Ça plus ça plus ça, 13

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 13

 

C’est le piano qui m’a réveillé.

Géraldine n’était plus dans le lit.

Merveille que cette musique ! Elle m’arrachait des sanglots de joie.

Au-dessus de ma tête, la verrière encadrait le ballet des planètes se détachant sur le ciel d’un noir d’encre. Merveille que le calme voyage de ces beaux gros globes brillant amicalement dans la nuit !

Géraldine était là-haut, dansant, sautant avec grâce d’une sphère à l’autre, parfaitement en rythme.

Qui jouait alors ? Je voulais lui exprimer ma gratitude et mon admiration.

Personne au piano, pourtant.

En regardant plus attentivement, je voyais une bestiole indéfinissable se déplacer à toute vitesse sur les touches. Je me levais, m’approchais. Tiens ! Je n’avais plus besoin de cannes. Quelle bonne surprise !

Je m’approchais encore. La musique avait cessé. Dans le ciel les planètes étaient devenues couleur de cendre. Où Géraldine ? L’étrange animal avait grandi, il était maintenant assis devant le clavier. Je le voyais de dos, vêtu d’un long manteau au col relevé. Pourquoi ne jouait-il plus ? L’avais-je dérangé ? Je m’apprêtais à lui poser franchement la question quand il pivotait sur son siège, et je me rendais compte avec horreur que c’était le chat martyrisé de Clichy.

Je me suis réveillé pour de bon, en hurlant.

Et en réveillant Géraldine, du coup.

Il était trois heures et demie. La lune était couchée depuis longtemps. Le ciel sans nuages mais non sans pollution réverbérait l’immense et vague lueur de la ville. On était assis côte à côte. Je tremblais comme une feuille. Géraldine m’a consolé, repoussant doucement mes excuses.

« Tu n’y es pour rien, ça arrive à tout le monde de faire des cauchemars. J’en fais moi aussi, et plus encore depuis la fameuse nuit. Alors toi, avec ce que tu viens de vivre... »

Elle me caressait les cheveux. Je l’ai prise par la taille. Ce contact m’a bien apaisé. En guise de pyjama, Géraldine portait une ample et chaude chemise d’homme à carreaux dont elle avait retroussé les manches mais qu’elle n’avait pas fermée. J’ai glissé mon autre main dans l’entrebâillement, elle a rencontré un sein nu, tiède, lisse et doux. Géraldine a tourné la tête vers moi. Elle ouvrait de grands yeux, qui semblaient dire : Ah oui ? Ah tiens ? tandis qu’elle articulait :

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Le ton n’était pas vraiment interrogatif, il rappelait celui qu’on prend parfois quand on relit pour soi-même un dialogue à haute voix.

« T’as pas envie d’essayer ?

– D’essayer ? Pour voir si c’est ma taille ?

– T’exagères ! Je pensais pas du tout à ça.

– À quoi alors ? Ça m’intéresserait de le savoir.

– Suffit d’essayer.

– Je crains d’être déçue.

– Des préjugés, toi ? »

Brusquement, de ses deux mains elle a saisi en même temps les miennes, et s’est retrouvée couchée sur le dos, moi au-dessus d’elle, puis elle a lâché prise, j’étais désormais en appui sur mes paumes tandis qu’elle se défaisait prestement de sa petite culotte et entreprenait de me débarrasser de mon slip.

« Mademoiselle Parmentier, s’il vous plaît.

– On fait des difficultés ? Il faudrait savoir, monsieur le bonimenteur.

– Restons prudents. Tu prends la pilule ?

– Pas besoin de cette saloperie. J’ai la chance d’être réglée comme du papier à musique. Et en ce moment c’est tout bon. Au pire, si je tombe enceinte, je me ferai avorter.

– Surtout si c’est moi le père ?

– Faudrait déjà que tu sois à la hauteur.

– Quelle bassesse.

– Quelle arrogance. »

Je la voyais maintenant comme en plein jour ou presque, ses cheveux blonds en étoile autour de son visage. Une onde vivifiante me courait par tout le corps, j’ai ressenti un besoin impérieux d’en partager les bienfaits, et après avoir embrassé tendrement le bout du nez de Géraldine et les pointes de ses seins j’ai laissé ma tête glisser lentement jusqu’à son sexe.

