Ça plus ça plus ça, 14

Publié le par Louis Racine

Ça plus ça plus ça, 14

 

Qui cela pouvait-il être ? vous demandez-vous. Quelqu’un probablement que vous avez déjà rencontré, vu cette chute énigmatique. Je vous le dirai. Mais, pour celles et ceux qui aiment les devinettes, je me fendrai de quelques indices. Les autres n’auront qu’à sauter les trois paragraphes suivants, et tout le reste si ça leur chante, la lecture est un acte libre, sinon vous ne seriez pas là à vous la couler douce alors que vous avez tant de choses plus urgentes et plus utiles à faire.

D’abord et d’une, le son de cette voix m’a instantanément donné envie de fuir, et je suppose que si j’avais été plus ingambe je ne m’en serais pas privé. Mais l’ascension m’avait épuisé, on m’avait peut-être entendu et si la porte s’ouvrait je n’aurais pas le temps ni la force de battre en retraite.

Ensuite, c’était une voix féminine.

Enfin, son effet répulsif ne tenait pas à la personne elle-même mais aux circonstances, sa présence en ce lieu – et surtout le fait que j’étais censé m’être brouillé avec elle.

Avec qui ? Paula, évidemment. Je n’étais ni en état ni désireux de la revoir, encore moins flanquée de Félix. N’étaient-ils pas fâchés ces deux-là, en principe ? Je tombais soit en plein conflit soit en pleine réconciliation, l’un ou l’autre m’aurait bien fait chier. Ce qui me troublait le plus, c’est que Félix ne m’ait pas dit que Paula était chez lui. S’il pensait me faire une bonne surprise, c’était raté. Mais aussi, comment eût-il pu penser cela ? Ils avaient forcément parlé de moi, Paula était à ma recherche, elle avait surmonté sa répugnance pour venir se rendre compte s’il m’hébergeait. À moins qu’elle n’eût passé la nuit dans ses bras, malgré ce qu’elle m’avait laissé entendre de leurs relations. Dans tous les cas le silence de ce mec sentait le piège. Et à Paula, hein ? Lui avait-il dit que j’allais débarquer ? Lui avait-il seulement appris que c’était moi qui appelais ? Le piège nous visait peut-être tous les deux !

Je ne suis pas du genre à écouter aux portes, mais comme rien en définitive n’indiquait qu’on me sût là j’ai jugé utile de prendre la température de l’échange. Je ne me manifesterais que si ça devenait absolument nécessaire.

J’entendais mal ce que disait Paula. Félix semblait lui répondre du fond de l’appart, ses répliques étaient presque inintelligibles.

Coller mon oreille au panneau ?

J’ai osé, y gagnant moins qu’espéré.

« ... qu’on m’espionne », disait Félix. « ... rendu compte de rien… »

Quelques bribes inexploitables, puis Paula :

« Rappelle-toi... passepartout.

– ... culot d’enfer... autre chose, si ça se trouve... micro... copains anars…

– En tout cas il a eu de la chance... Un peu plus... vasistas.

– C’est des conneries. Tiens, viens voir. »

Félix s’était rapproché. Par la fenêtre du palier j’ai vu manœuvrer une lucarne sur le toit. C’est cela qu’ils appelaient le vasistas, et c’est par là que le chat était supposé avoir fui.

Félix était maintenant près de la porte. Je l’entendais distinctement.

« J’étais persuadé de l’avoir fermé, mais c’est vrai qu’il se rouvre parfois quand on claque la porte, et en rentrant je me suis laissé vaincre par les apparences. Et puis Carmen était tellement sûre d’elle ! Moi j’y connais rien à ces bestioles... Je parle pas de la fille.

– Grand connaisseur, en effet, et des plus fins. Comme avec les femmes en général. »

Il a préféré changer de sujet.

« Qu’est-ce qu’il fabrique ? Il en met du temps.

– Je le connais ?

– Possible.

– C’est pas Norbert quand même ? Tu me l’aurais dit !

– Je croyais que tu le cherchais.

– Justement.

– D’ailleurs pourquoi tu t’es pas contentée de téléphoner ? T’as pas confiance !

– Pardi ! Si tu me caches des choses...

– Certaines seulement.

– Oui, bon, il y en a que j’aurais préféré ne pas voir. Ça ne me fait pas rire, Félix.

