dans l’entrée se tenait un petit homme souriant, la cinquantaine, le front haut et dégarni, le regard doux filtré par de grosses lunettes d’écaille.

« Ben t’es pas avec ta tante ?

– On a changé nos plans. Je te présente Norbert.

– Norbert ! Par exemple ! Géraldine m’a beaucoup parlé de vous. En bien ! »

Tandis que nous nous serrions la main, j’ai senti qu’il m’examinait avec une attention particulière.

« J’allais sortir. Tu sais, les copains de Montmartre. Je vais déjeuner avec eux. Blanche m’a appelé dans la matinée pour me demander la permission de t’enlever. Pas de problème. Mais je n’ai rien préparé. Et je crois même que le frigo est vide. Je pensais faire les courses en rentrant.

– C’est pas grave, on va se commander un repas libanais aux frais de tante.

– Ah ! Parfait, parfait. Bon, je vais y aller, moi. »

Il a attrapé son manteau, embrassé sa fille, quelques secondes après on l’entendait dévaler l’escalier.

« Il est sympa, ton père.

– Je n’en voudrais pas d’autre. »

Je regardais autour de moi. L’appartement me rappelait celui de la Rondelle, ma logeuse. Je me suis hâté de congédier cette référence pour savourer le charme vieillot des parquets, des moulures, des cheminées, des boiseries, que renforçait la saturation de l’espace par quantité de livres. Il y en avait partout, rangés sur des étagères ou seulement empilés, même dans la cuisine. Je n’étais jamais allé chez monsieur Caulataille, le protecteur de Rémi, mais, d’après la description qu’il m’en avait faite,  c’était ainsi que je me figurais les lieux, en plus vastes et labyrinthiques cependant.

« Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?

– Tu veux dire dans ce que vous croyez l’être. Je n’y vais pas souvent. »

Je n’avais pas vu qu’elle était au téléphone. J’ai souri à sa blague et elle m’a souri en retour avant d’entamer de mystérieux pourparlers avec son correspondant.

« Je ne connais personne qui n’aime pas les mezzés », elle a dit en raccrochant. « Un assortiment pour deux, tu y trouveras sûrement ton compte. C’est une bénédiction, ce Libanais au bout de la rue. J’ai pris du vin aussi. Un rouge très fort et très épicé que j’adore. Mon père est prof, je n’ai aucune nouvelle de ma mère, la sœur de Blanche. Grande famille de chrétiens qui vivaient au Liban. Ça ne l’a pas empêchée de nous abandonner. Déjà, elle avait fait fort en épousant à dix-huit ans un prolétaire juif de la banlieue parisienne. Enfin, juif, c’est lui qui le dit. Il prétend que ses ancêtres s’appelaient Perlmutter, quelque chose comme ça. Il n’est pas religieux pour deux sous. Tu veux voir ma chambre ? On peut y manger. Il y a un piano aussi. »

Et elle m’a entraîné au fond de l’appartement, dans une pièce claire et spacieuse, plus haute de plafond. Sous une verrière, à côté du piano annoncé, un large matelas était posé à même le sol. Des vêtements traînaient çà et là. Un chevalet supportait une toile ébauchée, un nu très coloré. Des affiches étaient scotchées sur les murs ou sur les vitres, et même au plafond. Et, bien sûr, partout des bouquins.

Géraldine s’était débarrassée de sa veste et de son béret et m’apparaissait dans toute la splendeur d’un corps fait pour la danse, je ne me lassais pas d’admirer le galbe de ce buste et de ces jambes qu’elle m’avait toujours cachés sous des pulls informes et de larges pantalons de clown. Mais, curieusement, ce spectacle m’inspirait plus de respect que de désir, et même, pour être franc, aucun désir du tout, à la différence du nu ci-dessus mentionné, comme si je m’étais résigné à ce que ces grâces me demeurassent inaccessibles. Pourquoi ?

Je ne me suis pas trop creusé la tête. D’une certaine façon, cette panne de libido m’arrangeait. Je n’aurais pas besoin de me contorsionner pour bien me tenir. Je ne craignais pas non plus l’érection intempestive, l’affolement général, le branle-bas de combat. Mieux, je pouvais m’adonner en toute quiétude à une contemplation égoïste, certes, mais discrète, et qui si elle le devenait moins resterait déférente et digne : une chaste vénération.

Du coup, je me suis mis à l’aise moi aussi. J’avais trop chaud, et j’ai ôté mon pull. Quand je me suis souvenu que les circonstances m’avaient contraint à sauter ma toilette du matin après avoir volontairement reporté celle de la veille au soir, sans parler des précédentes, il était trop tard. J’ai bien vu que Géraldine plissait le nez, ce petit nez ni tout à fait le même ni tout à fait un autre qu’elle avait fait complètement sien et que je reconnaissais maintenant.