 

 

Le soleil inondait la chambre. J’étais seul. Sur un pupitre dressé entre la verrière et le lit des partitions semblaient m’inviter à fredonner. Ce que j’ai fait.

La porte s’est ouverte et Géraldine est entrée avec le petit déjeuner. Elle avait boutonné sa chemise, qui lui descendait jusqu’aux genoux.

« J’ai parié café pour toi », elle a fait.

« Gagné. Thé pour toi ?

– Aime pour moi.

– Aile pour lui.

– Et la cuisse ? Œufs pour elle.

– Haine pour nous ?

– Pas de danger.

– Ça tombe bien, je déteste les calembours.

– Ça tombe bien, je n’en porte pas.

– Tu portes pas grand-chose. T’en as pas besoin.

– Le petit-dej, quand même.

– Merci, j’apprécie.

– C’est moi qui te remercie », elle a fait en déposant le plateau sur le lit et en s’asseyant près de moi. Puis, calant son menton sur mon épaule, elle m’a dit à l’oreille : « C’était très agréable, cette nuit. Mais, grâce à toi, je sais maintenant que je préfère les filles. »

Ah oui ? Ah tiens ?

« Eh bien moi, grâce à toi, je sais maintenant que j’ai un faible pour les bûcherons canadiens. »

Ainsi mis en joie, on a failli renverser le petit dej.

J’étais un peu vexé quand même, que voulez-vous, et naturellement elle s’en est aperçue.

« Fais pas la tête », elle a dit en me servant mon café tandis que je lui versais son thé. « Je ne regrette rien.

– J’avais bien le sentiment en m’aventurant dans cette jungle que la main de l’homme n’y avait jamais mis le pied. C’était pas vrai de la femme.

– Très élégant.

– C’est Christiane, hein ? »

Pour toute réponse, elle a fermé les yeux.

« Pourquoi tu fais ça ? C’est horripilant. »

Elle les a rouverts, et j’ai vu qu’ils brillaient d’une lueur étrange.

« Oh Géraldine ! Je voulais pas te faire pleurer.

– T’inquiète. »

Il était urgent de changer de sujet. Par chance un bruit nous est parvenu de la cuisine.

« Ton père est là ? »

Elle a retrouvé le sourire.

« On vient de se croiser. Il était tout attendri. Il a dû rentrer dans la nuit. Il ne m’a pas posé de questions, mais je crois qu’il nous a entendus.

– J’ai pourtant l’impression qu’on est restés discrets.

– Il a l’oreille fine.

– Et toi, ça t’a pas gênée, de savoir que... ?

– Le plus gêné, ça ne pouvait être que lui. Bois ton café pendant qu’il est chaud. Tu veux que je te beurre une biscotte ?

– Tu ferais ça ?

– Si je te le propose.

– J’ai pas l’habitude.

– Heureusement.

– Tu sais ce que j’éprouve en ce moment ? Ce qu’on ressent quand des choses étrangères sont devenues familières. Du coup, ça fait ressortir les ferments de nouveauté dans le familier. Je me reporte à l’image que j’avais de toi il y a quelques mois, ou même à mes premières impressions ici, dans cette chambre, c’était hier, mais tout a changé, et pourtant les lieux sont restés les mêmes, t’es restée la même, excepté ton petit nez.

– Tu ne serais pas légèrement obsédé par ce détail de mon anatomie ?

– Quand je pense à ton anatomie, c’est pas le nez qui me vient tout de suite à l’esprit.

– À l’esprit, bien sûr. Oh putain ! J’arrive à te beurrer une biscotte sans la casser, à peine entre tes doigts elle explose ! Et dans mon lit en plus !

– Je suis désolé. Tiens, tu joues de la guitare ? »

Je venais de repérer l’instrument debout dans un angle.

« À propos de doigté ? C’était la guitare de mon oncle. Ma tante me l’a offerte pour mes quinze ans.

– Ton oncle... ?

– Oui, ma tante est veuve. Elle a repris l’affaire de son mari.

– Il était croquemort et guitariste ?