– La prochaine fois j’éteindrai la lumière.

– Il n’y aura pas de prochaine fois.

– Tu y as quand même mis le temps.

– C’est toi qui ne comprends toujours pas.

– Si, si, j’ai très bien compris. Y a que Norbert qui compte. Allez, t’as gagné, on va regarder ensemble si je le planque pas chez moi.

– Tu me crois assez bête pour tomber dans le panneau ?

– C’est de l’humour, Paula.

– Eh bien ! je te laisse t’amuser tout seul. »

J’ai cru déceler là une formule de conclusion. D’une seconde à l’autre Paula allait sortir. Je n’avais aucune envie qu’elle me voie. Il y avait derrière moi un genre de placard. Vite, je me suis glissé là-dedans, et je prenais à peine conscience qu’en fait de piège c’est moi qui tenais le pompon quand j’ai entendu la porte de Félix s’ouvrir.

« Tu m’as bien cru assez bête pour cacher Norbert dans l’appart ! J’ai beaucoup mieux, regarde. »

Son expression quand on s’est trouvés nez à nez !

 

 

Quant à moi, j’avais la honte de ma vie.

Si j’ai flanché à un moment de ce récit, au point de devoir solliciter le secours d’Alicia, c’est notamment en voyant se profiler cette scène. Vous la jugez peut-être drôle, et c’est tant mieux, mais je vous assure qu’à ce moment-là personne de nous trois n’avait envie de rire, pas même Félix, dont la désinvolture s’était fissurée de haut en bas, et qui montrait de la peur. Incroyable ce que ça le changeait. Paula, elle, si enjouée d’habitude, malgré ce fond de gravité qui ne la quittait jamais, ceci expliquant probablement cela, Paula si douée pour l’harmonie avait déjà gagné l’escalier, nous plantant là sur une sentence que je n’ai pas bien entendue et qu’il n’était pas question de lui faire répéter, du genre J’aime pas qu’on se foute de ma gueule en plus poli, en plus Paula, bref, Félix et moi on est restés face à face à chercher vainement quoi dire, quoi faire, et finalement je l’ai suivi dans l’appart, on s’est affalé lui sur le canapé moi dans le fauteuil, on a gardé le silence quelques secondes encore puis il m’a demandé si je ne boirais pas quelque chose et j’ai répondu Volontiers.

Pendant qu’on sirotait nos bières, je sentais qu’il essayait de se rappeler ce que j’avais pu entendre de leur conversation. De mon côté je réfléchissais aux conséquences de ce qui venait de se produire.

Même si ça ne présentait qu’un intérêt médiocre, tout ça était plutôt de nature à me rapprocher de Félix. D’abord, il respectait mon choix de fuir Paula. Il me l’a déclaré avec une certaine solennité. Mieux, il m’a présenté des excuses pour nous avoir manipulés, pour avoir voulu mettre en scène nos retrouvailles à son idée. Il avait l’air sincère. Mais que savait-il au juste ? Autant lui poser carrément la question. Je me doutais bien que Paula ne lui avait pas lâché le morceau. J’en ai eu confirmation. Elle lui avait juste dit que nous étions fâchés, que nous avions de bonnes raisons pour ça mais qu’elle craignait que je fasse des bêtises. Moi !

Ce que je ne pouvais pas encore lui demander, c’est s’il avait couché avec Carmen. Il était trop tôt. Je voulais d’abord m’assurer d’avoir toute sa confiance, et cela impliquait de ma part une forme d’abandon.

Je me laissais donc aller, conscient par ailleurs de ressembler à Pinocchio quand il cède aux séductions du Renard et du Chat.

« Pourquoi tu souris ?

– Pour rien », j’ai gloussé, ce souris ayant ajouté une pierre au grotesque édifice de la rencontre entre Félix et le Chat, Revol et le Renard. Comme si ces contingences méritaient la moindre attention !

À croire que ma paresse intellectuelle n’avait pas de limites.

Mon appétit non plus, d’ailleurs. Je commençais à avoir les crocs.

« T’avais pas parlé de bouffer quelque part ?

– Affirmatif. Avec mes potes ploum ploum. Viens, c’est l’occasion de te les présenter.

– C’est loin ?

– Je t’emmène.

