Ça plus ça plus ça, 4

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 4

 

Alors, bien remis de ce bond de six ans en arrière ?

La voix de ma cousine avait une intonation inhabituelle, un peu comme si elle était ivre, mais vu l’heure c’était peu probable, un mélange d’assurance et de fragilité, d’inquiétude et de sensualité, ça m’a rappelé notre partie de jambes en l’air à Étretat, ainsi me concentrais-je sur le médium en oubliant le message, non sans toutefois que ce détour me ramenât au contenu. Pendant ce temps-là Carmen et debout à côté de moi ma mère attendaient que je dise quelque chose, alors j’ai lâché :

« T’es sûre ? »

C’est, je suppose, ce que répondent la plupart des mecs en pareil cas. Moins banal (pour autant que je puisse en juger, car je n’ai eu qu’une mère), la matouze a immédiatement deviné de quoi il s’agissait.

« Certaine.

– C’est un peu tôt quand même. »

En même temps, je pensais « un peu tôt pour téléphoner » : de fait, elle me tirait du lit après une nuit si mouvementée (voyez mon précédent opus) que tous, collège, lycée, devoir surveillé ou pas, on avait décidé de s’accorder une grasse matinée, avec la bénédiction de la matouze. J’avais du mal à mettre mes idées en place.

« Bon, t’es content ?

– Mais euh... je suis surtout surpris. Et toi ? »

Ma mère avait commencé à lever les bras au ciel et à déambuler entre la cuisine et l’entrée, mi-pleurnichant mi-pestant, on était partis pour la grande scène du deux, des crabes se réveillaient dans mon abdomen, « Ça plus ça plus ça, il m’aura tout fait celui-là ! » grommelait la matouze, avec tout son cirque Paula et ma sœur allaient débarquer, et voilà, qu’est-ce que je disais ?

« Qu’est-ce que tu disais ? »

Je n’avais pas entendu la réponse de ma cousine. J’ai gueulé : « J’entends pas ce que dit Carmen ! » Croyez-le ou non, ça n’a absolument rien changé.

« C’est Rolande ? » a demandé ma cousine. « Elle est fâchée ?

– Elle pique sa crise. T’es où, là ? Excuse-moi, je suis obligé de parler fort.

– À la Boissière. Je suis rentrée pour le week-end.

– Et tes parents, comment ils réagissent ? »

Là, ma mère a daigné marquer une pause.

« Je leur en ai pas parlé. »

Ça m’a soulagé, parce que ça nous laissait un peu de répit, mais depuis quelques secondes je flippais sec, et j’étais maintenant tout à fait réveillé.

« Norbert, t’es toujours là ?

– Oui, maman aussi.

– Quoi, maman aussi ? » a fait la matouze. « Passe-la-moi.

– Attends, tu peux nous ficher la paix deux secondes ? »

On aurait dit que je venais de la gifler. Elle est devenue toute pâle, avec les joues toutes rouges. Mais elle a entraîné Annette dans la cuisine et a claqué la porte derrière elle en criant : Une minute, pas plus ! tandis que Paula se repliait dans le salon-salle à manger-notre chambre.

« Écoute, Carmen, je sais pas comment elle a deviné, mais visiblement et audiblement elle est au courant.

– C’est Annette qui nous a balancés.

– Elle pouvait pas savoir que tu tomberais enceinte.

– Je lui ai dit que je prenais pas la pilule.

– C’est à moi que t’aurais dû le dire.

– C’est pas toi qu’es dans la merde.

– Attends, t’es pas contente ?

– T’as pas entendu tout à l’heure ? Je suis contente, mais je vais m’en prendre plein la gueule, ça va être l’horreur à la maison.

– Parce qu’ici c’est la joie ?

– Rolande est sous le choc, laisse-lui temps d’encaisser. Tu vas avoir ton bac, tu vas te trouver un bon petit boulot, dans six mois on s’installe.

– Super ! Je t’aime. Je te rappellerai plus tard, quand je serai plus tranquille.

– Pour moi cet après-midi c’est bon. Je t’aime. Tu me manques tellement, surtout maintenant ! »

La porte de la cuisine s’est rouverte, la matouze est sortie, impressionnante de calme, raide comme la justice, masquant à demi Annette en pleurs. À tous les coups elle s’était vu reprocher de n’avoir pas assez surveillé son grand frère. N’importe quoi ! J’étais bien décidé à prendre sa défense !

« Laisse-nous », elle a fait.

