La Pierre, épisode 18

Publié le par Louis Racine

 

18.

 

– Et maintenant, dit Chloé, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer !

Elle était assise sur une espèce de trône. Le salon des Donohue baignait dans une pénombre rougeâtre. Un projecteur éclairait violemment la jeune femme, qui lança d’une voix grave, une voix d’homme :

– Je suis enceinte !

– Des œuvres de Dermot ? articula péniblement Tony.

– C’est mon artiste préféré.

Tony fut secoué d’un rire idiot. Chloé empoigna une bouteille très allongée, en forme de batte de base-ball, et entreprit de la boire toute. Il voulut crier. À ce moment les lumières s’éteignirent, les fenêtres étaient grandes ouvertes sur la nuit, quelque chose luisait dans le jardin, le marché s’y était tenu dans la journée, on distinguait encore quelques étals vides, des coquilles d’huîtres, et là, posée au beau milieu d’un parterre de fleurs, elles seraient abîmées, la Pierre, ramenée à des dimensions modestes, celles disons d’un camping-car.

Elle brillait sourdement, éclairée de l’intérieur, tantôt rose, tantôt bleue. « Eh bien comme ça je la vois », disait Bathurst occupé à lutiner Chloé dans un coin. Mais on n’avait d’yeux que pour la Pierre. En s’approchant, on se rendait compte qu’elle était creuse, sa paroi faite d’un genre de tissu pris dans une résine très dure, « il y a quelque chose dedans », la rumeur se propageait, une ombre en effet bougeait au centre, par une fente que personne n’avait remarquée Tony risqua un œil, puis passa la tête, il vit un homme qui lui tournait le dos, assis devant un ordinateur, c’était Cédric, il se retourna, juste au moment où Tony comprit qu’il allait avoir la peur de sa vie.

Amandine fut réveillée par un hurlement. Elle s’assit dans le lit. Tony s’était levé et marchait dans la chambre.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Un cauchemar. Je suis désolé.

Peu après, ils prenaient un thé dans la cuisine. L’aube commençait à poindre. Ils auraient plus de temps pour se préparer. Tony s’évertuait à chasser de son esprit l’horrible vision qui l’avait réveillé.

Ils essayèrent d’interpréter son rêve. Pour la grossesse de Chloé, c’était plutôt classique. Le sommeil avait fait éclore une vérité dont ils ne remarquaient les indices que maintenant. Comme on peut s’aveugler !

– Tu crois que Bathurst le sait ?

Ils posèrent la question en même temps. Le fou rire qui suivit, entretenu par l’image de Tony éberlué et la palpitation des narines d’Amandine, leur fit du bien.

– Des œuvres de Dermot ! Je ne savais même pas que je connaissais l’expression !

Certains détails du rêve leur demeuraient opaques.

– Je te croyais experte en langue des signes.

– Gros malin !

Par la fenêtre, loin vers la mer, ils apercevaient une touche de gouache dans le ciel, la Pierre qui reluisait aux premiers rayons du soleil. À cette distance, sous cet angle, elle paraissait à la verticale de la maison de Cédric.

– Super soirée, n’empêche.

– Je savais que tu apprécierais les Donohue.

– Ils sont mariés ?

– On les appelle comme ça. Dermot est veuf. Il a perdu sa femme quand Nestor avait quatre ans.

– Qu’est-ce qu’il est beau, ce gosse ! Tu sais à qui il me fait penser ?

– Au Petit prince en brun.

– Ouais, c’était facile.

– En plus de ça, il est hyper précoce. Tu verrais comme il joue au go !

– Lui, il a vu son instituteur bien éméché. Heureusement qu’on était à pied. Tu as beaucoup, beaucoup bu, non ? C’est mauvais pour les neurones.

– C’est bon pour les révélations.

– Enfin, là où on va, tu ne risques pas d’être tenté.

Ils rirent. Ils regardaient toujours la Pierre.

– Je me demande… Non, n’importe quoi.

– Allez, l’encouragea Amandine.

– Tu crois que ça pourrait remonter au 21 janvier ?

– La conception ? Tu vas pas faire comme Cédric !

– À propos, Anissa est au courant pour le graffiti.

– Quoi ? Tu lui as dit ?

– Elle a fait le lien.

– Qu’est-ce qu’elle a compris exactement ?

– Le minimum. Il a cru lire le nom du gamin, avec le surmenage intellectuel il a pété les plombs.

– Elle n’est pas allée plus loin ?

– Pas que je sache.

– Doucement, quand même. C’est du lourd.

– Arrête, je vais déprimer.

– Si tu déprimes, ça sera pas pour ça.

Ils se turent. La Pierre virait doucement de l’orangé à l’ocre. Par-dessus la table, leurs mains se joignirent. Ils restèrent ainsi un moment, puis Amandine détacha enfin ses regards de la fenêtre. Chacun vit que l’autre avait les yeux humides.

– Allez zou ! T’as pas fini tes bagages, toi ! On part dans une heure. Tu te rappelles qu’on doit passer chez ma sœur.

– Ah ! oui, le cadeau pour ta grand-mère.

– Ma vovó ! Ma petite avozinha ! J’ai trop hâte !

Dans l’avion, ils reprirent leur méditation, séparés et unis. Ils atterrissaient à Porto qu’ils s’interrogeaient encore. Tony allait sur ses quarante ans, Amandine en avait trente-six. Qu’attendaient-ils pour faire un enfant ?

