La Pierre, épisode 04

Publié le par Louis Racine

 

4.

 

Janvier avait produit la Pierre, février en accrut le mystère.

On se félicitait que le gel n’eût aucun effet sur elle. Dans la journée, on aimait se tenir dans son ombre, surtout à la limite de celle-ci, et l’on prenait de curieuses photos d’éclipses. Un jour, un nuage bas l’enveloppa complètement, avant d’expulser son noyau. Quantité de gens désœuvrés ou accessibles à la distraction passaient des heures entières à braquer jumelles et lunettes d’approche sur la surface du caillou. Certains la connaissaient par cœur, sa partie visible du moins. La nuit aussi permettait de beaux clichés, avec Orion et Sirius en arrière-plan. On eut même le bonheur de pouvoir cadrer ensemble la Pierre, le disque lunaire et Jupiter. Mais, que l’on se fût habitué à cette présence, que l’on y puisât d’incomparables félicités n’expliquait pas le phénomène. Et il suffisait d’un rien pour raviver la peur des villageois.

On en eut un exemple le 4 février. À midi, comme chaque premier mercredi du mois, la sirène municipale retentit ; simple sonnerie d’essai, constituée de trois cycles successifs d’une durée de 1 minute et 41 secondes chacune et séparés par un intervalle de 5 secondes, d’un son modulé en amplitude ou en fréquence, chaque cycle comportant 5 périodes de fonctionnement au régime nominal et la fréquence fondamentale du son émis au régime nominal étant de 380 Hz (10 Hz) – comme celle qui avait salué l’apparition de la Pierre. Elle provoqua un début de panique, avant qu’un éclat de rire général vînt rendre toute sa dignité à la population. Par précaution, les clients du bar-tabac reprirent la même chose.

Au moindre coup de klaxon, au moindre cri, on riait, en manière de conjuration. Avec un regard vers la Pierre, fût-elle hors de vue.

C’était comme habiter près d’un volcan potentiellement actif.

On qualifia le caillou d’ONVI, objet non volant identifié. La une d’un quotidien local claironna un jour « Une Pierre qui fait ONVI », en référence aux convoitises que suscitaient les retombées économiques de cette aubaine.

Tout progrès dans la connaissance de la Pierre augmentait plutôt les craintes qu’il ne les guérissait.

L’information n’avait d’abord pas fait grand bruit ; elle occupait maintenant les conversations : les experts s’étaient vite aperçus que la Pierre était exactement orientée nord-sud.

On apprécia de pouvoir parler désormais de ses deux pôles. Mais la communauté scientifique eût préféré un alignement sur le parallèle, comme étant plus normal.

La normalité se dérobant, la conquête s’en fit sur le mode  volontariste.

L’aéroport d’Octeville, réquisitionné par l’armée, fut rendu aux civils et reprit son activité commerciale. Les plans de vol furent seulement révisés. Il s’agissait d’éviter les abords de la Pierre.

Pas question, notamment, d’y déposer quelqu’un en hélicoptère. Or le gouvernement venait d’en autoriser l’exploration humaine en même temps que la réalisation d’un support adapté, sans subordonner celle-là à l’achèvement de celle-ci.

La solution qui parut la plus simple, quoique délicate, fut le parachutage d’une équipe réduite. Elle aurait pour mission d’effectuer des prélèvements, – les indispensables carottages – et de poser des filins permettant de gagner le sol – voire de remonter. On désigna deux femmes et un homme. Le public s’expliqua ce déséquilibre par le souci de l’allègement. Le matériel à lui seul – on le répartit au mieux – pesait quatre-vingts kilos (source : Paris-Normandie).

 

On ne voit pas souvent Muriel Hauchecorne au café. Ne voyait. Depuis le 21 janvier, elle s’y aventure davantage. Mine de rien, histoire de lire le journal. Elle prend un petit alsace. Deux euros. Il est bon.

Ce soir-là, on parle – de quoi voulez-vous qu’on parle ? – de la Pierre, tiens !

Cet aimable fléau.

Il n’y avait pas encore pensé ; Hardouin, à l’orée de son second demi, énonce comme ça lui vient :

– On dirait une baleine échouée en plein ciel.

– Mais ça pue moins !

Heuzé dégaine vite. Le bar se marre. On s’en souvient de la baleine de l'autre fois. Elle schlinguait que t’as pas idée !

L’inspiration récidive :

– D’habitude, ici, ce qu’on a peur, c’est que la falaise s’éboule. Pas qu’un bout de silex nous cache le soleil !

Trois voies se sont ouvertes aux orateurs. Muriel sait laquelle prendre.

– Un bout de soleil, euh, de silex ! clame Crochemore. C’est déjà le bon bout ! (« Tu tiens le bon bout ! » résonne un attablé, on ne sait pas trop lequel du groupe de trois qu’ils sont en embuscade derrière leurs dominos.)

– P’tit bonhomme ! se dilate Migraine. T’as qu’à bouger ! (Toute la clientèle rigole.)

Muriel se lance :

– Ton bout, y risque encore plus de tomber. Et sur quelqu’un !