Bon, chacun son tour. Inutile de rester là, j’aurais droit à un rapport détaillé, mieux valait réconforter ma sœur. Je l’ai donc rejointe dans la cuisine, en fermant moi aussi la porte.

Elle pleurait dans ses bras repliés sur la table, son petit dos secoué de sanglots. Ça m’a fendu l’âme. Je me suis approché, j’ai avancé la main. Je lui avais à peine effleuré l’épaule qu’elle s’est brusquement redressée, effrayante, les yeux exorbités, la bouche tordue, en hurlant : « Vous êtes des monstres ! » Puis elle a foncé dans sa chambre, où elle s’est cloîtrée assez bruyamment pour alerter tout l’immeuble.

Bon, je n’avais plus qu’à faire le café. Je m’y suis employé posément, comme si mes gestes lents et calculés avaient eu le pouvoir de résoudre mes problèmes ou du moins eussent prouvé ma capacité à le faire. Dans l’entrée, la conversation se prolongeait, mais je n’en percevais pas grand-chose, la matouze parlait à voix basse, ses répliques étaient courtes et rares, largement espacées, rien de ce que j’aurais imaginé. Ce calme a eu sur moi un effet apaisant. Je suis allé discrètement chercher mes clopes (Paula s’était rendormie, la bienheureuse !) et, pendant que le café passait, j’ai fumé à la fenêtre, réveillé, certes, mais paumé, quand beaucoup de gens auraient pigé de quoi il retournait. Vous, par exemple, non ? Le pire, j’avais pour m’éclairer des informations que vous n’avez pas ou qu’il serait tout naturel que vous ayez oubliées. Un tel manque de jugeote ne pouvait relever chez moi que du déni. Merci de votre indulgence.

J’ai fermé la fenêtre juste comme ma mère raccrochait. Un silence a suivi, puis elle s’est pointée, toujours aussi calme sinon détendue. Sans un mot, elle a rempli la tasse que je lui avais préparée, s’est assise, et a commencé à souffler sur son caoua, longuement. Je vous jure, je me suis demandé si je n’étais pas sorti de la pièce sans m’en rendre compte.

Enfin elle a bu une gorgée, en grimaçant, comme si elle trouvait le breuvage trop chaud ou mal dosé, et elle a dit :

« T’as tort de fumer à jeun. En plus, tu nous gèles. »

J’ai quand même osé l’interroger sur ce qu’elles s’étaient dit Carmen et elle.

« Tu t’en doutes pas, peut-être ? En tout cas c’est réglé.

– Qu’est-ce qui est réglé ?

– D’accord, ta cousine veut rien entendre. Pour l’instant. Mais elle finira par se rendre à l’évidence. Elle est jeune. Elle a tout le temps de devenir mère. »

Vous devez me trouver ramolli du bulbe. C’est seulement alors que la lumière s’est faite. Une drôle de lumière, fade, aigre, tremblotante. En même temps, bizarrement, me revenaient les paroles de la pharmacienne de Pantin : « Ne me dites pas qu’il n’y a pas de violence en vous. » Je sentais monter du plus profond de mes entrailles une vague de colère capable de tout submerger, emportant comme fétus de paille les crabes de tout à l’heure. Coup de bol, je venais de reposer le mien. Sinon, je l’aurais balancé à travers la pièce, peut-être même à la figure de ma mère, et je me suis retenu de justesse de renverser la table. Et puis je ne sais quelles ressources mentales m’ont présenté une réplique toute simple bien que des plus diplomatiques, un parfait exutoire pour épancher ma bile tout en respectant les lois de la convivialité.

« Et moi, je n’ai pas mon mot à dire ? »

– Enfin, Norbert, tu te vois papa ? »

Le sourire dont elle accompagnait ces mots aurait pu achever de m’exaspérer, il m’a au contraire ramené à la raison. Non que j’admisse la vérité implicite de son propos, mais parce que son assurance cachait des fragilités que je me faisais fort d’exploiter. D’une certaine manière, le hasard, s’il faut l’appeler ainsi, me fournissait une magnifique occasion de m’opposer à ma mère sur un terrain où jusqu’alors elle s’était crue inattaquable. Le tout était de ne pas dévoiler trop tôt mes batteries.

Pour commencer, je me suis resservi un café, sans me presser, content de faire lanterner la matouze comme en cherchant la formulation la plus exacte de ma pensée plutôt que cette pensée elle-même. Par respect pour la qualité de nos échanges. En fils bien élevé que j’étais.

