La Pierre, épisode 12

Publié le par Louis Racine

 

12.

 

On venait de très loin pour voir la Pierre. Avec les beaux jours, le flot de visiteurs atteignit un niveau problématique, sauf pour les commerçants du bourg ou les professionnels du tourisme. Les Casseurs pestaient contre la pollution aux gaz d’échappement et autres nuisances. Le nouveau parking spécialement aménagé débordait. Le déficit d’infrastructures et d’équipements se creusait. Le maire avait bien créé une promenade, dont le tracé suivait à peu près le périmètre de sécurité ; mais elle n’excédait pas trois quarts de cercle, vu qu’il avait fallu respecter le terrain de golf, et s’interrompait en plusieurs autres endroits, formant avec le réseau routier des croisements non protégés, la circulation étant en principe interdite. Tu parles ! Les barrières étaient régulièrement déplacées, on manquait de personnel pour les garder. Au bar-tabac que l’on sait, les oracles se gargarisaient de boissons alcoolisées et de drames humains, ceux-ci plus virtuels que celles-là. Au premier accident véritable, en quelles quantités se consommeraient-elles ?

La tournée de la Pierre n’était donc pas complète. Les audacieux qui, pour boucler la boucle, traversaient le golf étaient verbalisés sans pitié par des vigiles plus ou moins vigilants que les riverains (ou d’autres promeneurs) aidaient spontanément à les repérer. On se contentait donc d’un aller-retour au long de ce grand C, soit deux fois deux kilomètres environ, jalonnés par des stands où se vendaient toutes sortes de babioles à la pertinence souvent discutable, au prix toujours scandaleux. La municipalité finit par interdire ce négoce, tandis que le camp des Esthètes se scindait entre puristes et profiteurs.

Quant aux peintres amateurs qui affluaient sur les lieux, attirés par le motif, on les avait parqués dans un pré. Ils apportaient leur touche au tableau.

Cependant l’anneau brisé se trouvait sur des circuits bien complets, eux. Les tour-opérateurs avaient pris l’habitude de l’intégrer à leurs programmes Le Havre-Étretat ou Sites et monuments de Haute-Normandie, et même Le littoral normand, terre d’enjeux (historiques, géographiques, artistiques) ; d’accord avec la réforme territoriale en cours, ce dernier réunissait les deux régions sœurs, en incluant les plages du Débarquement et les falaises du pays de Caux – ainsi désormais que La Pierre –, le Trouville de Duras et l’Octeville de Donohue, en passant par le Havre de Boudin, Monet, Dufy, Friesz etc. Le simple ticket Octeville-Étretat avait un succès fou et alimentait les controverses philosophiques du genre : La Pierre est-elle un phénomène naturel ?

La question de son origine restant en suspens, il se publiait une masse prodigieuse d’articles sur son éventuelle signification. Maints érudits s’étaient très tôt amusés à voir en elle un scrupule, sans pouvoir préciser dans quelle énorme godasse de quel arpenteur géant du ciel il se fût logé, ni surtout pourquoi. Plus d’un(e) journaliste, essayiste, blogueur ou blogueuse, professeur(e) de lettres ou de philosophie nota l’idée dans son calepin ou dans sa tête, en fit part à ses proches, à ses amis, à son public ou la caressa secrètement. Tant certaines et certains sont avides de rationalité.

Citons, parmi toutes leurs thèses, celle que relaya et développa Fibee Donohue à défaut de l’avoir formulée la première : étant de trop, la Pierre rappelait à l’homme blanc sa démesure en même temps que son inconsistance. Fibee y ajoutait l’exigence de poésie ; cela lui valut des commentaires moqueurs : on eût imaginé un symbole esthétiquement plus satisfaisant que cette chose qui, si elle eût été de couleur brune, eût ressemblé... oublions.

On y vit aussi un avatar de l’épée de Damoclès. Mais personne n’était capable de préciser l’analogie. Du reste, on avait du mal à se convaincre que la Pierre fût retenue par un fil invisible. Un mouvement pendulaire y eût peut-être aidé. On s’en passait volontiers.