Elle s’est pas rendu compte, elle voulait juste dire… mais trop tard, sa répartie fait vibrer l’établissement entier. On hoquète, on suffoque, on en oublierait presque pourquoi.

Bon prince, Migraine tempère :

– Même si i’ tombe sur personne, ça fera bien ébouler la falaise.

Bizarrement, le calme revient d’un coup. Aucun rapport avec cette dernière réplique. Un air froid tournicote autour des jambes, qu’il lèche impudemment. La porte s’est ouverte et refermée. Un client pour le tabac. On le reconnaît. Sauf Muriel, qui cependant sinterroge. On se garde de commenter. Sauf un des joueurs de dominos, mais il faut être de la partie pour l’entendre murmurer : Planteur.

Muriel attrape l’exemplaire pas mal froissé du Havre-Presse qui traîne sur le comptoir, et comme d’habitude elle se dit qu’elle aura les nouvelles après tout le monde, que ce serait bien de s’abonner pour recevoir le journal le matin ou de le prendre à la boulangerie en achetant du pain frais pour le petit déjeuner. De changer de vie. Ça ferait plaisir à Clémence (sa fille, sept ans). À Roger (son mari, quarante-quatre ans). C’est vrai ça, pourquoi, alors qu’elle se lève si tôt, ils mangent toujours le pain de la veille ? Et pourquoi, alors qu’il y aura bientôt trois semaines qu’elle se pose la question, elle en est encore à se la poser ?

Bon, les nouvelles. Après tout le monde. Elle n’a même pas commencé à lire que le grand à côté commente par-dessus son épaule :

– Oh les Popofs ! Pas étonnant que ça les attire !

Des avions russes « se sont un peu trop approchés des côtes françaises et britanniques fin janvier ».

– Y a peut-être pas de rapport, objecte Sueur.

– Hein ?

Gros rire de l’expert. Il se force un peu, mais il a du coffre. Muriel regrette sa démarche. Le café, c’est nul. Elle les connaît tous, les habitués, au moins de vue, elle n’a rien contre eux, mais ils sont d’un décevant ! De la chaleur humaine, ça oui, ils en dégagent, et par ce temps c’est plaisant, puis ils ne savent pas inventer que des blagues foireuses, mais il faut s’en taper du déchet !

Elle s’écarte un peu, pas seulement pour lire plus tranquillement : pour mieux entendre les joueurs de dominos. Leur conversation s’est reportée sur le dernier arrivant.

Muriel a comme une illumination. Planteur ! Ses cigarettes achetées, il s’est installé à l’autre bout du comptoir, où il s’est joint à un petit groupe de consciences.

Planteur. Ça alors ! Méconnaissable. Non qu’il ait pris un coup de vieux – il s’est vieilli pourtant. Quel âge ça peut lui faire ? Il doit approcher de la quarantaine. Mais toujours, derrière ce nouveau sérieux, qui l’a trompée, cette bouille faussement innocente, une gueule de voyou selon certains.

Non, elle ne l’aurait pas reconnu, avec ses lunettes et son crâne rasé, ses fringues de diplômé dune école de commerce. Il a maigri, aussi. Qu’est-ce qu’il devient ? Au souvenir de leur première et dernière rencontre, elle ne peut réprimer un sourire. Et, justement, quelqu’un vient de demander :

– Alors, Planteur, ça va les affaires ?

– Eh ! je suis bénévole, je vous rappelle.

Il cueille son verre, et, comme il va boire, ses yeux rencontrent ceux de Muriel.

Laquelle, reposant le journal sur le comptoir, l’a laissé ouvert à la page des sports. Son plus proche voisin de bar, le grand de tout à l’heure, y a de nouveau jeté un œil :

– Relégables ! Faut pas déconner !

Il fait allusion au dernier match des handballeuses d’Octeville, qui risque de leur coûter leur maintien.

– Forcément, avec la Pierre ! Ça les a perturbées ! C’est psychologique ! T’en penses quoi, Planteur ?

Muriel doit s’y faire : voilà que maintenant ils se parlent à travers elle. Mais, si elle a compris que Planteur exerçait désormais une activité inattendue, elle n’est pas au bout de ses surprises.

Tandis que le voyou déguisé répond quelque chose, n’importe quoi sans doute, un autre solliciteur se prépare. Il attend son moment, puis lâche :

– Eh ! Planteur, t’as bien des nouvelles de Jean-Claude !

Bien joué. La clientèle s’émeut toute.

– Oui, ousqu’il est ce cochon ? questionne Heuzé. Eh ! attendez : ça va faire trois semaines qu’on ne l’a vu.

– Il était là quand la Pierre est arrivée, établit Migraine.

– C’est ce que je te dis. Depuis, rien.

– Tu l’hébergerais pas dans ton camping-car, des fois ? émet Paimparay.

À nouveau leurs regards se croisent. Il n’a rien oublié, c’est clair.

– Non, mais je l’ai vu ce matin.

Ça fait son petit effet.

– Où ? demande Sueur.

– Là-haut. Sur la Pierre.

 

(À suivre.)

Commenter cet article