Je me suis assis en face d’elle, ça m’a rappelé nos nombreuses conversations dans cette même cuisine, sauf que cette fois pouvait être la dernière. J’ai bu une gorgée de café.

« Un peu léger », j’ai fait.

Elle ne souriait plus. Elle attendait vraiment. Alors go !

 

 

« D’abord il faudrait être sûrs que Carmen est enceinte.

– T’as fait ce qu’i’ fallait pour ça, non ? »

Ça partait bien.

« On a déconné, c’est vrai. Mais on est assez grands pour en assumer les conséquences.

– Oui, enfin, pas financièrement. »

Permettez-moi une nouvelle interruption, pour préciser que tout au long de ce dialogue chacun de nous, ne fût-ce que par égard pour le sommeil de Paula, jouait à qui maîtriserait le mieux ses nerfs. Ce qui n’eût pas été drôle sans quelque provocation de temps à autre. À ces moments-là, un bref silence pouvait s’imposer qui, quand nous le rompions, produisait le bruit d’une étoffe que l’on déchire. L’air était tellement saturé de tensions que je ne crois pas qu’un tiers eût pu se glisser dans la cuisine. Pardon pour cette longue didascalie. Je reprends.

« Tu rigoles ? Dans six mois j’aurai mon bac et un boulot, ça nous suffira pour commencer.

– Vous commencerez rien du tout. Et c’est pas toi qui paieras l’intervention.

– Quelle intervention ?

– T’as très bien compris.

– Non, figure-toi. Ou alors je peux pas croire que tu veuilles parler d’un truc aussi dégueulasse.

– Ce qui serait dégueulasse, ce serait d’obliger ta cousine à arrêter l’école pour élever un môme non désiré. Elle est en seconde, je te rappelle. En seconde. Et encore, parce qu’elle a un an d’avance.

– Qu’est-ce que t’en sais s’il est désiré ou non ? Tu te projetterais pas un peu ?

– T’as pas le droit de dire des choses pareilles. J’ai eu que des enfants désirés.

– Les trois ?

– Chacun autant que les autres.

– C’est vrai que ma naissance vous arrangeait bien. N’empêche que t’étais pas beaucoup plus vieille que Carmen quand t’attendais le premier Norbert, le vrai.

– Arrête. Le vrai Norbert c’est toi. Tu l’es devenu.

– Sinon, si mon frère était pas mort, je me serais appelé Désiré, c’est ça ? »

Heureusement que j’avais décidé de me contrôler. Et que ma mère aussi.

« Je suis tombée enceinte à dix-huit ans. C’est pas pareil. Et ton père en avait vingt.

– Vous étiez mineurs. Moi, officiellement, je suis majeur, je peux reconnaître l’enfant. Tant pis pour toi, fallait pas trafiquer les dates.

– Écoute, ça suffit. Vous êtes trop jeunes, point final. Carmen est à peine formée. En plus c’est ta cousine. Y a des risques.

– N’importe quoi. Son père est le frère de ton beau-frère par alliance. Où est le problème ? T’y connais rien, ou t’es de mauvaise foi.

– C’est toi qui refuses de voir la réalité en face. Me raconte pas de conneries, que vous vous aimez au point de vouloir fonder une famille ! »

Son regard s’est fait accusateur, tandis qu’elle louchait en direction de la pièce voisine.

« Et Paula ?

– Je te l’ai dit hier, on s’aime d’amitié. Et elle aime bien Carmen. Elle comprendra.

– J’en suis pas si sûre que toi. Mais y a pas qu’elle. Quand je t’ai demandé où allait ton cœur, j’ai pas eu l’impression que tu pensais à ta cousine. »

Ça doit être ça, l’intuition maternelle.

« Si, justement. Rappelle-toi, je me retenais de chialer. Je me doutais bien que vous nous mettriez des bâtons dans les roues. Et encore, je savais pas que... »

Je n’ai pas eu à beaucoup me forcer pour que ma voix se trouble et que mon regard se voile. Apparemment la matouze s’y est laissé prendre.

« Mais réfléchis deux secondes ! Imagine ce que vivrait ce gosse s’il venait à naître, avec des gamins pour parents.

– Parce que vous, vous avez fait preuve d’une grande maturité.

– Eh ben justement ! Je veux pas que ça se reproduise.

– Mais je suis là, Annette est là, ça va pas si mal, vous y êtes arrivés et nous aussi. On est plutôt heureux, non ?