– T’es motorisé ?

– Un peu. »

On a fini nos bières et on est partis. Félix m’a laissé l’ascenseur et a dévalé l’escalier à pied. Il est arrivé nettement avant moi.

Quand on a été dans la rue, il a inspecté du regard la file des bagnoles en stationnement comme pour en choisir une.

« Décevant, il a fait, décevant, vraiment. Bon, bouge pas, je sais où trouver notre bonheur. »

Il est parti d’un pas tranquille vers la rue adjacente, dont il a tourné le coin. Je me suis calé sur mes cannes et j’ai attendu. Trente secondes plus tard un grondement de moteur a déchiré le calme dominical et j’ai vu déboucher sur le boulevard un long cabriolet Mercedes avec au volant mon Félix qui est venu se garer devant moi en actionnant un de ces klaxons multitons dont la vulgarité tranchait avec l’élégance de la voiture. Il est descendu m’aider à m’installer, affectant des manières d’employé de palace. Le temps que je sois revenu de ma surprise, il avait fait demi-tour dans un hurlement de pneus et fonçait vers la rue de Sèvres.

« Qu’est-ce que c’est que cette caisse ?

– Pas mal, hein ? Il peut aller se rhabiller le petit père Constant.

– Elle est à toi ?

– Hélas ! non. Je dois la rendre ce soir.

– Une décapotable, mon rêve. Dommage qu’on soit en hiver. Ça doit coûter une fortune une tire pareille. »

Une façon comme une autre de m’enquérir du propriétaire. Mais j’en ai été pour mes frais.

« C’est un V8, non ? Je l’avais deviné au bruit.

– Sans déconner ? »

Vous vous rappelez peut-être cette leçon que m’avait donnée un jour un autre Norbert. Qu’il en fallait peu  pour flatter mon ego !

« Ça doit consommer un max, aussi.

– Ça dépend comment on conduit. Si tu veux, après le déjeuner, on ira faire un tour. J’étais censé me lever tôt ce matin. Heureusement que Paula m’a réveillé. Comme j’avais dormi tout habillé, j’ai juste eu besoin de me faire un bon café. La soirée d’hier ! Je sais pas à quelle heure je suis rentré, ni surtout comment j’ai fait. À l’origine je devais coucher à Chantilly, mais on s’est fait virer.

– On ?

– Tu la connais pas. Je l’ai ramenée chez elle, elle a pas voulu venir ici, enfin, chez moi je veux dire, elle m’a pas non plus proposé de monter, elle m’a juste laissé sa guinde.

– Tu fréquentes de riches héritières, maintenant ?

 – Tu la connais pas, je te dis.

– Je ne demande qu’à combler cette lacune.

– Combler, combler... Rêve pas. C’est pas une fille pour toi.

– Trop riche, peut-être ?

– Elle te regarderait même pas.

– Mais toi, elle te regarde. Pourquoi ? Qu’est ce que t’as de plus que moi ?

– La classe. »

Il imitait bien Aldo Maccione. Il était horripilant, et cependant je ne parvenais pas à lui en vouloir. Il avait un art de tout prendre à la blague, une forme de détachement que je lui enviais plus encore que cette bagnole et même que ce charme qui émanait de lui, à moins qu’il ne s’agît de la même chose.

« Je savais pas que t’avais le permis.

– Qué permis ? Le permis de chasse ?

– Ah parce que…

– Oui, je parais plus vieux que mon âge. Combien tu me donnes ?

– T’as pas dix-huit ans ?

– Je les aurai en juin.

– Et si tu te fais arrêter ?

– Pourquoi je me ferais arrêter ?

– Arrête. Si on t’arrête ?

– Vous n’êtes pas clair, mon ami. Pourquoi on m’arrêterait ? C’est les gauchistes et les hippies qu’on asticote, pas les honnêtes gens. T’as vu cette bagnole de star. Mais apparemment t’as pas fait attention à la plaque : corps diplomatique, mon petit bonhomme.

– Tant que tu fais pas le con, c’est vrai…

– Tank, va pour le tank. Mais t’en connais beaucoup qui peuvent rouler à deux cents à l’heure ?

– C’est le cas de celui-ci ?

– Largement. J’espère avoir l’occasion de te le prouver quand je serai chaud. Le seul problème, c’est la boîte automatique. T’as moins de sensations ou elles sont trop banales.