– Il était génial. Il a bercé toute mon enfance. Tiens, écoute. »

Elle est allée cueillir l’objet. En le voyant de près, je me suis dit que c’était un drôle de cadeau. Ou l’oncle n’avait pas été spécialement soigneux – car je n’imaginais pas Géraldine capable de la mettre dans un tel état –, ou cette guitare était passée de mains en mains pendant des décennies de veillées animées, toujours est-il qu’elle avait vécu, comme on dit. Mais à peine Géraldine, assise en tailleur devant moi, en a effleuré les cordes, à peine son chant s’est élevé vers la verrière et le soleil que j’ai été transporté dans un autre monde. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi beau, ne m’étais jamais senti aussi bien. Les accents de cette voix insoupçonnée, ces doigts dansant sur l’abîme de cette bouche d’ombre, mystère béant au cœur même de la joie, moins fascinant cependant que celui de cette bouche de lumière, de tout ce corps inspiré, de cette transe – l’émotion était si forte que j’en sanglotais intérieurement.

Géraldine s’est tue. Un dernier accord et je n’ai plus réussi ni cherché à retenir mes larmes – silencieuses, tandis que l’air vibrait encore de magie, et que du fond de l’appartement nous parvenait le cliquetis d’une machine à écrire.

« Alors, Norbert ? Ce ferment de nouveauté ? »

Et moi, d’une toute petite voix voilée :

« Sublime. Qu’est-ce que c’est ?

– Orfeu negro.

– Quelle chance tu as ! »

Entendez : de pouvoir jouer cette musique et chanter cet air. Et moi qui avais envié Félix ! Une des amusettes qu’il avait jouées au réveillon n’était pas sans évoquer de très loin par son rythme ce que je venais d’entendre, pour autant c’était le jour et la nuit !

« Tu joues de combien d’instruments ?

– Je te l’ai dit, au piano je suis nulle. Ça ne compte pas. À la guitare, je connais juste quelques morceaux, quelques chansons. Mon seul vrai instrument c’est la flûte. Il faudrait d’ailleurs que je travaille, vu qu’hier...

– OK, je vais te laisser.

– Tu peux rester. Et même passer le reste de la matinée ici. Après tu devras y aller, on est invités à déjeuner, ça m’étonnerait que tu aies envie de te joindre à nous.

– Je m’en vais, bien sûr. Le temps de me rafraîchir un peu.

– Au fond du couloir, juste avant les toilettes. Je te suggère de prendre un bon bain. Tu trouveras des serviettes propres sur les étagères. Fais comme chez toi.

– Je pue tant que ça ?

– Au moins. Par contre tu ne pourras pas changer de vêtements. Mon père serait sûrement heureux de t’en prêter, mais ils ne seraient pas à ta taille.

– Par contre n’est pas français.

– Fuck off non plus. »

Quoique moins bien pourvue que les chiottes, la salle de bains aussi était pleine de bouquins. Il y avait là des polars américains en version originale, de la poésie dans diverses langues, des livres de cuisine, des revues scientifiques, je regardais ça pendant que la baignoire se remplissait, puis je me suis plongé avec les délices qu’on imagine dans l’eau bien chaude. Je serais resté là des heures à écouter Géraldine faire ses gammes, dans tous les tons et de plus en plus vite, en montant et en descendant, tantôt en détachant les notes tantôt en les liant, tantôt en en détachant une sur trois, etc. À un moment le père s’est installé aux chiottes, je l’entendais rigoler derrière la cloison, des bruits de pages tournées, il y était encore quand je suis sorti. Géraldine avait fini ses gammes et s’apprêtait à passer à certaine partita. Je l’ai félicitée sur son jeu, ça lui a fait plaisir, elle savait pourtant que je n’y connaissais rien, je n’ai pas pu m’empêcher de blaguer sur le nom de Bach vu qu’on était en terminale, il était temps que je file.

« J’aurais bien aimé dire au revoir à ton père.

– Si tu attends qu’il revienne !

– Qu’il sorte, tu veux dire.

– Qu’il revienne. Ou qu’il rentre. À chaque fois c’est toute une expédition.

– Je peux me commander un taxi ?

– Bien sûr. »

Et elle a attaqué son morceau.