 

Les vacances scolaires avaient souligné les insuffisances de la commune et de ses voisines en capacités d’accueil, d’hébergement surtout. L’endroit où Planteur avait déplacé son camping-car, jugeant prudent de s’éloigner du bourg après l’affaire de la boulangerie, avait été investi par d’autres véhicules du même tonneau, au grand dam des riverains. Notre psychologue ayant dû rendre le sien à ses propriétaires, bien gentils d’en avoir prolongé le prêt jusqu’à leur départ pour la Dordogne, Cynthia lui avait d’abord ouvert sa porte, puis, devant son refus (prévisible), l’avait orienté vers une amie à elle.

– Merci, je verrai au besoin. J’ai d’autres plans.

Cynthia savait à quoi s’en tenir. Tony ? Anissa ? Les Hauchecorne ? Les Donohue ? Les *** ? Aucun ne se proposerait. Tous très généreux, pourtant. Mais ayant tous une bonne raison de ne pas lui offrir leur toit. Quant à les solliciter, Planteur en était incapable. Il ne l’avait pas toujours été. Ce culot autrefois ! Et pire que du culot. Un projet de meurtre. Avec cette sale petite allumeuse. Difficile à croire quand on le voyait maintenant, même si son air d’enfant sage paraissait une greffe mal prise. Sur un visage de garnement, pas sur une gueule d’assassin.

Où vivait-il ? Il éludait la question. Dans un hôtel minable, sans doute, pour économiser son maigre pécule. Avant d’en être réduit à faire la tournée de ses anciennes fréquentations ou pseudo-conquêtes, si tant est qu’elles pussent encore l’accueillir, voyous de bas étage, gros cons, filles plus ou moins paumées, travailleuses du sexe plus ou moins officielles, tous gens dont il s’était définitivement détourné, et que le temps n’avait pas dû beaucoup revaloriser. Non ! pas ça !

C’était donc une excellente initiative qu’elle avait eue de lui donner les coordonnées de cette amie.

Mais elle fit mieux encore. Elle réussit à se faire inviter à dîner chez elle avec lui.

Voilà pourquoi, un soir de mai, Cynthia et Planteur, en robe printanière et costume clair, pot de muguet et bouteille de chardonnay à la main, sonnaient chez Paquita.

 

Je me garderai bien de révéler tout ce que Dermot et Bathurst s’étaient dit le jour de leur rencontre. Du moins a-t-on noté que celui-ci fut informé du secret de celui-là. En échange, il lui fit part de certaines de ses réflexions sur le Caillou. Je n’en retiendrai que quelques bribes, bien dans le style du personnage.

Pour Bathurst, la Pierre, c’était l’exact inverse du sous-jacent : le surplombant. Autant que le grave devenu léger, c’était le léger devenu grave. Une invitation à considérer que ce que nous retirons de notre sol nous menace d’en haut. « Vous les Celtes, disait-il, vos ancêtres avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. Plus tard il y a eu la conquête de l’espace, et on a oublié le danger de cracher en l’air. Aujourd’hui nous sapons notre civilisation, tandis que les musulmans croient toujours au grand tremblement de terre qui mettra au jour nos actions les mieux enfouies. Les aborigènes d’Australie, eux, voient les choses autrement. » Et de raconter Uluru, le Temps du Rêve, etc. Le tout bien soutenu par la bière et bien surplombé par la Pierre.

Restons-en là. Il suffit que Dermot n’ait plus eu de crise, ou, s’il en eut de nouvelles, s’en soit accommodé. On verra jusqu’où pouvait aller cette sérénité retrouvée. Elle ne se paya d’aucune diminution, d’aucun ralentissement dans son activité. Il redoubla même d’ardeur, comme pour rattraper le temps perdu. À la mi-mai, il avait réalisé plus de la moitié de sa série des Kōten.

Pendant ce temps, Nestor était allé retrouver à Olympia sa sœur Fibee, pour une douzaine de jours. Elle avait programmé à son intention un grand circuit de découverte des parcs nationaux et des réserves indiennes. À l’origine, Chloé devait l’accompagner, le voyage se faire en juillet et le séjour durer trois semaines. Mais c’était trop près de l’accouchement, on avait donc opté pour les vacances de Pâques, ce qui n’excluait cependant pas tout risque. Puis l’état de Dermot avait paru nécessiter que Chloé reste auprès de lui. Nestor irait donc seul. On le recommanderait bien aux hôtesses et aux autres passagers.

C’est lui sans doute qui eut le premier l’idée. Clémence ! Mais bien sûr ! Elle profiterait du billet de Chloé ! Gratuitement ! Cadeau !

Attention, on en parlerait d’abord à ses parents, des fois que par exemple Roger ferait des difficultés. Ça ne manqua pas. On en vint même à croire que c’était fichu, alors que, n’y tenant plus, Nestor avait tout dit à Clémence, lui cachant juste les réticences de son père. Est-ce de la voir si rayonnante ? Il céda d’un coup, comme s’il n’eût attendu que ça.

Et les oisillons s’envolèrent pour Seattle, le dernier mardi d’avril, au milieu des hourrahs. Tony leur avait commandé plein de beaux exposés.

Le narrateur aurait volontiers pris des vacances, lui aussi. Les événements l’en empêchèrent.

 

(À suivre.)

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