« Désolé.

– Tant que t’enlèves pas tes chaussettes. J’aurais peur que ça me rende jalouse. Les odeurs de pieds, c’est ma spécialité.

– Voilà donc le trésor que tu dissimules dans tes bas de laine.

– Entre autres.

– Pourquoi t’as un piano dans ta chambre ?

– Ah ! d’accord. J’espère que tes dialogues de ce soir ne sont pas aussi décousus.

– Parce que toi, tu es la reine de la couture.

– L’impératrice. Tu es prié d’admirer ce patchwork là-bas.

– C’est bien ça. Cousu, mais décousu.

– Tu me montreras ton texte ?

– Si tu me dis pour le piano. Je parie que tu sais pas en jouer. Tu peux pas avoir tous les talents, ce serait trop injuste.

– Réjouis-toi, Calimero, je joue comme un pied.

– Et qui pue. Pourquoi ce piano alors ? Je sais : c’est pas un vrai. En réalité, c’est une armoire. Ou alors il est affreusement désaccordé. Je peux l’essayer ?

– Attends, j’enlève mes bottes. »

De voir les extrémités de ces jambes qui en paraissaient dépourvues m’a ému à un point inimaginable, mais il ne s’agissait toujours pas de désir. J’avais une folle envie de prendre cette fille dans mes bras et que nous restions ainsi sans rien nous faire d’autre. C’était de nature à me bouleverser bien plus que l’appel de la chair, car ça me ramenait à mes premières amours, à cette tragédie que vous trouverez  succinctement évoquée dans le premier volet de ce récit, neuvième chapitre, et pendant que Géraldine allait ouvrir au livreur je me suis assis au piano et j’ai improvisé d’autant plus facilement que je ne savais pas du tout jouer. C’est en laissant aller mes doigts au hasard sur les touches que j’ai subitement pris conscience de ce scandale : le coup de fil de Carmen m’avait fait oublier tout le reste, y compris la conclusion de l’affaire Messmer. Dès que possible, j’appellerais le commissaire.

« Qu’est-ce que c’est ? » elle a demandé en revenant, porteuse d’un grand plateau et d’une bouteille.

« Une fugue.

– Norbert, mon ami, j’espère que vous n’avez pas le vin triste, car vous me semblez déjà au bord du suicide.

– Géraldine, ma muse, servez-moi donc un coup pour vérifier cela.

– As-tu un tire-bouchon ? Non, hein. Tss. La galanterie se perd. Bon, je n’ai plus qu’à aller en chercher un à l’office.

– Envoie quelqu’un.

– Mais, mon bon, tous nos gens sont en congé. Allons, je vais bien nous dénicher ça. À mon retour, je veux le texte.

– Et moi le piano. Pour commencer. Après, j’aurai d’autres questions.

– Je te souhaite d’en avoir toute ta vie. »

Pendant sa brève absence, j’ai dû faire effort pour me convaincre que je me trouvais sur les lieux d’une tentative de meurtre, tant le décor vibrait de vie joyeuse. Je me régénérais comme pendant une balade en forêt. J’étais dans une forêt culturelle. Je n’ai pu m’empêcher de le clamer. Et sans attendre. Ça a jailli de moi avant même que Géraldine revienne avec des assiettes, des couverts, des serviettes, des verres et un énorme tire-bouchon, au manche taillé dans un bois tout noueux.

« Si tu le dis. Tiens, rattrape-toi, ouvre le vin.

– Encore un pied de vigne, un pied tout court.

– Oui, prince sarment. »

Elle a soulevé la feuille d’aluminium qui recouvrait le plat, et nommé chaque mets, rien que des trucs libanais totalement nouveaux pour moi.

« Il y a du chaud et du froid. Le chaud est encore à température, mais si tu préfères on peut le passer quelques minutes au four. À la santé de ma tante ! »

Le vin m’a étourdi dès la première gorgée. J’ai su que j’avais franchi le pas, que j’étais sorti du monde, pour une durée indéterminée. Je m’abandonnais. Tout était possible. Rien n’avait de sens que cette injonction omniprésente et diffuse : vivre, vivre !

Les nourritures tenaient de la perfection. Savoureuses, raffinées, mais consistantes, inventées pour combler le ventre et le palais et se marier harmonieusement entre elles et avec toute boisson noble. Et là-dessus Géraldine a mis un disque.

« Tu voulais du piano ? »

C’est ce jour-là que j’ai découvert Debussy.

« Géraldine ?

– Oui ?

– C’est trop de bonheur. Je le mérite pas.

– Le vrai bonheur, on le mérite toujours. »

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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