Entre les plus mystiques des plumitifs, un certain William Frérot1 s’était mis en tête de trouver la Pierre dans les prédictions de Nostradamus. Il cherche encore.

Moins tartignolle sans doute était l’article qu’un maître de conférences en littérature française du XIXe siècle à l’Université de Rouen posta sur sa page personnelle, en guise de clin d’œil adressé à ses étudiants et collègues : « L’effet d’irréel. Quand la fiction s’invite dans le ciel normand ». Presque simultanément paraissait à Milan, sous la plume d’un tout jeune sémiologue, un bref essai intitulé Invitare, inventare. L’altro convitato di pietra. Brillant au début, puis s’obscurcissant peu à peu. Je n’ai pas réussi à le finir.

 

Cédric Lepiller, lui, explorait d’autres voies, par lesquelles il allait de découverte en découverte. Il se heurtait seulement à deux problèmes : Enzo, bien sûr, et l’impossibilité de communiquer ses résultats à quiconque. Non du fait de sa mutité, soyons sérieux ; mais parce qu’il ne fréquentait pas les bonnes personnes. Il prit enfin la décision qui s’imposait : il se procura l’adresse de messagerie de Tony Lemétais et sollicita une rencontre.

Son courriel envoyé, il bâilla, s’étira. Il s’était couché tard et levé tôt, surtout pour un dimanche. La veille, en buvant une dernière bière devant sa lucarne, il avait admiré le disque lunaire, pile dans l’axe. Il s’était fait la réflexion que, cette année, Pâques suivait de très peu la première pleine lune de printemps.

Il quitta la table qui lui servait de bureau et descendit se resservir un café, sans faire de bruit, pour ne pas réveiller sa cousine ni surtout le môme. Il avait beau être sourd-muet, il s’y entendait côté silence. Il sentait quelles marches risquaient de craquer sous son poids, quelles semelles, de résonner indiscrètement. Danseur privé de musique, sinon de celle de son cœur, il savait calculer ses pas.

Il entra dans la cuisine. Le soleil commençait à poindre dans le ciel dégagé, dorait à la feuille les arbres nus. Cédric rêva un moment devant la fenêtre, à siroter son café en imaginant le roucoulement des tourterelles qui picotaient les branches bourgeonnantes du  frêne ou sautillaient dans le jardin.

Le jardin ! Il se rappela. Une chance ; il avait encore le temps de remplir sa mission.

Il passa dans la salle à manger, ouvrit le buffet, et fut surpris de ne pas trouver le sac. Il chercha partout, en vain. Paquita avait-elle déjà officié ? Impossible, elle s’était couchée avant lui et manifestement ne s’était pas encore levée. Ou alors elle avait agi en pleine nuit ? C’est sûr qu’il ne l’aurait pas entendue. Mais ça n’était pas son genre de faire des insomnies ou du zèle.

Pris d’un pressentiment, il remonta, longea le couloir jusqu’à la chambre d’Enzo. La porte était entrouverte. Il passa la tête et, dans la pénombre, distingua le lit en désordre. Mais Enzo n’était pas là. Il alluma. Sur les draps froissés et tachés, ce qu’il avait pris pour un vêtement se révéla être un monceau d’emballages de papier métallique coloré. D’autres traces, les mêmes que celles des draps, lui apparurent çà et là sur les murs et sur la porte. Sur la moquette, le sac vide. Il ressortit, le cœur battant, monta encore un étage, atteignit les combles où il logeait, et vit qu’il ne s’était pas inquiété pour rien.

Assis devant son ordinateur, Enzo, barbouillé, épanoui, était en train de pétrir de petits œufs en chocolat et de les enfoncer entre les touches du clavier.

 

Chloé frissonna. Quel dommage ! Il faisait si beau tout à l’heure ! Dermot et elle s’étaient réjouis de prendre le petit déjeuner dehors, près du magnolia en fleurs, grand candélabre aux calmes flammes violettes. Mais, le temps de tout préparer, un vent de sud-est insolite avait déployé devant le soleil une épaisse couverture de nuages. Il faisait froid et gris et, si ça continuait, la chasse aux œufs serait moins agréable que prévu.