– Plutôt ! Espèce de faux-jeton ! T’es pas sincère ! Ou t’es qu’un égoïste ! Tu crois que je peux dire que je suis heureuse !

– T’as pas des enfants adorables et qui t’aiment ?

– J’ai surtout des enfants qu’ont pas de père, un fils qui m’en a fait voir de toutes les couleurs et une fille qui file un mauvais coton. T’as bien vu sa réaction tout à l’heure !

– Évidemment, si tu lui as parlé d’avortement !

– Elle est capable de suivre l’exemple de sa cousine !

– T’as qu’à lui laisser prendre la pilule !

– À treize ans !

– Et demi.

– Tu te fous de moi, en plus.

– À demi. »

J’ai craint d’être allé trop loin, mais non, vous ne perdrez donc rien de ce qui suit.

« Qu’est-ce que c’est que ces gamines ! » philosophait la matouze. « Elles ont le feu au cul, ma parole !

– Non, elles ont juste envie de vivre, et le rôle des parents c’est de les y aider. Tu critiques Marie-Jo mais t’es comme elle : pas de pilule, et paf ! Sauf qu’elle, avec ses idées catho à la con, elle voudra pas que sa fille avorte ! Et comme ça je connaîtrai notre enfant !

– Alors là, c’est parfait. Marie-Jo a qu’à l’élever ! Toujours pomponnée, toujours à s’admirer dans la glace, ça va être chouette ! En tout cas toi tu te retrouveras le bec dans l’eau. Tu verras ce que je te dis : elle t’enverra promener ! T’auras pas voix au chapitre, tu seras chassé comme un malpropre.

– Pas du tout. Carmen me soutiendra.

– Tu rêves ! Elle pourra pas ! Elle sera sous la coupe de sa belle-mère. Quant à Roger, c’est la lâcheté personnifiée, il se laisse mener par le bout du nez. Laisse tomber, mon fils !

– Ou bien ?

– C’est moi qui te laisse tomber. Après tout, t’es majeur, tu l’as dit. »

Oh putain !

Là, j’ai fait une des grandes conneries de ma vie. Peut-être que je m’étais retenu trop longtemps pendant cette conversation, qu’il fallait que j’explose, aujourd’hui j’ai énormément de mal à comprendre comment j’ai pu prendre une décision si cruelle à l’égard de ma mère et de ma petite sœur. Et de Paula.

« D’accord », j’ai fait.

Et j’ai sauté dans le vide.

 

 

Oui, avec mes béquilles.

On ne sait jamais.

Je manquais de points de chute. Je me disais ça dans le bus où j’avais grimpé comme on arrivait ensemble à l’arrêt. Voyant dans ce synchronisme un encouragement du destin.

Je voyageais léger ; mon cartable bien plein pourtant. Je l’avais attrapé sans me soucier de ce qu’il contenait ni de l’utilité de ce contenu. On était le week-end et j’eusse certainement mieux fait d’emporter quelques effets de rechange et des affaires de toilette. Les circonstances ne l’avaient pas permis.

J’étais pratiquement le seul passager du bus, heure creuse oblige, et ça me causait une vague anxiété, l’impression d’être trop réel dans un monde irréel, ou l’inverse. Pour que moi, je me sente décalé, et surtout que ça me mette mal à l’aise, il fallait que je n’aie pas la conscience tranquille.

J’aurais voulu ne penser à rien. Je me concentrais sur l’image de Jérôme, vous savez, le serveur du Petit Suisse qui m’avait proposé un jour sa chambre. Le samedi, il était du matin. C’est par lui que je commencerais. J’espérais pouvoir m’installer là quelques heures, le temps au moins de faire le point, de tirer mes plans.

Cependant, je n’arrêtais pas de revoir mon départ de la maison, et je ressentais chaque détail comme une écharde en plein cœur.

« Tchao ! j’avais lancé à ma mère ; je préfère encore le bahut ! » Je n’étais pas allé embrasser ma petite sœur, et maintenant j’en éprouvais un remords insupportable. Comme j’allais sortir, Paula était apparue dans l’entrée, tout ce que j’avais trouvé à faire c’est de lui tourner le dos et de claquer la porte derrière moi. Quant à la matouze, d’abord incrédule, elle s’était figée, muette, dans une attitude que je ne lui avais jamais vue. On aurait dit une statue, à part que les statues n’ont pas les yeux dans l’eau.

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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