– Certes, mais ça se conduit tout seul. Parle-moi de tes copains ploum ploum.

– Tu vas les adorer. Et ça te changera des hypokhâgneux.

– Dont tu fais partie.

– Nobody’s perfect.

– Et Marc ?

– Quoi Marc ?

– Lui aussi il est en hypokhâgne.

– C’est donc ça que je le rencontre tout le temps ! Je te l’ai dit l’autre soir à Étretat, Marc, sous ses airs de premier de la classe, c’est la fantaisie à l’état pur. Il vit ailleurs, ce mec. Y a pas plus libre. En marge de toute confrérie.

– Y compris de celle des anars ?

– Ça aussi, je te l’ai dit.

– Tu t’estimes donc moins libre que lui. Toi, un anarchiste.

– D’abord je ne suis pas anarchiste. J’ai des copains anars, je les trouve stimulants. J’écoute ce qu’ils disent, je regarde ce qu’ils font, j’essaie de comprendre, je leur donne un coup de main de temps en temps. Ensuite, des contradictions, on en a tous.

– Et eux, jusqu’où ils poussent la cohérence ? Comment ils gèrent le pouvoir au sein de leur groupe ?

– Ils ne le gèrent pas, vu qu’il n’y en a pas.

– Mais y a bien des rapports de pouvoir ? Des gens qui ont plus d’influence que d’autres et qui d’une certaine manière les dirigent ? Y a bien des leaders ? Des théoriciens ? »

Ne me demandez pas où je prenais ces questions. Apparemment elles laissaient Félix indifférent.

« Je crois que tu te fais des idées sur l’anarchisme.

– Pourquoi ? Il prône pas l’anarchie ? Du grec anarkhia, absence de pouvoir ?

– Merci. Si, bien sûr. Mais le pouvoir en question c’est le pouvoir politique. Les anarchistes ne reconnaissent à personne le droit de dominer politiquement les autres. Ça ne fait pas d’eux des dogmatiques ou des sectaires. Au contraire, c’est l’idée qu’il faille un chef qui constitue un dogme. Bon, on arrive. »

On était quelque part dans le treizième arrondissement, non loin de la Seine, un quartier d’usines, de fabriques et d’ateliers plus ou moins désaffectés. Félix a garé devant un vieux bistrot occupant un coin de rue au pied d’un immeuble pouilleux. On aurait dit un décor de film des années trente.

« Les Enfants d’Émile. C’est ça ta cantine ?

– Je veux. »

Il m’a aidé à descendre de voiture. Dans ce noir et blanc la capote rouge de la Mercedes éclatait comme une tache de sang.

« Tu aimes le coq au vin ? La spécialité de la maison. »

Comme il disait ces mots, j’ai perçu une délicieuse odeur de bouffe, en même temps que j’éprouvais un pincement au cœur en pensant au poulet maternel que j’étais en train de bouder, à moins que la matouze n’eût changé son fusil d’épaule, privant par ma faute ma sœur et se privant elle-même de ce rituel régal.

« Aïe ! tu n’aimes pas », a dit Félix. « Ils font une excellente rouelle de porc aussi.

– T’inquiète. Je pensais à autre chose.

– Comment peut-on penser à autre chose qu’à bouffer en humant pareil fumet ? »

Soudain j’ai été frappé par son air supérieur, et je me suis senti mal indépendamment de mes frasques. Je nous trouvais tellement incongrus devant ce rade, dans cet environnement, avec cette bagnole ! Toute la morgue intello de Félix ressortait comme un halo ridicule autour de lui, autour de nous, j’aurais voulu m’extraire de cette gangue grotesque, retrouver les miens, les serrer dans mes bras en leur demandant pardon.

Félix maintenait ouverte la porte devant moi. Je suis entré.

Tout de suite j’ai compris que je m’étais trompé. En fait, c’était pire que ce que j’avais imaginé.

Il y avait là, certes, quelques habitués, comme on dit, mais aussi un lot de jeunes bourgeois dont une fille qui les dépassait de la tête et qu’une intuition que je ne m’explique toujours pas m’a immédiatement fait identifier, avant même qu’elle s’exclame :

« Salut, Félix ! Merci de m’avoir ramené Caroline ! »

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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