Justement, Nestor entrait dans la cuisine. Dermot serra un peu plus fort Chloé contre lui, le nez dans sa chevelure décoiffée, le menton dans le col corolle mousseux de son pull parfumé d’elle, une main lui soutenant la poitrine, l’autre lui pressant tendrement le ventre. Ils faisaient face à l’enfant, dont le visage se fendit d’un lumineux sourire. Aussi brun que son père était blond, il avait cependant la même bouche que lui, large et généreuse.

– Chloé, tu joues ? demanda-t-il.

Elle rit de bon cœur.

– Attends un peu ! On a même pas déjeuné ! Et puis c’est Pâques, je te rappelle ! Tes invité chez Clémence !

– J’ai pas oublié, répondit Nestor, l’air malicieux.

Il attrapa une galette et détala.

J’utilise l’italique pour deux raisons. Parce que la « galette au beurre » des boulangers de la région n’a rien à voir avec un sablé ; c’est une viennoiserie. Et aussi pour suggérer la prononciation particulière de Dermot.

– Il est craquant, ton fils, dit Chloé. Des fois ça me rend triste. C’est sa mère qui devrait le voir, pas moi.

Dermot enfouit davantage son menton dans le col de la jeune femme, et lui chuchota à l’oreille :

– Qu’est-ce que tu racontes, mon amour. C’est Pâques aujourd’hui. Qui te dit qu’elle ne le voit pas ?

Tout ça en italique, bien entendu.

– Tu sais, reprit-il, j’ai un projet. Je t’explique pendant qu’on petit-déjeune ?

Quand son col fut bien constellé de miettes, Chloé, tout en les cueillant délicatement une à une du bout des doigts, félicita son compagnon.

Au fond d’elle-même, elle était déçue. Elle avait imaginé autre chose. Non qu’elle tînt tant que cela à épouser Dermot. Mais elle ne comprenait pas qu’il ne lui en fît pas la proposition ; de son côté, elle n’osait pas lui en parler. Elle fut donc finalement bien aise de ce dérivatif ; et elle était sincère quand elle lui dit que c’était une bonne idée que cette nouvelle série centrée sur la Pierre.

– Grâce à vous deux, dit-il. Pierre blanche, pierre noire, 361 tableaux ; mais des intersections, pas des cases.

– J’avais compris. Ça ne m’étonne pas que Nestor soit surdoué, avec un père pareil.

– Moi, c’est pas mon truc, mais toi, tu connais beaucoup de femmes qui s’intéressent pour ce jeu ? C’est toi qui as initié mon fils, non ?

– Oui, et ça y est, il me bat tout le temps.

J’écris oui en italique pour souligner cet équivalent local de « si », que Chloé, de façon tout aussi locale, prononçait « ui ».

– Tu es une femme battue, alors.

– Bravo ! Tu finiras pilier chez Sueur.

Puis, retournant son col, elle attrapa d’un coup les dernières miettes et les lui jeta au visage. On frappa à la porte vitrée. C’était Cyril.

– En pleine querelle d’amoureux, lança-t-il. Désolé ! Oh ! du café ! J’en veux bien, merci. Dites, vous avez vu pour la Pierre ?

– Remarque, Chloé, dit Dermot ; c’est si typiquement français. C’est ça que vous appelez beau-frère. Beauf. Imagine que j’aie envie de t’épouser, ça me ferait pas bander.

Chloé sentit ses genoux se dérober sous elle.

– Oh ! Dermot !

Elle pensa lui en vouloir d’avoir formulé sa déclaration devant témoin ; mais elle la devait justement à sa présence, qui la validait.

Incapable d’en dire davantage, elle se jeta dans ses bras.

– Alors, c’est quoi on devait voir pour la Pierre ? Elle est en chocolat maintenant ?

– Non, y a juste plein d’œufs de Pâques dessous.

 

(À suivre.)

1. Voir Le Sourire du Scribe.

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