Le tacot serait là dans cinq minutes. J’ai pris congé de Géraldine, très concentrée sur sa partoche, pas au point cependant de ne pas s’aviser que j’étais en train d’oublier mon cartable (oh putain !), on s’est fait un rapide baiser sur le bout des lèvres, en repassant devant les chiottes j’ai cru entendre les échos d’une activité plus ordinaire en pareil lieu, je n’ai pas osé dire au revoir à travers la porte, j’avais hâte de me retrouver dehors, sur le palier j’ai été presque étourdi par l’odeur de l’immeuble, de la cage d’escalier gainant l’étroit ascenseur, par ce composé de senteurs encore nouveau pour moi, je me suis demandé à partir de quand tout cela me serait aussi familier que le parfum des draps de Géraldine, encore fallait-il que notre relation se prolonge et en avions-nous envie ? Moi, en tout cas, je me serais contenté de ces quelques heures inoubliables.

Il faisait un temps splendide, à peine un peu frais. Beaucoup plus toutefois que je ne l’étais moi-même. Le bain m’avait plutôt engourdi. Étais-je prêt à affronter l’avenir ? À l’imaginer seulement ?

Le sapin est arrivé. Le chauffeur m’a laissé me dépatouiller tout seul avec mon bagage et mes cannes, tous les taxis ne sont pas de bons Samaritains, tout le monde n’aime pas non plus travailler le dimanche, mais y était-il obligé ? J’ai vainement cherché une formule bien mordante et bien spirituelle pour lui dire ma façon de penser, quant à ma destination comme ça ne pouvait pas attendre j’ai donné celle que j’étais en train d’envisager :

« Boulevard Raspail. »

Le champ des possibles, en effet, se rétrécissait. Où aller ? Le seul de mes amis qui le fût resté à mes yeux était Rémi, mais il logeait à l’internat d’H4. Certes, il était arrivé qu’un lit s’y libère et qu’un élément extérieur en profite, il faudra que je vous raconte cela un jour, mais je ne pouvais pas compter sur cet hébergement, et puis je n’avais aucun moyen de contacter l’intéressé. Par ailleurs, je ne voyais personne qui m’eût accordé facilement l’hospitalité, à part Géraldine, que je ne voulais plus déranger, surtout sans lui parler de Carmen (j’en avais laissé passer l’occasion, comment rattraper le coup ?), Douvenou, que j’avais tendance à fuir depuis quelque temps, Axel, mais c’était me jeter dans la gueule du loup, et le cousin Bourzeix, assez bohème pour m’accueillir (encore un sujet à développer) mais trop lié à la famille. Restait Félix. Ça supposait que je surmonte une certaine réticence, faite d’un mélange de jalousie et de réprobation auquel s’ajoutait maintenant le soupçon d’une liaison avec ma cousine. C’est très certainement ce qui avait emporté ma décision : j’espérais connaître la vérité.

Pendant le trajet, j’ai mis ma tactique au point, sans grande conviction. Je n’étais vraiment pas en forme. J’ignorais l’adresse exacte de Félix mais je savais qu’il habitait au métro Sèvres-Babylone. C’est là que je me suis fait déposer, devant une cabine téléphonique, en demandant au taxi d’attendre. Il n’a pas manqué d’observer qu’il eût peut-être été plus judicieux d’appeler au préalable, et là encore je n’ai rien trouvé à dire, ils commençaient à me faire chier, tous ces gens, et ce sont les premiers mots que j’ai prononcés quand Félix a décroché. Réplique aussi habile que spontanée, bien du genre à plaire à mon interlocuteur.

« J’en ai marre, tu peux m’héberger ?

– Quoi, encore un incendie ? » il a fait, allusion à ceux d’Étretat et de l’avenue de Ségur. « T’es à la rue ?

– Dans la tienne en tout cas, si j’ose appeler ainsi un boulevard.

– Monte, pas de problème. Sauf pour déjeuner. J’ai rien.

– Où est-ce que tu pensais manger alors ?

– À la cantine, avec la troupe. Tu pourrais être des nôtres... Mais déjà, arrive. »

Il m’a précisé l’adresse. J’étais juste devant l’entrée de son immeuble. Un signe, non ?

J’avais surtout le sentiment de faire une grosse connerie.

L’ascenseur ne dépassait pas le sixième. J’ai accédé au dernier étage comme j’ai pu, par un escalier hyper raide. Je n’ai eu aucun mal en revanche à repérer la porte de mon copain, le nom de Revol y était inscrit au charbon de bois, en majuscules énormes.

Je me suis soudain figé. À travers le panneau, j’entendais une voix reconnaissable entre toutes.

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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